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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2404092

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2404092

vendredi 14 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2404092
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantNAVY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 19 avril et 15 mai 2024, Mme A B, représentée par Me Navy, demande au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 16 avril 2024 par lequel le préfet du Nord a décidé de la transférer aux autorités italiennes ;

3°) d'enjoindre au préfet du Nord d'enregistrer sa demande d'asile sous astreinte de 155 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Mme B soutient que la décision attaquée :

- a été prise par une autorité incompétente ;

- méconnaît les dispositions de l'article 4 du règlement n° 604/2013 (UE) du 26 juin 2013 ;

- méconnaît les dispositions de l'article 5 du règlement n° 604/2013 (UE) du 26 juin 2013 ;

- est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- viole les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'en cas de transfert en Italie elle risque d'être renvoyé en Guinée où elle risque d'être exposée à des traitements inhumains et dégradants ;

- méconnaît les dispositions de l'article 3.2 du règlement n° 604/2013 (UE) du 26 juin 2013 compte tenu des défaillances systémiques dans la procédure d'asile en Italie ;

- méconnaît les dispositions de l'article 17 du règlement n° 604/2013 (UE) du 26 juin 2013 ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 3 juin 2024 du bureau d'aide juridictionnelle.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Varenne en application de l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Varenne, magistrate désignée,

- les observations de Me Cliquennois, substituant Me Navy, représentant Mme B, qui conclut aux mêmes fins que la requête ; il déclare se désister du moyen tiré de l'incompétence de l'arrêté attaquée et reprend les autres moyens invoqués dans sa requête ;

- le préfet du Nord n'étant ni présent ni représenté ;

- la requérante étant absente.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante guinéenne née le 1er janvier 2000 à Conakry (République de Guinée), a déposé une demande d'asile enregistrée le 3 octobre 2023 par les services de la préfecture du Nord. A la suite du dépôt de cette demande, le préfet du Nord, constatant que les empreintes décadactylaires de Mme B avaient été enregistrées en Italie le 19 juillet 2023, a saisi les autorités italiennes d'une demande de prise en charge le 23 octobre 2023 lesquelles ont implicitement fait connaître leur accord. Par l'arrêté attaqué, le préfet du Nord a décidé de transférer Mme B aux autorités italiennes.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. / L'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut également être accordée lorsque la procédure met en péril les conditions essentielles de vie de l'intéressé, notamment en cas d'exécution forcée emportant saisie de biens ou expulsion. / () / L'aide juridictionnelle provisoire devient définitive si le contrôle des ressources du demandeur réalisé a posteriori par le bureau d'aide juridictionnelle établit l'insuffisance des ressources. ".

3. Mme B ayant été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 3 juin 2024 du bureau d'aide juridictionnelle, il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions de la requête tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes des dispositions de l'article 17 du règlement n° 604/2013 (UE) du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () / 2. L'État membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l'État membre responsable, ou l'État membre responsable, peut à tout moment, avant qu'une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre État membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre État membre n'est pas responsable au titre des critères définis aux articles 8 à 11 et 16. Les personnes concernées doivent exprimer leur consentement par écrit ". Il résulte de ces dispositions que si le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 prévoit en principe dans le paragraphe 1 de son article 3 qu'une demande d'asile est examinée par un seul Etat membre et que cet Etat est déterminé par application des critères fixés par son chapitre III, dans l'ordre énoncé par ce chapitre, l'application des critères de détermination de l'Etat responsable de l'examen des demandes d'asile est toutefois écartée en cas de mise en œuvre de la clause dérogatoire énoncée au paragraphe 1 de l'article 17 du règlement, qui procède d'une décision prise unilatéralement par un Etat membre. Cette faculté laissée à chaque Etat membre par l'article 17 de ce règlement est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

5. Dans son arrêt n° 29217/12, Tarakhel c./ Suisse, rendu en grande chambre le 4 novembre 2014, la Cour européenne des droits de l'homme a relevé que les capacités d'accueil des demandeurs d'asile de l'Italie étaient alors localement défaillantes, sans qu'il s'agisse pour autant d'une défaillance systémique. La Cour a considéré que cette situation n'empêchait pas l'adoption de décisions de transfert, mais obligeait le pays qui envisageait une procédure de remise, lorsqu'elle porte sur une personne particulièrement vulnérable, de s'assurer au préalable, avant toute exécution matérielle, auprès des autorités italiennes qu'à leur arrivée en Italie, les personnes concernées seront notamment accueillies dans des structures et dans des conditions adaptées à leur situation. Si dans son arrêt n° 46595/19, M.T c./ Pays-Bas rendu le 23 mars 2021, la Cour européenne des droits de l'homme a rejeté comme irrecevable la requête présentée par une ressortissante érythréenne, accompagnée de ses deux filles mineures, dès lors qu'il n'était pas démontré que la requérante et ses enfants encourraient en cas de transfert en Italie un risque suffisamment réel et imminent de difficultés assez graves pour entrer dans le champ de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, cette décision s'est fondée sur les modifications législatives apportées au système italien, entrées en vigueur le 22 octobre 2020, qui ont ouvert à nouveau l'accès aux demandeurs d'asile, dans la limite des places disponibles, aux structures d'accueil secondaires. Or, il ressort des données publiquement disponibles que l'Italie a de nouveau modifié sa législation, par l'adoption le 5 mai 2023 d'un nouveau décret-loi, dit " C 1 ", restreignant les droits des demandeurs d'asile lesquels se voient désormais exclus du dispositif SAI (Système d'accueil et d'intégration) de seconde ligne et ne peuvent plus, de ce fait, avoir accès notamment à des services sanitaires.

6. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier, en particulier du résumé de l'entretien en préfecture dont a bénéficié Mme B lors de l'enregistrement de sa demande d'asile, le 3 octobre 2023, que celle-ci a déclaré aux services de la préfecture être enceinte de deux mois et a indiqué, au surplus, souffrir de problèmes de santé. Elle a d'ailleurs fait compléter, le lendemain de cet entretien, le certificat médical qui lui avait été remis à cette occasion lequel mentionne un début de grossesse au 20 août 2023. Il n'est pas contesté qu'elle retourné de document à la préfecture longtemps avant l'édiction de la décision en cause. La requérante enceinte de près de huit mois à la date de l'arrêté attaqué présente, de ce fait, une vulnérabilité particulière que le préfet ne pouvait ignorer et dont il aurait dû tenir compte. Or, cet élément n'a pas été mentionné par les services de la préfecture dans le formulaire de saisine adressé aux autorités italiennes le 23 octobre 2023 et le préfet s'est borné à envoyer à l'Italie le certificat médical remis par la requérante le 15 avril 2024, soit un jour seulement avant l'édiction de l'arrêté en litige. L'Italie, qui ne peut ainsi être regardée comme ayant été suffisamment informée de l'état de santé de la requérante et qui a accepté sa responsabilité sur la base d'un accord implicite, n'a donné aucune garantie aux autorités françaises quant à la possibilité que Mme B puisse bénéficier, en Italie, du suivi médical nécessité par son état de grossesse très avancé à la date de la décision en cause. Par suite, dans les circonstances particulières de l'espèce, le préfet du Nord, en ne mettant pas en œuvre le pouvoir discrétionnaire qu'il tient des dispositions précitées de l'article 17 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013, a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

7. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 16 avril 2024 par lequel le préfet du Nord a décidé de la transférer aux autorités italiennes.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

8. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'annulation de l'arrêté attaqué implique qu'il soit enjoint au préfet d'enregistrer la demande d'asile de Mme B en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d'asile en conséquence dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

9. Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Son avocat peut donc se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Navy, avocat de Mme B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Navy de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions de la requête tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté en date du 16 avril 2024 par lequel le préfet du Nord a décidé de transférer Mme B aux autorités italiennes est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Nord d'enregistrer la demande d'asile de Mme B en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d'asile en conséquence dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'État versera à Me Navy, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, la somme de 1 000 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à Me Sanjay Navy et au préfet du Nord.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 juin 2024.

La magistrate désignée,

Signé,

M. VARENNE

La greffière,

Signé,

N. CARPENTIER

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N° 2308221

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