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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2405071

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2405071

vendredi 24 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2405071
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantVANCAUWENBERGHE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 17 mai 2024, M. A B demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 16 mai 2024 par lequel la préfète de l'Oise lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre à la préfète de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 150 euros par jour de retard à compter de l'expiration du délai de quinze jours suivant la notification de la décision à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 2 000 euros au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

- elles sont insuffisamment motivées ;

- elles ont été prises par une autorité incompétente ;

- elles ne lui ont pas été notifiées dans une langue qu'il comprend.

En ce qui concerne la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français :

- elle porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale.

En ce qui concerne la décision lui refusant un délai de départ volontaire :

- elle est illégale en ce que son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public et qu'il ne présente pas de risque de fuite.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision faisant interdiction de retour :

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation quant à sa durée.

La requête a été communiquée à la préfète de l'Oise qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Bonhomme en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bonhomme, magistrate désignée ;

- les observations de Me Vancauwenberghe, avocat de M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens, à l'exception des moyens tirés de ce que les décisions attaquées ont été prises par une autorité incompétente et n'ont pas été notifiées à l'intéressé dans une langue qu'il comprend, qu'il déclare abandonner ; il développe à l'encontre de la décision faisant obligation à M. B de quitter le territoire français le moyen tiré de la violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et à l'encontre de la décision fixant le pays de destination, le moyen tiré de la violation de l'article 3 de cette même convention ;

- les observations de M. B, assisté de M. C, interprète en langue arabe ;

- la préfète de l'Oise n'étant ni présente ni représentée.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant égyptien né le 15 décembre 1991, demande l'annulation de l'arrêté en date du 16 mai 2024 par lequel la préfète de l'Oise lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur la décision faisant obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, la décision par laquelle la préfète de l'Oise a fait obligation à M. B de quitter le territoire français comporte les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde. Ces considérations sont suffisamment développées pour permettre à M. B de comprendre et de discuter les motifs de cette décision et pour permettre au juge d'exercer son contrôle. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision attaquée doit être écarté.

3. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

4. Il ressort des pièces du dossier que M. B est entré en France en 2011 selon ses déclarations. Il a formé une demande d'asile qui a été définitivement rejetée par l'Office français des réfugiés et des apatrides (OFPRA) le 26 juillet 2012. Par un arrêté du 15 octobre 2012, le préfet de police a rejeté la demande de titre de séjour présentée par l'intéressé et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours. M. B s'est toutefois maintenu sur le territoire français et, le 6 mars 2023, il a sollicité auprès de l'OFPRA le réexamen de sa demande d'asile. L'OFPRA a rejeté sa demande par une décision du 24 mars 2023, confirmée le 29 mai 2023 par la Cour nationale du droit d'asile. Si M. B se prévaut de la présence de trois de ses frères, il ressort de ses explications à l'audience que ces derniers sont arrivés sur le territoire français récemment et que seul l'un d'entre eux y réside régulièrement. Le requérant ne démontre par ailleurs pas qu'il entretiendrait avec ses frères des liens d'une particulière intensité. A cet égard, s'il précise à l'audience vivre en France avec l'un de ses frères qui est malade, il ne produit aucun élément à l'appui de ses allégations et ne démontre pas que sa présence auprès de ce frère, qui est dépourvu de titre de séjour en France, serait indispensable. Il ressort en outre des déclarations de M. B que, s'il réside en France depuis plusieurs années, il n'est pas démuni d'attaches familiales dans son pays, où vivent encore son père, avec lequel il confirme à l'audience être toujours en contact, ainsi que sa sœur. Par ailleurs, le requérant, qui est célibataire et sans enfant, ne démontre pas que, hormis la présence de ses frères en France, il aurait noué sur le territoire français des liens privés d'une particulière intensité. Enfin, si M. B soutient qu'il travaille en France de façon non déclarée, il ne produit aucun élément à l'appui de ses allégations. En tout état de cause, cet élément est insuffisant pour attester d'une insertion professionnelle particulière en France. Dans ces conditions, la préfète de l'Oise n'a pas, en faisant obligation à M. B de quitter le territoire français, porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Par suite, le moyen tiré de la violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

Sur la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

5. En premier lieu, la décision par laquelle la préfète de l'Oise a refusé à M. B l'octroi d'un délai de départ volontaire comporte, avec une précision suffisante, les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de cette décision doit être écarté.

6. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / () ; / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". L'article L. 612-3 de ce code précise que : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : /1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / 2° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa ou, s'il n'est pas soumis à l'obligation du visa, à l'expiration d'un délai de trois mois à compter de son entrée en France, sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / 3° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français plus d'un mois après l'expiration de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour, sans en avoir demandé le renouvellement ; / 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; / 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; / 6° L'étranger, entré irrégulièrement sur le territoire de l'un des États avec lesquels s'applique l'acquis de Schengen, fait l'objet d'une décision d'éloignement exécutoire prise par l'un des États ou s'est maintenu sur le territoire d'un de ces États sans justifier d'un droit de séjour ; / 7° L'étranger a contrefait, falsifié ou établi sous un autre nom que le sien un titre de séjour ou un document d'identité ou de voyage ou a fait usage d'un tel titre ou document ; / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5 ".

7. D'une part, il ressort des termes mêmes de la décision attaquée que la préfète de l'Oise ne s'est pas fondée, pour refuser d'accorder à M. B un délai de départ volontaire, sur la menace à l'ordre public que constituerait son comportement, mais sur le risque que l'intéressé se soustraie à la mesure d'éloignement. Dans ces conditions, le requérant ne peut utilement soutenir, pour demander l'annulation de la décision attaquée, que son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public. Par suite, ce moyen ne peut qu'être écarté.

8. D'autre part, il est établi que M. B s'est soustrait à l'exécution de plusieurs obligations de quitter le territoire français dont il a fait l'objet les 15 octobre 2012, 22 février 2018 et 20 septembre 2021. Si, contrairement à ce qu'a retenu la préfète de l'Oise, il ressort des pièces du dossier que M. B est en possession d'un passeport en cours de validité, le requérant n'a toutefois pas été en mesure de justifier du lieu de sa résidence en France. Dans ces conditions, et pour ces seuls motifs, la préfète de l'Oise a légalement pu retenir qu'il existait un risque que le requérant se soustraie à la mesure d'éloignement dont il fait l'objet, et, par suite, refuser de lui accorder un délai de départ volontaire. Le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions du 3° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit, dès lors, être écarté.

Sur la décision fixant le pays de destination :

9. En premier lieu, la décision par laquelle la préfète de l'Oise a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement comporte, avec une précision suffisante, les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de cette décision doit être écarté.

10. En second lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

11. M. B soutient qu'il craint pour sa sécurité en cas de retour en Egypte, en raison d'une part du traitement réservé dans ce pays aux personnes qui, comme lui, sont de confession copte, et d'autre part, du conflit qui l'oppose à un voisin de son père, portant sur un terrain. Le requérant ne produit toutefois aucun élément de nature à établir qu'il serait personnellement menacé de traitements inhumains ou dégradants en cas de retour dans son pays d'origine. Dans ces conditions, le moyen tiré de la violation des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

Sur la décision faisant interdiction de retour sur le territoire français :

12.En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public ". En outre, aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

13. Il résulte de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. Ainsi la décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Toutefois, si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.

14. La décision par laquelle la préfète de l'Oise a fait interdiction à M. B de retour sur le territoire français pour une durée d'un an mentionne les articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et atteste de ce que l'ensemble des critères énoncés par ces dispositions a été pris en compte, y compris l'existence de circonstances humanitaires. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision attaquée doit être écarté.

15. En second lieu, compte tenu de la situation de M. B telle qu'énoncée au point 4, et notamment de la circonstance qu'en dépit de sa durée de présence en France, il ne justifie pas, hormis la présence de ses frères auprès desquels sa présence n'est pas indispensable, d'attaches particulières sur le territoire français, et eu égard au fait qu'il a déjà fait l'objet de précédentes mesures d'éloignement et que sa présence ne représente pas une menace pour l'ordre public, la préfète de l'Oise n'a pas commis d'erreur d'appréciation en fixant à une année la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français. Par suite, ce moyen doit être écarté.

16. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté en date du 16 mai 2024 par lequel la préfète de l'Oise lui a fait obligation de quitter le territoire français, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Il y a lieu, par voie de conséquence, de rejeter ses conclusions à fin d'injonction ainsi que celles qu'il a présentées sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

DÉCIDE :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Patrick Vancauwenberghe et à la préfète de l'Oise.

Lu en audience publique le 24 mai 2024.

La magistrate désignée,

signé

F. BONHOMMELa greffière,

signé

N. BELHARRET

La République mande et ordonne à la préfète de l'Oise en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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