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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2405531

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2405531

mercredi 12 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2405531
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantDEWAELE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 30 mai 2024, M. A B, représenté par Me Dewaele, demande au juge des référés :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de l'arrêté en date du 5 avril 2024 du préfet du Nord portant rejet de sa demande de délivrance d'un titre de séjour ;

3°) d'enjoindre au préfet du Nord de réexaminer sa situation, dans un délai de deux mois à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, et de lui remettre dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous la même condition d'astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient :

Sur l'urgence, que :

- il réside sur le territoire français depuis plus de dix ans ; il ne dispose plus de récépissé depuis le mois de juillet 2023, l'administration en ayant refusé le renouvellement au motif qu'une décision de refus d'admission au séjour était en cours de notification mais celle-ci n'est finalement intervenue qu'à l'issue d'un délai de neuf mois ; cette situation a eu pour conséquence la suspension de son contrat de travail à durée indéterminée, le privant de toutes ressources, aggravant ses dettes financières et le plaçant dans l'impossibilité de bénéficier de droits sociaux ;

Sur le doute sérieux, que :

- la décision en litige est insuffisamment motivée pour caractériser la menace à l'ordre public retenue à son encontre ;

- en fondant le refus contesté sur le seul motif erroné de l'existence d'une menace à l'ordre public, le préfet a entaché sa décision d'un défaut d'examen réel et sérieux, d'une méconnaissance des dispositions de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que d'erreur manifeste d'appréciation ;

- travaillant dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée auprès de la banque BNP Paribas depuis le mois de juin 2021 pour lequel son employeur a obtenu une autorisation de travail, il remplit l'ensemble des conditions posées par l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour se voir délivrer le titre sollicité, de sorte que le refus contesté méconnait ces dispositions et, à cet égard, est entaché d'erreur de droit et d'erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision contestée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'entré régulièrement sur le territoire français depuis le mois d'août 2013, il y réside quasiment régulièrement depuis cette date et justifie d'une parfaite insertion professionnelle

La requête a été communiquée au préfet du Nord qui a produit des pièces enregistrées le 10 juin 2024.

Vu :

- la copie de la requête à fin d'annulation de la décision attaquée ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Féménia, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 11 juin 2024 à 10h30, en présence de M. Deraoui, greffier, Mme Féménia, juge des référés, a lu son rapport et entendu les observations de Me Lescene, substituant Me Dewaele, qui reprend les conclusions et moyens de la requête, et les observations de Me Hacher, représentant le préfet du Nord qui conclut au rejet de la requête.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant guinéen, né le 23 septembre 1988, est entré en France le 21 août 2013, muni de son passeport revêtu d'un visa de long séjour de type " D " portant la mention " étudiant " valable du 16 juillet 2013 au 16 juillet 2014. Il a été mis en possession d'un titre de séjour portant cette même mention valable du 10 octobre 2014 au 9 octobre 2015, renouvelé jusqu'au 30 septembre 2017. Par arrêté du 26 février 2018, le préfet du Val d'Oise a rejeté sa demande de renouvellement de son titre de séjour et lui a fait obligation de quitter le territoire. En raison de la conclusion d'un PACS avec une ressortissante française le 20 août 2019, il a été mis en possession d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " valable du 20 janvier 2020 au 19 janvier 2021 puis d'une carte de séjour pluriannuelle portant la même mention valable jusqu'au 19 janvier 2023. Signataire d'un contrat de travail à durée indéterminée depuis le 17 juin 2021 et suite à sa séparation avec sa partenaire de PACS, il a présenté, le 4 juillet 2022, une demande tendant au changement de statut et à la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ". Par la présente requête, M. B demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de l'arrêté du 5 avril 2024 par lequel le préfet du Nord a rejeté sa demande.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ".

3. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu, en raison de l'urgence qui s'attache au règlement du présent litige, d'admettre M. B, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne l'urgence :

5. Pour l'application des dispositions ci-dessus reproduites de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.

6. M. B ayant, par l'effet de sa demande de changement de statut, renoncé à solliciter le renouvellement de sa carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", la présomption d'urgence mentionnée au point précédent ne trouve pas à s'appliquer. Toutefois, la décision en litige fait obstacle à l'exécution du contrat de travail conclu le 17 juin 2021, pour lequel une autorisation de travail a été obtenue, de sorte que M. B est privé de ressources. Ces circonstances sont constitutives d'une situation d'urgence.

En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige :

7. Aux termes de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui exerce une activité salariée sous contrat de travail à durée indéterminée se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " d'une durée maximale d'un an. / La délivrance de cette carte de séjour est subordonnée à la détention préalable d'une autorisation de travail, dans les conditions prévues par les articles L. 5221-2 et suivants du code du travail. ". Aux termes de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La circonstance que la présence d'un étranger en France constitue une menace pour l'ordre public fait obstacle () au renouvellement de la carte de séjour temporaire () ".

8. En l'espèce, pour refuser de délivrer à M. B une nouvelle carte de séjour temporaire en qualité de salarié, le préfet du Nord a estimé que la présence du requérant sur le territoire français était constitutive d'une menace à l'ordre public. En l'état de l'instruction, le moyen tiré de ce que les seuls faits invoqués par l'administration pour caractériser l'existence d'une menace à l'ordre public et tels qu'ils sont mentionnés dans le fichier de traitement des antécédents judiciaires de M. B ne sont pas susceptibles de justifier légalement la décision de refus de titre de séjour contestée, est de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de celle-ci.

9. Les deux conditions auxquelles l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonne la suspension de l'exécution d'une décision administrative étant satisfaites, il y a lieu de prononcer la suspension de l'exécution de la décision de refus en litige jusqu'à ce que le tribunal ait statué sur la requête tendant à son annulation.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

10. La suspension prononcée par la présente ordonnance implique nécessairement que le préfet du Nord procède au réexamen de la demande de M. B et édicte une décision expresse à son issue, dans un délai de 21 jours à compter de la notification de la présente ordonnance, sous astreinte de 100 euros par jour de retard et, dans l'attente, de lui délivrer dans un délai de dix jours à compter de cette notification, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, valable jusqu'à ce que ce réexamen ait été effectué.

Sur les frais du litige :

11. M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des article L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Dewaele, avocate de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Dewaele de la somme de 800 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 800 euros sera versée à M. B.

O R D O N N E :

Article 1er : M. B est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'exécution de l'arrêté du 5 avril 2024, par lequel le préfet du Nord a rejeté la demande de M. B tendant à la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salariée ", est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Nord de procéder au réexamen de la demande de M. B et d'édicter une nouvelle décision expresse à son issue, dans un délai de 21 jours à compter de la notification de la présente ordonnance, sous astreinte de 100 euros par jour de retard et, dans l'attente, de lui délivrer dans un délai de dix jours à compter de cette notification, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, valable jusqu'à ce que ce réexamen ait été effectué.

Article 4 : L'État versera à M. B la somme de 800 euros dans les conditions mentionnées au point 11.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B, à Me Dewaele, et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Une copie en sera adressée pour information au préfet du Nord.

Fait à Lille, le 12 juin 2024.

La juge des référés,

Signé,

J. FEMENIA

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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