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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2406035

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2406035

lundi 29 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2406035
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantLOKAMBA OMBA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 11 et 18 juin 2024, M. D B demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 10 juin 2024 par lequel le préfet du Nord l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, en fixant son pays de destination, et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros (cent cinquante) par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros (deux mille) à verser à son conseil au titre des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

S'agissant de l'ensemble des décisions attaquées :

- elles ont été prises par une autorité incompétente ;

- elles sont insuffisamment motivées ;

- elles ne lui ont pas été notifiées dans une langue qu'il comprend ;

- elles sont entachées d'une erreur d'appréciation de sa situation personnelle.

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale.

S'agissant de la décision portant refus de délai de départ volontaire :

- elle est illégale dès lors que son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public ;

- elle est illégale dès lors qu'il ne présente pas de risque de fuite.

S'agissant de la décision fixant le pays de destination :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation quant à sa durée.

La requête a été communiquée au préfet du Nord, qui a transmis des pièces, sans produire de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Barre en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Barre, magistrate désignée ;

- les observations de Me Lokamba Omba, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et soutient, en outre, que le requérant est entré en France en 2014 et que les décisions attaquées méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- les observations de M. B, assisté de Darouich, interprète en langue arabe, qui indique que l'interpellation dont il a fait l'objet fait suite à une querelle dans une boîte de nuit au cours de laquelle il a été blessé et que ces faits ont donné lieu à une simple garde à vue ;

- et les observations de la représentante du préfet du Nord, Me Kerrich, qui fait valoir que M. B s'est fait interpeller au cours d'une rixe et que sa présence constitue donc une menace pour l'ordre public, que, par ailleurs, il ne présente pas de garantie de représentation dès lors, notamment, qu'il est entré et s'est maintenu en France en situation irrégulière et, enfin, qu'il s'est présenté sous des identités différentes au cours de la procédure.

Considérant ce qui suit :

1. M. D B, ressortissant algérien né le 19 juin 1987, déclare être entré en France en 2014. Le 9 juin 2024, il a été interpellé à Dunkerque (59) pour des faits de violences en réunion en état d'ivresse et violences sur personnes dépositaire de l'autorité publique en état d'ivresse et rébellion, commis le jour même. Par un arrêté du 10 juin 2024, dont M. B, placé en centre de rétention administrative, demande l'annulation, le préfet du Nord l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, en fixant son pays de destination, et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

2. En premier lieu, par un arrêté du 4 avril 2024, publié le lendemain au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture n° 2024-126, le préfet du Nord a donné délégation à Mme C A, adjointe à la cheffe du bureau de la lutte contre l'immigration irrégulière, à l'effet de signer, notamment, les décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions en litige manque en fait et doit être écarté.

3. En deuxième lieu, l'arrêté en litige énonce les considérations de droit et de fait sur lesquelles il se fonde. Ces considérations sont suffisamment développées pour mettre utilement l'intéressé en mesure d'en discuter les motifs. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation des décisions attaquées doit être écarté.

4. En troisième lieu, les conditions de notification d'une décision sont sans incidence sur la légalité de celle-ci. Par suite, le moyen tiré de l'irrégularité de la notification des décisions attaquées ne peut qu'être écarté.

5. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

6. Si M. B soutient qu'il réside en France depuis 2014 et qu'il est en concubinage avec une ressortissante française, il ne produit aucune pièce au soutien de ses allégations. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

7. Il résulte de ce qui a été dit au point 6 que le préfet a pu, sans commettre erreur d'appréciation, obliger M. B à quitter le territoire français. Le moyen doit être écarté.

En ce qui concerne la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

8. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entré et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. () ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Enfin, l'article L. 612-3 de ce code précise que : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour; / 2° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa ou, s'il n'est pas soumis à l'obligation du visa, à l'expiration d'un délai de trois mois à compter de son entrée en France, sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour ;() / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, () ".

9. Il ressort des pièces du dossier, notamment des procès-verbaux produits par le préfet du Nord, que M. B a été interpellé le 9 juin 2024 à Dunkerque (59) pour des faits de violences en réunion en état d'ivresse et violences sur personnes dépositaire de l'autorité publique en état d'ivresse et rébellion, qui auraient été commis le même jour. Toutefois, d'une part, ainsi que le fait valoir le requérant, cette interpellation, intervenue dans le contexte d'une rixe en boîte de nuit, constitue un évènement isolé et n'a donné lieu à aucune poursuite judiciaire, d'autre part, le préfet du Nord ne produit aucun autre élément de nature à établir que le comportement du requérant présenterait une menace à l'ordre public. Dans ces conditions, M. B est fondé à soutenir que, contrairement à ce qu'a retenu le préfet du Nord dans la décision attaquée, sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public.

10. Il est néanmoins constant que M. B n'a pas été en mesure de présenter un document d'identité ou de voyage en cours de validité et que le préfet du Nord a pu ainsi, sans commettre d'erreur d'appréciation, considérer qu'il existait un risque que le requérant se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. Il résulte de l'instruction que le préfet du Nord aurait pris la même décision s'il n'avait retenu que ce second motif pour refuser de lui octroyer un délai de départ volontaire.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

11. En premier lieu, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales n'est pas assorti des précisions suffisantes permettant au juge d'en apprécier le bien-fondé. Il doit, dès lors, être écarté.

12. En second lieu, d'une part, M. B n'apporte aucune explication sur les raisons pour lesquelles il serait désormais dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où il a vécu, au moins, jusqu'à l'âge de vingt-sept ans et ne produit aucune pièce au soutien de ses allégations. D'autre part, le requérant n'établit pas, ni même n'allègue, être exposé à des risques de mauvais traitement en cas de retour en Algérie. Par suite, le préfet du Nord a pu, sans commettre d'erreur d'appréciation, décider d'éloigner M. B à destination de l'Algérie ou de tout autre pays dans lequel il établirait être légalement admissible.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

13. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". En outre, aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

14. Il résulte de ce qui a été dit au point 9 que, contrairement à ce qu'a retenu le préfet du Nord, il n'est pas établi que la présence de M. B sur le territoire français constituerait une menace pour l'ordre public. Par ailleurs, il est constant que l'intéressé n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement à laquelle il se serait soustrait. Dans ces conditions, en fixant à deux années la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français assortissant l'obligation de quitter le territoire français dont M. B fait l'objet, le préfet du Nord a commis une erreur d'appréciation.

15. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est seulement fondé à demander l'annulation de la décision du 10 juin 2024 par laquelle le préfet du Nord lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

16. L'exécution du présent jugement, qui rejette les conclusions de la requête à fin d'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français, n'implique pas nécessairement que soit enjoint au préfet du Nord de délivrer à M. B une autorisation provisoire de séjour. Par suite, les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

17. M. B n'a demandé le bénéfice de l'aide juridictionnelle ni directement ni par l'entremise de son conseil. Par suite, son avocat, intervenu postérieurement à l'enregistrement de la requête, pour l'assister à l'audience, ne peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dès lors, il y a lieu de rejeter les conclusions tendant à l'application combinée des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 10 juin 2024 par laquelle le préfet du Nord a interdit à M. B le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans est annulée.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D B et au préfet du Nord.

Lu en audience publique le 29 juillet 2024.

La magistrate désignée,

signé

C. BARRE

La greffière,

signé

O. MONGET

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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