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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2406139

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2406139

mercredi 26 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2406139
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantHOMEHR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 12, 14 et 26 juin 2024, M. B A, finalement représenté par Me Homehr, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 10 juin 2024 par lequel le préfet de la Somme l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire pour une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Somme de procéder sans délai à un nouvel examen de sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et ce, sous astreinte de 152,45 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

M. A soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît son droit d'être entendu tel qu'il est reconnu, notamment, par les dispositions de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- elle méconnaît les dispositions du 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- elle viole les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle viole les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

- elle a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dans l'application des dispositions des 5° et 8° de L. 612-3 dès lors qu'il présente des garanties de représentation suffisantes ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle viole les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en conséquence de l'illégalité des décisions portant obligation de quitter le territoire français et interdiction de retour sur le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dans l'application des dispositions des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 juin 2024, le préfet de la Somme conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Varenne en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Varenne, magistrate désignée ;

- les observations de M. A, non représenté, qui répond aux questions posées par le tribunal ;

- le préfet de la Somme n'étant ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant mauritanien né le 12 mars 1996 à Nouakchott (Mauritanie), demande l'annulation de l'arrêté du 10 juin 2024 par lequel le préfet de la Somme l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

3. Il n'est pas contesté que M. A est entré en France au cours de l'année 2011, alors qu'il était âgé de 15 ans, dans le cadre d'une procédure de regroupement familial et qu'il y réside depuis lors sans interruption. Il est constant que ses parents et ses collatéraux résident à Amiens et qu'il n'a plus aucun lien avec la Mauritanie. Il s'est vu délivrer, à sa majorité, une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " renouvelée jusqu'au 28 février 2019. Contrairement à ce que fait valoir le préfet en défense, il ressort des pièces du dossier, en particulier d'un courrier du préfet de la Somme adressé au requérant le 5 octobre 2018, que l'intéressé a sollicité le renouvellement de son titre de séjour lequel lui a été accordé. Il n'est cependant pas venu le retirer faute de pouvoir s'acquitter du timbre fiscal de 449 euros nécessaire pour disposer de ce document. S'il a fait l'objet, le 23 juillet 2022, d'une décision du préfet de la Somme l'obligeant à quitter le territoire français sans délai et lui interdisant le retour sur le territoire français pour une durée d'une année qu'il n'a pas contestée et à l'exécution de laquelle il s'est soustrait, la seconde mesure d'éloignement prise le 6 février 2024 par cette même autorité préfectorale a été annulée par la magistrate désignée par le président du tribunal administratif de Lille au motif que son éloignement du territoire français portait atteinte à sa vie privée et familiale telle que protégée par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. En outre, M. A, qui a effectué une partie de sa scolarité en France, a obtenu, en août 2015, un baccalauréat professionnel spécialité " accompagnement soins et services à la personne - option soins à domicile " et soutient, sans être contredit, avoir travaillé un temps en qualité d'auxiliaire de vie avant de cesser toute activité professionnelle en raison de sa situation administrative. Il ressort par ailleurs des pièces du dossier que M. A entretient une relation sentimentale avec une ressortissante française avec laquelle il a eu une fille née le 13 septembre 2023 à Amiens et que, à la date de la décision attaquée, sa compagne était enceinte de leur deuxième enfant. Si la décision en litige fait suite à son interpellation et son placement en garde-à-vue pour des faits de violence habituelle sans incapacité par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité, M. A, qui nie les faits, n'a pas été condamné à la date de la décision en litige. Il produit en outre un courrier de sa concubine qui atteste n'avoir jamais été séparée de l'intéressé et insiste sur la contribution de ce dernier à l'entretien et à l'éducation de leur premier enfant. Si le requérant est par ailleurs défavorablement connu des services de police et fait l'objet de 5 mentions au fichier du traitement des antécédents judiciaires (TAJ) pour des faits de violence dans un établissement d'enseignement ou d'éducation ou aux abords à l'occasion de l'entrée ou de la sortie des élèves, sans incapacité, de vol simple, de vol en réunion, de port sans motif légitime d'arme blanche ou incapacitante de catégorie D, d'usage illicite de stupéfiants, de menace de mort avec ordre de remplir une condition et de violences volontaires aggravées, dégradation et filouterie, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il aurait été condamné pour ces faits, qu'il nie avoir commis lors de l'audience et qui, en outre, se sont déroulés sur un laps de temps long, le plus ancien datant de septembre 2015, alors que M. A était encore mineur. Eu égard à l'ensemble de ces éléments et compte tenu, en particulier, de la durée de présence de l'intéressé sur le territoire français, où ce dernier est entré mineur et où réside l'ensemble de ses proches, y compris sa compagne et sa fille, de nationalité française, de son isolement en Mauritanie, où il n'a plus aucune attache, et en l'absence de menace à l'ordre public que représente son comportement sur le sol français, le préfet de la Somme, en décidant d'éloigner M. A du territoire français, a violé les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

4. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision du 10 juin 2024 par laquelle le préfet de la Somme l'a obligé à quitter le territoire français. Il y a lieu, par voie de conséquence, d'annuler les décisions du même jour par lesquelles cette même autorité a refusé d'octroyer au requérant un délai de départ volontaire, a fixé son pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire pour une durée de deux ans.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

5. L'exécution du présent jugement implique que le préfet de la Somme procède au réexamen de la situation de M. A dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et qu'il lui délivre, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour, et ce sans qu'il y ait besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

6. M. A n'a demandé le bénéfice de l'aide juridictionnelle ni directement ni par l'entremise de son conseil. Par suite, son avocat ne peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dès lors, il y a lieu de rejeter les conclusions tendant à l'application combinée des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 10 juin 2024 par lequel le préfet de la Somme a obligé M. A à quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire pour une durée de deux ans est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Somme de procéder au réexamen de la situation de M. A dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Jean-Charles Homehr et au préfet de la Somme.

Lu en audience publique le 26 juin 2024.

La magistrate désignée

Signé

M. VARENNE

La greffière,

Signé

N. BELHARRET

La République mande et ordonne au préfet de la Somme en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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