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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2406209

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2406209

vendredi 21 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2406209
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantDANNAUD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 14 juin 2024, M. B D demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 13 juin 2024 par lequel le préfet du Nord l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer, dans un délai de quinze jours, une autorisation provisoire de séjour sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil, sous réserve pour ce dernier de renoncer à la part contributive de l'Etat, sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

M. D soutient que :

Sur les moyens communs à l'ensemble des décisions attaquées :

- elles ont été prises par une autorité incompétente ;

- elles sont insuffisamment motivée ;

- elles ne lui ont pas été notifiées dans une langue qu'il comprend.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale.

En ce qui concerne la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors que son comportement ne représente pas une menace pour l'ordre public et qu'il ne présente pas de risque de fuite.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation quant à sa durée.

La procédure a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit de mémoire mais a communiqué des pièces enregistrées le 17 juin 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Babski en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Babski, magistrat désigné ;

- les observations de Me Dannaud, représentant M. D, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ; il fait valoir, en outre, d'une part, que la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entaché d'erreur manifeste d'appréciation dès lors que, né en Belgique, il réside en France depuis son plus jeune âge, y a suivi l'essentiel de sa scolarité, est hébergé par sa grand-mère, a un frère de nationalité française et a fait des démarches auprès des services de la préfecture du Nord afin d'obtenir un titre de séjour et, d'autre part, que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français méconnaît les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il présente des circonstances humanitaires ;

- les observations de Me Kerrich, représentant le préfet du Nord, qui conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés ne sont pas fondés ; elle fait valoir notamment qu'il ressort des pièces du dossier que M. D ne vit plus en France depuis sa majorité ;

- les observations de M. D répondant aux questions du tribunal.

Considérant ce qui suit :

1. M. B D, ressortissant serbe, est arrivé en France en 2012, selon ses déclarations. L'intéressé a fait l'objet, le 12 juin 2024, d'une retenue administrative aux fins de vérification de sa situation administrative par les services de la police alors qu'il se trouvait en centre-ville de Lille. Le préfet du Nord a alors pris à son encontre un arrêté du 13 juin 2024 par lequel il l'a obligé à quitter le territoire français en application du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans. Par la présente requête, M. D demande l'annulation de ces quatre décisions.

Sur les moyens communs à l'ensemble des décisions attaquées :

2. En premier lieu, eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. Par un arrêté en date du 4 avril 2024, publié le 5 avril 2024 au recueil des actes administratifs n° 2024-126 de la préfecture, le préfet du Nord a donné délégation à Mme C A, attachée d'administration de l'Etat, adjointe à la cheffe du bureau de la lutte contre l'immigration irrégulière, signataire de l'arrêté en litige, à l'effet, notamment, de signer les décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'ensemble des décisions attaquées doit être écarté.

3. En deuxième lieu, les décisions attaquées comportent, avec une précision suffisante, les considérations de droit et de fait sur lesquelles elles se fondent. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de ces décisions ne serait être accueilli.

4. En dernier lieu, les conditions de notification d'une décision sont sans incidence sur sa légalité. Par suite, le moyen tiré de ce que les décisions attaquées n'auraient pas été notifiées à M. D dans une langue qu'il comprend ne peut qu'être écarté.

Sur les autres moyens dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire français :

5. Aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

6. En l'espèce, M. D soutient que, né en Belgique, il réside en France depuis son plus jeune âge, y a suivi l'essentiel de sa scolarité, est hébergé par sa grand-mère, a un frère de nationalité française et a fait des démarches auprès des services de la préfecture du Nord afin d'obtenir un titre de séjour. Toutefois, si l'intéressé, né à Charleroi (Belgique) le 17 juin 2004, justifie avoir résidé en France à compter du mois de septembre 2010 jusqu'au mois de juin 2020 au travers de la production, en particulier, de certificats de scolarité, les seules pièces produites par ses soins depuis le mois de juillet 2020 jusqu'à la date de la décision attaquée du 13 juin 2024 ne sont pas de nature à établir une présence continue et habituelle sur le territoire français durant cette période. De même, les pièces produites par M. D ne suffisent pas à justifier d'un hébergement stable au domicile de sa grand-mère à Montreuil alors qu'il a également déclaré, lors de son audition, le 12 juin 2024, être domicilié à Roubaix. Par ailleurs, le requérant n'établit pas avoir déposé une demande de titre de séjour en France par la production d'un courrier daté du 24 mars 2023 dès lors que, d'une part, il s'agit non d'une telle demande mais d'une simple demande de rendez-vous, d'autre part, il n'apporte pas la preuve de la réception de cette lettre par les services de la préfecture du Nord et, enfin, il ne précise pas la suite réservée à cette demande. S'il ressort également des pièces du dossier que M. D a un frère de nationalité française, il ne produit aucune pièce de nature à établir l'intensité des liens qu'il entretient avec ce dernier. En outre, il n'est par allégué que le requérant, célibataire et sans enfant à charge, serait dépourvu de toute attache privée et familiale en Serbie. Enfin, M. D, qui a déclaré, lors de son audition du 12 juin 2024, être sans emploi sur le territoire français, où il fait l'objet de plusieurs mentions au fichier automatisé des empreintes digitales, notamment pour des faits de vols en 2018 et 2021, ne peut se prévaloir d'une insertion sociale et professionnelle en France. Ainsi, les éléments invoqués par l'intéressé ne démontrent pas que la décision en litige aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, M. D n'est donc pas fondé à soutenir, qu'en l'obligeant à quitter le territoire français, le préfet du Nord aurait méconnu les stipulations précitées de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ou commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de cette décision sur sa situation personnelle.

Sur l'autre moyen dirigé contre la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

7. Si M. D soutient que la décision attaquée est illégale du fait que son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public et qu'il ne présente pas de risque de fuite, il n'assortit son moyen d'aucune précision suffisante permettant d'en apprécier le bien-fondé. Par suite, ce moyen doit être écarté.

Sur l'autre moyen dirigé contre la décision fixant le pays de destination :

8. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

9. Si M. D soutient que la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, il n'assortit son moyen d'aucune précision permettant d'en apprécier le bien-fondé. Par suite, ce moyen ne saurait prospérer.

Sur les autres moyens dirigés contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans :

10. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / () ".

11. En se bornant à alléguer qu'il présente des circonstances humanitaires au sens des dispositions précitées mais sans les expliciter, M. D n'assortit pas son moyen des précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien-fondé. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

12. En second lieu, si M. D soutient que la décision attaquée revêt une erreur d'appréciation quant à la durée de son interdiction, il n'assortit son moyen d'aucune précision permettant d'en apprécier le bien-fondé. Par suite, ce moyen doit être écarté.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 13 juin 2024 par lequel le préfet du Nord l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans. Par suite, les conclusions à fin d'annulation doivent être rejetées et, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction sous astreinte ainsi que celles qu'il a présentées sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B D et au préfet du Nord.

Lu en audience publique le 21 juin 2024.

Le magistrat désigné,

signé

D. BABSKI

La greffière,

signé

L. CAMAU

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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