vendredi 20 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2406380 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
| Avocat requérant | CABINET CENTAURE AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées les 17 juin et 29 août 2024, M. B H F, représenté par Me Laid, demande au tribunal :
1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale ;
2°) d'annuler les décisions du 3 juin 2024 par lesquelles le préfet du Pas-de-Calais a refusé de lui reconnaître la qualité de réfugié ou de le faire bénéficier de la protection subsidiaire, l'a obligé à quitter le territoire français, lui a accordé un délai de départ volontaire de 30 jours, a fixé le Rwanda comme pays de destination de la mesure d'éloignement et a interdit son retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;
3°) d'enjoindre au préfet du Pas-de-Calais de lui délivrer une carte de résident en qualité de réfugié ou de bénéficiaire de la protection subsidiaire ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation, sous astreinte de 155 euros par jour de retard, et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.
4°) et de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros, à verser à son conseil, en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Il soutient que :
En ce qui concerne le refus de reconnaissance de la qualité de réfugié ou du bénéfice de la protection subsidiaire :
- elle a été édictée par une autorité incompétente ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- et elle est empreinte d'une erreur de droit dès lors que sa demande d'asile n'a pas été définitivement rejetée.
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
- elle a été édictée par une autorité incompétente ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est fondée sur une décision de refus de titre de séjour qui est elle-même irrégulière ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle contrevient aux stipulations de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
- et elle est empreinte d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.
En ce qui concerne la décision lui octroyant un délai de départ volontaire de 30 jours :
- elle a été édictée par une autorité incompétente ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est fondée sur une décision l'obligeant à quitter le territoire français qui est elle-même irrégulière ;
- et elle est empreinte d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- elle a été édictée par une autorité incompétente ;
- et elle est fondée sur une obligation de quitter le territoire français qui est elle-même irrégulière.
En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :
- elle a été édictée par une autorité incompétente ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est fondée sur une obligation de quitter le territoire français qui est elle-même irrégulière ;
- elle est empreinte d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation, puisqu'il justifie de circonstances humanitaires s'opposant au prononcé de cette mesure.
Par un mémoire en défense, enregistré le 19 juillet 2024, le préfet du Pas-de-Calais a conclu au rejet de la requête en faisant valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales amendée, signée à Rome le 4 novembre 1950 ;
- la convention internationale des droits de l'enfant, signée à New-York le 20 novembre 1989 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le décret 2020-1717 du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Larue en application de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Larue, magistrat désigné
- les observations de Me Laid, représentant M. F, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens en ajoutant que l'obligation de quitter le territoire français souffre d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation en ne faisant notamment nullement état de la présence de l'essentiel des membres de sa fratrie sur le sol français et de leur abandon par leur père, après le décès de leur mère, qui a justifié la prise en charge des plus jeunes enfants de sa fratrie par l'aide sociale à l'enfance ;
- les observations de Me Kahn, représentant le préfet du Pas-de-Calais, qui conclut au rejet de la requête en faisant valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé ;
- et les observations de M. F qui, nonobstant l'assistance de Mme A D, interprète assermentée en langue anglaise, a répondu en français aux questions qui lui ont été posées.
Considérant ce qui suit :
1. M. F, ressortissant rwandais né le 5 juin 1996, déclare être entré irrégulièrement en France le 13 novembre 2022. Le 12 mai 2023, il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour en qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire. Sa demande a toutefois été rejetée par l'office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) le 11 décembre 2023 et cette décision a été confirmée par la Cour nationale du droit d'asile le 18 avril 2024. Il s'est alors vu notifier, le 7 juin 2024, des décisions du 3 juin 2024 par lesquelles le préfet du Pas-de-Calais a refusé de lui délivrer un titre de séjour en qualité de réfugié ou de bénéficiaire de la protection subsidiaire, l'a obligé à quitter le territoire français, lui a octroyé, pour ce faire, un délai de 30 jours, a fixé le Rwanda comme pays de renvoi et a interdit son retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Par la présente requête, M. F sollicite l'annulation de l'ensemble de ces décisions.
Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, en application de ces dispositions, d'admettre, à titre provisoire, M. F au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne le moyen commun à l'ensemble des décisions attaquées :
3. Par l'arrêté n° 2023-10-75 du 30 octobre 2023, publié le lendemain au recueil spécial n° 140 des actes administratifs des services de l'Etat dans le département, le préfet du Pas-de-Calais a donné délégation au directeur des migrations et de l'intégration et, en cas d'absence ou d'empêchement, à M. E C, chef du bureau du contentieux du droit des étrangers et signataire de l'arrêté en litige, aux fins de signer, notamment, les décisions attaquées. Par suite, les moyens tirés de l'incompétence du signataire des décisions litigieuses doivent être écartés.
En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre le rejet de ses demandes de reconnaissance de la qualité de réfugié ou de bénéfice de la protection subsidiaire :
4. En premier lieu, le préfet du Pas-de-Calais énonce avec suffisamment de précisions les considérations de fait et de droit sur lesquelles il fonde sa décision. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision attaquée ne peut être accueilli.
5. En second lieu, il ressort des pièces du dossier, et notamment du relevé Telemofpra fournit par la préfecture, que la demande d'asile de M. F a été définitivement rejetée par la Cour nationale du droit d'asile le 18 avril 2024 et que cette décision lui a été notifiée le 16 mai 2024. Par suite, M. F n'est pas fondé à soutenir que sa demande d'asile n'aurait pas été définitivement rejetée, de sorte que le préfet du Pas-de-Calais aurait commis une erreur de droit en refusant de lui délivrer un titre de séjour sur ce fondement.
6. Il suit de là que les conclusions de M. F, a fin d'annulation de la décision par laquelle le préfet du Pas-de-Calais a refusé de lui reconnaître la qualité de réfugié ou de le faire bénéficier de la protection subsidiaire, doivent être rejetées.
En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre l'obligation de quitter le territoire français :
7. L'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Et aux termes de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ".
8. M. F est, selon les mentions du jugement en assistance éducative du tribunal judiciaire de Béthune du 27 janvier 2023, entré irrégulièrement sur le territoire français le 13 novembre 2022, à l'âge de 26 ans, en compagnie de son père, de ses deux frères et de la plus jeune de ses sœurs, son autre sœur, ainée de la fratrie, résidant au Canada. Il y réside majoritairement régulièrement depuis lors, soit depuis un an et sept mois à la date d'adoption de la décision attaquée. S'il est célibataire et sans enfant, il n'est pas, comme l'indique la décision attaquée, dépourvu d'attaches familiales en France. En effet, son frère et sa sœur encore mineurs, lesquels ont fait l'objet d'un placement à l'aide sociale à l'enfance suite à leur abandon par leur père, résident régulièrement dans le département du Pas-de-Calais où ils sont scolarisés. Son autre frère, Arsène, est également présent dans le département du Pas-de-Calais où il a obtenu en janvier 2024, son titre professionnel de serveur en restauration. Et il ressort des pièces du dossier, notamment des photos fournies et du témoignage de M. G, que M. F, aîné de la fratrie présente en France, entretient des contacts réguliers avec ses frères et sa sœur. Tel n'est pas le cas avec son père, avec lequel les relations, ainsi que l'établit le courrier que leur a laissé ce dernier, ont toujours été compliquées et qui serait reparti au Rwanda après l'enterrement de la mère du requérant. Ainsi, même si M. F dispose au Rwanda de son père, ses attaches familiales les plus intenses résident, pour la majorité régulièrement, en France. En outre, il ressort des pièces du dossier que M. F, qui est hébergé à Fouquières les Béthune, était, à la date d'adoption de la décision attaquée, inscrit en première année de licence économie et gestion à l'Université de Lille. Dans ces conditions, et alors que l'administration préfectorale ne s'est livrée à aucun examen de la vie privée de M. F, se bornant à opérer un examen erroné de sa vie familiale, le requérant, dont le centre de la vie privée et familiale se situe désormais en France est fondé à soutenir qu'en l'obligeant à quitter le territoire français le préfet du Pas-de-Calais, qui ne s'est, au surplus, pas livré à un examen réel et sérieux de sa situation, a méconnu les stipulations précitées de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
9. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. F, à fin d'annulation de l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre doivent être accueillies. M. F est, par voie de conséquence, fondé à solliciter l'annulation des décisions du 3 juin 2024 par lesquelles le préfet du Pas-de-Calais lui a octroyé un délai de départ volontaire de 30 jours, a fixé le Rwanda comme pays de renvoi et a interdit son retour sur le territoire français pour une durée d'un an.
Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :
10. Le présent jugement implique, conformément aux dispositions de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qu'il soit enjoint au préfet du Pas-de-Calais de procéder au réexamen de la situation de M. F dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et que l'intéressé soit muni, sans délai, dans l'attente, d'une autorisation provisoire de séjour.
Sur les conclusions au titre des frais exposés et non compris dans les dépens :
11. M. F ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Laïd, avocat de M. F, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Laïd d'une somme de 1 000 euros.
D E C I D E :
Article 1er : M. F est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.
Article 2 : Les décisions du 3 juin 2024, par lesquelles le préfet du Pas-de-Calais a obligé M. F à quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le Rwanda comme pays de destination de la mesure d'éloignement et a interdit son retour sur le territoire français pour une durée d'un an, sont annulées.
Article 3 : Il est enjoint au préfet du Pas-de-Calais de procéder au réexamen de la situation de M. F, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour.
Article 4 : L'Etat versera à Me Laïd, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle, une somme de 1 000 euros en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de M. F est rejeté.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B H F, à Me Laid et au préfet du Pas-de-Calais.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 septembre 2024.
Le magistrat désigné,
Signé :
X. LARUE
La greffière,
Signé :
N. CARPENTIER
La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière,
N°2406380
Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — N° TA95-2515745
01/07/2026
Tribunal Administratif de Toulon — N° TA83-2502101
01/07/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608358
01/07/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2607258
01/07/2026