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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2406437

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2406437

vendredi 30 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2406437
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantSCHRYVE

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Lille a annulé l'arrêté du 14 juin 2024 par lequel le préfet du Nord ordonnait le transfert de M. A, ressortissant guinéen, aux autorités italiennes pour l'examen de sa demande d'asile. La juridiction a retenu que le préfet n'avait pas procédé à un examen sérieux de la situation personnelle du requérant, notamment en omettant de prendre en compte son état de santé (séquelles de violences et syndrome post-traumatique) dont il avait pourtant connaissance. Cette annulation est fondée sur le défaut d'examen sérieux, sans qu'il soit nécessaire d'examiner les autres moyens soulevés, dont la méconnaissance des articles 3, 4 et 17 du règlement (UE) n° 604/2013.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 19 juin 2024 et 8 juillet 2024, M. B A, représenté par Me Schryve, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 14 juin 2024 par lequel le préfet du Nord a décidé de le transférer aux autorités italiennes pour l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer une attestation de demande d'asile lui permettant de transmettre sa demande à l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides, dans le délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir, et ce, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ; ou subsidiairement, de procéder au réexamen de sa situation, dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, et ce, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État le versement à son conseil, en contrepartie de sa renonciation à l'aide juridictionnelle, de la somme de 1 500 euros au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que l'arrêté attaqué :

- a été pris par une autorité incompétente ;

- est entaché d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- est entaché d'une erreur de fait au regard de son état de santé ;

- est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- méconnaît l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- méconnaît l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013.

La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit de mémoire en défense.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle en date du 8 juillet 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Bonhomme en application de l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bonhomme, magistrate désignée ;

- les observations de Me Schryve, avocate de M. A, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens qu'elle développe ; elle soulève en outre le moyen tiré de la méconnaissance du 2 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 compte tenu de l'existence de défaillances systémiques dans la procédure d'asile et dans l'accueil des demandeurs d'asile en Italie ;

- les observations de M. A,

- le préfet du Nord n'étant ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant guinéen né le 11 octobre 2004, a déposé une demande d'asile en France enregistrée le 18 mars 2024 par les services de la préfecture du Nord. A la suite de cette demande, le préfet du Nord, constatant que les empreintes digitales de l'intéressé avaient été enregistrées en Italie le 3 février 2023 sous le numéro IT 2 AG0765Y et le 9 février 2023 sous le numéro IT 1 KR02J9Y, a saisi les autorités italiennes d'une demande de prise en charge le 15 avril 2024. L'Italie a fait connaître son accord le 24 avril 2024. M. A demande au tribunal l'annulation de l'arrêté en date du 14 juin 2024 par lequel le préfet du Nord a décidé de le transférer aux autorités italiennes.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. M. A ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle par une décision du bureau d'aide juridictionnelle en date du 8 juillet 2024, ses conclusions tendant à se voir admettre provisoirement à l'aide juridictionnelle sont devenues sans objet.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Il ressort des termes de l'arrêté attaqué que le préfet du Nord a mentionné que M. A ne faisait valoir aucun problème de santé lors de son entretien individuel ou au moment de la notification de la présente décision. Or, il ressort des pièces du dossier, et notamment du courriel adressé par l'avocate du requérant aux services de la préfecture le 14 juin 2024, avant que ce dernier se rende en préfecture pour que lui soit notifié l'arrêté litigieux, ainsi que des mentions reportées sur l'acte de notification lui-même, que M. A a indiqué souffrir de problèmes de santé pour lesquels il bénéficie d'un suivi médical. A cet égard, le certificat médical établi par le Dr C atteste que le requérant présente des séquelles physiques (multiples cicatrices sur les membres et le thorax) secondaires à des violences et qu'il souffre de troubles thymiques avec syndrome anxiodépressif et troubles du sommeil dans le cadre d'un syndrome post-traumatique justifiant une prise en charge médicale spécialisée au long cours. Dès lors que le préfet ne démontre pas avoir tenu compte de ces éléments, dont il avait pourtant connaissance et qui, s'ils avaient été pris en compte, auraient été susceptibles d'avoir une influence sur la décision prise, M. A est fondé à soutenir que l'autorité préfectorale n'a pas procédé à un examen sérieux de sa situation personnelle avant de prendre l'arrêté en litige.

4. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de l'arrêté en date du 14 juin 2024 par lequel le préfet du Nord a décidé de le transférer aux autorités italiennes pour l'examen de sa demande d'asile.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

5. L'exécution du présent jugement implique uniquement, en application de l'article L. 572-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qu'il soit statué à nouveau sur la situation de M. A. Il y a lieu dès lors d'enjoindre le préfet du Nord d'y procéder, dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

6. M. A ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Schryve renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de ce dernier le versement à Me Schryve de la somme de 1 000 euros.

DÉCIDE :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions de la requête de M. A tendant à son admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'arrêté en date du 14 juin 2024 par lequel le préfet du Nord a décidé de transférer M. A aux autorités italiennes pour l'examen de sa demande d'asile est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Nord de procéder au réexamen de la situation de M. A dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir.

Article 4 : L'Etat versera à Me Schryve, avocate de M. A, sous réserve de sa renonciation à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, la somme de 1 000 (mille) euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Marion Schryve et au préfet du Nord.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 août 2024.

La magistrate désignée,

signé

F. BONHOMMELa greffière,

signé

F. JANET

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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