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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2407064

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2407064

lundi 29 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2407064
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantSCHRYVE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête et des pièces enregistrées sous le n° 2407065 le 6 juillet 2024 et le 22 juillet 2024, M. B A, représenté par Me Schryve, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 4 juillet 2024 par lequel le préfet du Nord l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que cet arrêté :

- a été signé par une personne dont il n'est pas établi qu'elle était compétente pour ce faire ;

- méconnaît les dispositions des articles L. 611-1 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entaché d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Le préfet du Nord a produit des pièces enregistrées le 8 juillet 2024.

II. Par une requête enregistrée sous le n° 2407064 le 6 juillet 2024, M. B A, représenté par Me Schryve, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 4 juillet 2024 par lequel le préfet du Nord l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours, l'a obligé à pointer dans les locaux du commissariat de police de Dunkerque trois fois par semaine et l'a obligé à remettre son passeport aux services de police ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui restituer son passeport ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que cet arrêté :

- a été signé par une personne dont il n'est pas établi qu'elle était compétente pour ce faire ;

- est entaché d'une erreur de droit ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entaché d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Le préfet du Nord a produit des pièces, enregistrées le 8 juillet 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Monteil en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Monteil, magistrate désignée ;

- les observations de Me Schryve, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins que les requêtes par les mêmes moyens qu'elle développe ; elle demande, au surplus, que M. A soit admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire dans les deux requêtes ainsi qu'à mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros sous le n° 2407065 et de 1 200 euros sous le 2407064 à verser à son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 contre renonciation de la part de ce conseil au bénéfice de l'indemnité versée au titre de l'aide juridictionnelle ; elle soutient, en outre, en ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français, que cette décision méconnaît les dispositions de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et qu'elle méconnaît les stipulations du 1. de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ; en ce qui concerne la décision refusant un délai de départ volontaire, que cette décision est entachée d'une erreur de fait alors que le requérant dispose d'une adresse connue et d'un passeport ; en ce qui concerne la décision d'interdiction du territoire français pour une durée de trois ans, que la durée de cette interdiction est disproportionnée, que cette décision méconnaît les dispositions des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et qu'elle méconnaît les stipulations du 1. de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ; enfin elle excipe, à l'encontre de la décision d'assignation à résidence pour une durée de quarante-cinq jours, de l'illégalité de la décision d'obligation de quitter le territoire français et soutient que cette décision est entachée d'une erreur de fait.

- les observations de Me Kahn, représentant le préfet du Nord, qui conclut au rejet de la requête en faisant valoir que les moyens ne sont pas fondés ;

- les observations de M. A, assisté de M. A, interprète assermenté en langue peul, qui répond aux questions posées par le tribunal ;

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant guinéen, né le 16 septembre 2000, déclare être entré en France en 2016. Il a bénéficié d'un titre de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " valable du 19 septembre 2018 au 18 septembre 2019, régulièrement renouvelé jusqu'au 18 septembre 2022. Il n'a pas sollicité le renouvellement de ce dernier titre de séjour et il a été placé en garde à vue le 3 juillet 2024 pour des faits de violence conjugale, démuni de tout document en cours de validité l'autorisant à séjourner sur le territoire français. Par deux arrêtés en date du 4 juillet 2024, dont M. A demande l'annulation, le préfet du Nord, d'une part, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un trois ans et, d'autre part, l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

Sur la jonction :

2. Les requêtes n° 2407064 et n°2407065 présentées par M. A concernent la situation d'un même requérant et présentent à juger des questions semblables. Elles ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour qu'il soit statué par un seul jugement.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

3. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

4. Il y a lieu, en application de ces dispositions, d'admettre provisoirement M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale dans les instances enregistrées sous les numéros 2407064 et 2407065.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

5. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

6. Il ressort des pièces du dossier que M. A est entré en France en 2016, à l'âge de 16 ans, et il n'est pas contesté en défense qu'il a depuis résidé de façon continue sur le territoire. Il a été confié à compter du 13 avril 2017 par le service de l'Aide sociale à l'enfance au Centre " Yvonne de Gaulle ", à Blériot-Plage (62) et a suivi des études, obtenant le 28 juin 2019 un certificat d'aptitude professionnelle d'employé de vente spécialisé, sans toutefois déclarer d'activité professionnelle après l'obtention de ce diplôme. Le requérant a été en relation avec Mme C, avec qui il a eu un enfant âgé de 18 mois au moment de la décision attaquée. Le couple s'est séparé en juin 2024 selon les déclarations du requérant à l'audience et, dans ce contexte, M. A a été placé en garde à vue pour violence conjugale le 3 juillet 2024, en état de récidive selon le préfet du Nord. Toutefois, contrairement à ce qui est indiqué dans l'arrêté litigieux, la première procédure pour des faits de violences conjugales reprochés au requérant, initiée en octobre 2023, a été classée sans suite et M. A ne peut donc pas être considéré en situation de récidive, en l'absence de toute autre inculpation ou condamnation. Par ailleurs, si le préfet produit le procès-verbal d'audition de garde à vue en date du 4 juillet 2024 dans lequel le requérant reconnaît une dispute avec son ex-concubine la veille durant laquelle il lui aurait retenu les poignets alors qu'elle tentait de le frapper, il ne produit aucune enquête de flagrance ni aucune autre pièce qui permettraient d'établir que les faits reprochés au requérant soient plus graves ou même que des poursuites pour violences conjugales aient effectivement été engagées contre lui à l'issue de sa garde à vue. Par conséquent, ces seuls éléments ne permettent pas de retenir que le comportement de M. A représenterait une menace réelle et sérieuse à l'ordre public. Enfin, si le préfet conteste que le requérant participe effectivement à l'éduction de son fils, M. A produit à l'audience différentes photographies avec l'enfant à des âges variés ainsi que des échanges de messages avec son ex-concubine concernant l'enfant, et a décrit en séance le mode de garde mis en place depuis la séparation, et ce alors même qu'il ressort du procès-verbal d'audition de la garde à vue précité que la dispute du couple le 3 juillet 2024 est intervenue alors que M. A avait eu son fils en garde l'après-midi à l'initiative de la mère. Le requérant apporte ainsi suffisamment de preuves de l'entretien et de l'éducation de son fils, qui, de nationalité française et au vu de son très jeune âge, a vocation à rester sur le territoire national. Par suite, le préfet du Nord, en adoptant la décision d'éloignement litigieuse, a porté une atteinte disproportionnée au droit de mener une vie privée et familiale normale de M. A et a méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision du 4 juillet 2024 par laquelle le préfet du Nord l'a obligé à quitter le territoire français. Par voie de conséquence, doivent être également annulées les décisions du même jour lui refusant un délai de départ volontaire, fixant le pays de destination, portant interdiction de retour sur le territoire français pendant trois ans et l'assignant à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Le présent jugement implique nécessairement que le préfet du Nord restitue son passeport à M. A.

Sur les frais liés au litige :

9. M. A ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale à titre provisoire, son avocat peut donc se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Schryve, avocat de M. A renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Schryve de la somme de 1 200 euros

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale à titre provisoire dans les instances enregistrées sous les numéros 2407064 et 2407065.

Article 2 : Les deux arrêtés du 4 juillet 2024 par lesquels le préfet du Nord a obligé M. A à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement, l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans et l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours sont annulés.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Nord de restituer le passeport de M. A.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. A à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Schryve renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Schryve, conseil de M. A, une somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, au préfet du Nord et à Me Schryve.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 juillet 2024.

La magistrate désignée,

signé

A.L. MONTEILLa greffière,

signé

A. HAUTCOEUR

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,, N°2407065

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