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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2407333

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2407333

mercredi 17 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2407333
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantSCHRYVE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 11 juillet 2024 et 16 juillet 2024, M. A B demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler pour excès de pouvoir la décision du 10 juillet 2024 par laquelle le préfet du Nord a fixé le pays d'éloignement à la suite de l'arrêt correctionnel de la cour d'appel de Douai du 31 mai 2023 le condamnant à une peine d'interdiction de territoire français durant trois ans ;

3°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui communiquer l'entier dossier sur lequel le préfet du Nord s'est fondé pour prendre la décision en litige.

Il soutient que :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle ne lui a pas été notifiée dans une langue qu'il comprend ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit de mémoire.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code pénal ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Lançon en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Lançon, magistrate désignée ;

- les observations de Me Schryve, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ; elle soutient également que la décision en litige méconnaît les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en ce que son état de santé justifiait que le préfet du Nord saisisse l'Office français de l'immigration et de l'intégration ;

- les observations de M. B, assisté de M. C, interprète assermenté en bengali, répondant aux questions du tribunal ;

- et les observations de Me Dussault, représentant le préfet du Nord.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant bangladais né le 1er mars 2003, s'est vu notifier, le 17 janvier 2023, un arrêté daté du 11 janvier 2023, par lequel le préfet du Nord a notamment obligé M. B à quitter le territoire français. Ce dernier a été condamné, par un jugement correctionnel du tribunal judiciaire de Béthune du 3 février 2023 à une peine de deux ans et six mois d'emprisonnement pour des faits de violence avec usage ou menace d'une arme suivie d'incapacité supérieure à huit jours. Par un arrêt correctionnel du 31 mai 2023, la cour d'appel de Douai l'a condamné à une peine de trente mois d'emprisonnement pour des faits de violence avec usage ou menace d'une arme suivie d'incapacité supérieure à huit jours, peine assortie d'une interdiction du territoire français pour une durée de trois ans. M. B s'est vu notifier, le 11 juillet 2024, un arrêté daté du 10 juillet 2024 par lequel le préfet du Nord a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement. Par la présente requête, M. B demande au tribunal d'annuler cet arrêté du 10 juillet 2024 précité.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".

3. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. D'une part, aux termes de l'article L. 641-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La peine d'interdiction du territoire français susceptible d'être prononcée contre un étranger coupable d'un crime ou d'un délit est régie par les dispositions des articles 131-30 et 131-30-2 du code pénal. " Aux termes de l'article 130-30 du code pénal : " La peine d'interdiction du territoire français peut être prononcée, à titre définitif ou pour une durée de dix ans au plus, à l'encontre de tout étranger coupable d'un crime, d'un délit puni d'une peine d'emprisonnement d'une durée supérieure ou égale à trois ans ou d'un délit pour lequel la peine d'interdiction du territoire français est prévue par la loi. () / L'interdiction du territoire entraîne de plein droit la reconduite du condamné à la frontière, le cas échéant, à l'expiration de sa peine d'emprisonnement ou de réclusion. / Lorsque l'interdiction du territoire accompagne une peine privative de liberté sans sursis, son application est suspendue pendant le délai d'exécution de la peine. Elle reprend à compter du jour où la privation de liberté a pris fin. / La peine d'interdiction du territoire français cesse ses effets à l'expiration de la durée fixée par la décision de condamnation. Cette durée court à compter de la date à laquelle le condamné a quitté le territoire français, constatée selon des modalités déterminées par décret en Conseil d'Etat. / () ".

5. D'autre part, aux termes de l'article L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative fixe, par une décision distincte de la décision d'éloignement, le pays à destination duquel l'étranger peut être renvoyé en cas d'exécution d'office d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, d'une interdiction de retour sur le territoire français, d'une décision de mise en œuvre d'une décision prise par un autre État, d'une interdiction de circulation sur le territoire français, d'une décision d'expulsion, d'une peine d'interdiction du territoire français ou d'une interdiction administrative du territoire français. ". L'article L. 721-4 de ce code dispose : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ".

6. Il résulte de ces dispositions qu'aussi longtemps que la personne condamnée n'a pas obtenu de la juridiction qui a prononcé la condamnation pénale le relèvement de sa peine d'interdiction du territoire, l'autorité administrative est tenue de pourvoir à son exécution en édictant à son encontre une décision motivée fixant son pays de destination, sous réserve qu'une telle décision n'expose pas l'intéressé à être éloigné à destination d'un pays dans lequel sa vie ou sa liberté serait menacée, ou d'un pays où il serait exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

7. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

8. Il ressort des termes de la décision en litige que M. B a évoqué auprès de la préfecture du Nord son suivi psychiatrique et la prise d'un traitement médicamenteux. Le préfet du Nord a retenu que la cour d'appel de Douai, dans son arrêt précité du 31 mai 2023, soit plus d'un an avant la date de la décision attaquée, avait relevé que l'examen psychiatrique de l'intéressé n'avait révélé aucun trouble dépressif, anomalie mentale ou psychique et qu'il ne présentait pas, sur le plan psychiatrique, un danger pour lui-même ni pour les autres. L'autorité administrative a considéré que M. B n'établissait pas être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine ou dans tout autre pays dans lequel il établissait être légalement admissible.

9. Toutefois, M. B justifie d'un suivi par une psychologue de l'unité sanitaire en milieu pénitentiaire du centre hospitalier de Maubeuge, son dernier rendez-vous datant du 4 juillet 2024. En outre, il a produit à l'audience deux ordonnances, la dernière datée du 9 juillet 2024, dont il ressort, notamment, que lui ont été prescrites par le psychiatre des injections d'Abilify Maintena, traitement d'entretien de la schizophrénie, et la prise de Lorazepam, d'Alimemazine et de Sertraline. Le requérant soutient que ni ces traitements ni les principes actifs des médicaments qui lui sont prescrits ne sont disponibles au Bangladesh et verse aux débats la " liste des médicaments essentiels " dressée en 2023 par l'Organisation médicale de la santé pour guider le Bangladesh dans l'élaboration de sa politique de santé publique et dans laquelle ni les médicaments ni les molécules, dans les formes et dosages ainsi prescrits, ne figurent. Le préfet du Nord, qui n'a pas produit de mémoire en défense, se borne à faire valoir à l'audience qu'il n'est pas établi que les molécules adaptées au traitement de la pathologie du requérant ne pourraient être disponibles sans toutefois n'apporter aucune pièce ni aucun élément de nature à contredire les éléments avancés par le requérant. Enfin, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que M. B, de nationalité bangladaise, serait légalement admissible dans un autre pays que le Bangladesh. Dans ces conditions, le requérant établit qu'en cas de retour au Bangladesh, il ne pourra bénéficier effectivement d'un traitement approprié à sa pathologie, présentant ainsi personnellement un risque pour sa santé. Par suite, en décidant que M. B sera éloigné à destination du pays dont il a la nationalité ou de celui dans lequel il est légalement admissible, à savoir, le Bangladesh, le préfet du Nord a méconnu les stipulations de l'article 3 de de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales cité au point précédent.

10. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que l'arrêté du 10 juillet 2024 du préfet du Nord doit être annulé.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. L'exécution du présent jugement implique que la situation de M. B soit réexaminée. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre au préfet du Nord de procéder à ce réexamen dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

12. Il y a lieu d'admettre provisoirement M. B à l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Schryve, avocate de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Schryve de la somme de 1 000 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à M. B.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du 10 juillet 2024 est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Nord de procéder au réexamen de la situation de M. B dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Schryve renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Schryve, avocate de M. B, une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à M. B.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B et au préfet du Nord.

Lu en audience publique le 17 juillet 2024.

La magistrate désignée

Signé

L-J. Lançon

La greffière,

Signé

F. Janet

nn

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

No 2407333

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