jeudi 17 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2407375 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | Reconduite à la frontière |
| Avocat requérant | CABINET CENTAURE AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés le 12 juillet 2024 et le 22 juillet 2024, M. A N'donne B, représenté par Me Guillaud, demande au tribunal :
1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 11 juillet 2024 par lequel le préfet du Nord a décidé son transfert aux autorités espagnoles et l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;
3°) d'enjoindre au préfet du Nord, à titre principal, de procéder à l'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale dans un délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir et sous astreinte de 155 euros par jour de retard ;
4°) d'enjoindre au préfet du Nord, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation dans le même délai et sous la même astreinte ;
5°) en cas de son admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 contre renonciation de la part de ce conseil au bénéfice de l'indemnité versée au titre de l'aide juridictionnelle ;
6°) en cas de refus d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
En ce qui concerne la décision portant transfert vers l'Espagne :
- cette décision a été prise par une autorité incompétente ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article 21 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- elle méconnaît les dispositions du paragraphe 2 de l'article 3 ainsi que de du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;
En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :
- il excipe, à l'encontre de cette décision, de l'illégalité de la décision de transfert ;
- cette décision est insuffisamment motivée ;
- elle n'a pas été précédée d'un examen sérieux de sa situation personnelle.
Des pièces ont été enregistrées le 16 juillet 2024 pour le préfet du Nord.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme C en application de l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme C ;
- le rapport de Me Guillaud, représentant M. B qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens qu'elle développe ;
- les observations de M. B.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant guinéen, né le 2 septembre 2001, a présenté une demande d'asile aux services de la préfecture du Nord. A la suite de l'enregistrement de cette demande, le préfet du Nord, constatant que les empreintes digitales de M. B avaient été enregistrées en Espagne le 14 novembre 2022, a saisi les autorités espagnoles d'une demande de reprise en charge le 23 avril 2024, lesquelles ont implicitement donné leur accord le 24 juin 2024. Par un arrêté du 11 juillet 2024, dont le requérant demande l'annulation, le préfet du Nord a décidé de son transfert aux autorités espagnoles.
Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. / L'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut également être accordée lorsque la procédure met en péril les conditions essentielles de vie de l'intéressé, notamment en cas d'exécution forcée emportant saisie de biens ou expulsion. / () / L'aide juridictionnelle provisoire devient définitive si le contrôle des ressources du demandeur réalisé a posteriori par le bureau d'aide juridictionnelle établit l'insuffisance des ressources. ".
3. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
4. Aux termes de l'article 20 du règlement (UE) susvisé n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, intitulé " Début de la procédure " : " 1. Le processus de détermination de l'Etat membre responsable commence dès qu'une demande de protection internationale est introduite pour la première fois auprès d'un Etat membre. / 2. Une demande de protection internationale est réputée introduite à partir du moment où un formulaire présenté par le demandeur ou un procès-verbal dressé par les autorités est parvenu aux autorités compétentes de l'Etat membre concerné () ". Aux termes de l'article 21 du même règlement, intitulé " Présentation d'une requête aux fins de prise en charge " : " 1. L'Etat membre auprès duquel une demande de protection internationale a été introduite et qui estime qu'un autre Etat membre est responsable de l'examen de cette demande peut, dans les plus brefs délais et, en tout état de cause, dans un délai de trois mois à compter de la date de l'introduction de la demande au sens de l'article 20, paragraphe 2, requérir cet Etat membre aux fins de prise en charge du demandeur. / Nonobstant le premier alinéa, en cas de résultat positif (" hit ") Eurodac avec des données enregistrées en vertu de l'article 14 du règlement (UE) n° 603/2013, la requête est envoyée dans un délai de deux mois à compter de la réception de ce résultat positif en vertu de l'article 15, paragraphe 2, dudit règlement. / Si la requête aux fins de prise en charge d'un demandeur n'est pas formulée dans les délais fixés par le premier et le deuxième alinéa, la responsabilité de l'examen de la demande de protection internationale incombe à l'Etat membre auprès duquel la demande a été introduite () ". En application des dispositions combinées des articles L. 741-1, L. 744-1 et R. 741-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, tout étranger souhaitant demander l'asile se présente en personne à l'autorité administrative compétente, qui enregistre sa demande, en principe, au plus tard trois jours ouvrés après sa présentation, procède à la détermination de l'Etat responsable en application (UE) n° 604/2013, et qui peut prévoir que la demande est présentée auprès de la personne morale à laquelle a été déléguée, par convention, la possibilité d'assurer certaines prestations d'accueil, d'information et d'accompagnement social et administratif des demandeurs d'asile pendant la période d'instruction de leur demande.
5. Il résulte de ce qui précède que la présentation d'une demande d'asile auprès de la structure de pré-accueil à laquelle ont été déléguées les missions de renseigner en ligne le formulaire de demande pour le compte du demandeur d'asile, de vérifier la complétude du dossier, de fournir des photographies, de prendre rendez-vous avec le guichet unique pour le demandeur d'asile et de lui remettre une convocation, constitue le point de départ du délai mentionné au 1. de l'article 21 du règlement (UE) susvisé n° 604/2013, dès le moment où cette demande est parvenue à l'autorité chargée de l'exécution des obligations découlant de ce règlement, c'est-à-dire dès que le formulaire de demande d'asile, renseigné en ligne en structure de pré-accueil a été transmis de manière dématérialisée au guichet unique de la préfecture. En outre, il n'est pas nécessaire, pour que ce délai commence à courir, que l'ensemble des éléments pertinents pour l'examen au fond de la demande d'asile aient été recueillis, un tel recueil pouvant être effectué dans un deuxième temps, et notamment au moment de l'enregistrement de la demande, qui doit avoir lieu dans les trois jours de sa présentation.
6. En l'espèce, si le préfet du Nord fait valoir que M. B aurait présenté une demande d'asile seulement le 28 mars 2024, il ressort des pièces du dossier qu'il avait fait l'objet d'une première convocation à cette fin le 19 janvier 2024. Il ressort également des pièces du dossier qu'il s'est rendu à cette convocation comme en atteste la prise d'empreinte réalisée à cette date, et que le préfet du Nord a alors refusé de procéder à l'enregistrement de sa demande d'asile au motif que M. B faisait l'objet d'une première décision de transfert vers l'Espagne, transfert qui avait pourtant été exécuté le 12 juin 2023. Le requérant produit également dans le présent litige les courriers de son conseil suivant ce rendez-vous et sollicitant de la préfecture du Nord l'enregistrement de sa demande d'asile. Dans ces conditions, cette première convocation manifeste de façon certaine l'intention de l'intéressé de solliciter la protection internationale, sans qu'y fasse obstacle la circonstance que cette convocation n'ait pas été suivie d'effet. Ainsi M. B doit être regardé comme ayant valablement introduit sa demande de protection internationale le 19 janvier 2024, antérieurement à la formalisation de sa demande d'asile à la préfecture du Nord le 28 mars 2024, accompagnée du dépôt d'un dossier complet déposé à cette préfecture. Il est constant que l'administration a adressé sa demande prise en charge aux autorités espagnoles le 23 avril 2024, soit après l'expiration du délai de trois mois prescrit par les dispositions précitées de l'article 21 du règlement (UE) n° 604/2013. Dès lors, en application du troisième alinéa de cet article, la responsabilité de l'examen de la demande d'asile de M. B incombe aux autorités françaises.
7. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du préfet du Nord prononçant son transfert en Espagne ainsi que, par voie de conséquence, l'arrêté du 11 juillet 2024 par lequel le préfet l'a assigné à résidence.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
8. Le présent jugement implique nécessairement l'enregistrement par le préfet du Nord de la demande d'asile de M. B en procédure normale dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il ait lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés à l'instance :
9. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Guillaud, conseil de M. B, renonce au bénéfice de l'indemnité versée au titre de l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Guillaud de la somme de 1 000 euros.
D E C I D E :
Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale à titre provisoire.
Article 2 : L'arrêté du 11 juillet 2024 du préfet du Nord ordonnant le transfert de M. B aux autorités espagnoles et portant assignation à résidence pour une durée de quarante-cinq jours est annulé.
Article 3 : Il est enjoint au préfet du Nord d'enregistrer la demande d'asile de M. B en procédure normale dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 4 : L'Etat versera à Me Guillaud, conseil de M. B, une somme de 1 000 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, contre renonciation de la part de ce conseil au bénéfice de l'indemnité versée au titre de l'aide juridictionnelle.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A N'donne B, à Me Guillaud et au préfet du Nord.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 octobre 2024.
La magistrate désignée
Signé
A.-L. C
La greffière,
Signé
A. HAUTCOEUR La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — N° TA95-2515745
01/07/2026
Tribunal Administratif de Toulon — N° TA83-2502101
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Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608358
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Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2607258
01/07/2026