vendredi 20 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2407709 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
| Avocat requérant | CABINET CENTAURE AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, un mémoire complémentaire et des pièces complémentaires, enregistrés les 23 juillet et 18 et 19 septembre 2024, Mme A E, représentée par Me Navy, demande au tribunal :
1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale ;
2°) d'annuler les décisions du 3 juillet 2024 par lesquelles le préfet du Nord a refusé de l'admettre au séjour en qualité de réfugiée ou de bénéficiaire de la protection subsidiaire, l'a obligée à quitter le territoire français, lui a octroyé un délai de départ volontaire de 30 jours et a fixé le Rwanda comme pays de destination de la mesure d'éloignement ;
3°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer le titre de séjour sollicité ou, à défaut, de procéder à un nouvel examen de sa situation, sous astreinte de 155 euros par jour de retard, et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;
4°) et de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros, à verser à son conseil, ou à elle-même en cas de rejet de sa demande d'admission à l'aide juridictionnelle, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique
Elle soutient que :
En ce qui concerne la décision de refus de délivrance d'un titre de séjour :
- elle a été édictée par une autorité incompétente ;
- elle est entachée d'une erreur de fait, sa demande d'asile n'ayant pas été définitivement rejetée ;
- et elle méconnaît, pour le même motif, les dispositions des articles L. 424-1 et L. 424-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
- elle a été édictée par une autorité incompétente ;
- elle souffre d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;
- elle contrevient aux stipulations de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
- et elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
En ce qui concerne la décision d'octroi d'un délai de départ volontaire de 30 jours :
- elle a été édictée par une autorité incompétente ;
- et elle est fondée sur une décision d'éloignement qui est elle-même irrégulière.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- elle a été édictée par une autorité incompétente ;
- elle est fondée sur une décision d'éloignement qui est elle-même irrégulière ;
- et elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 18 septembre 2024, le préfet du Nord a conclu au rejet de la requête, en faisant valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales amendée, signée à Rome le 4 novembre 1950 ;
- la convention internationale des droits de l'enfant, signée à New-York le 20 novembre 1989 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le décret 2020-1717 du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Larue en application de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Larue, magistrat désigné ;
- les observations de Me Cliquennois, substituant Me Navy, représentant Mme E, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ;
- et les observations de Mme E qui a répondu, en français, aux questions qui lui ont été posées ;
- le préfet du Nord n'étant ni présent, ni représenté.
Considérant ce qui suit :
1. Mme E, ressortissante rwandaise née le 24 juin 1986, est entrée régulièrement en France le 23 juin 2019. Elle a sollicité, le 9 août 2019, la reconnaissance de la qualité de réfugiée ou le bénéfice de la protection subsidiaire, en son nom propre et au nom de ses enfants mineurs, mais ses dossiers ont été clôturés le 21 septembre 2021, alors qu'elle séjournait au Congo-Brazzaville, où elle avait accompagné son mari dans le cadre d'une mission de 5 mois. Elle a donc formulé, le 5 octobre 2022, une demande de réexamen de sa demande d'asile, laquelle a toutefois, à l'instar des demandes présentées au nom de ses enfants mineurs, été rejetée définitivement par l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) le 25 juillet 2023. Le 10 avril 2024, elle a formulé une demande de titre de séjour en qualité de membre de la famille d'un titulaire passeport talent. Mais le 3 juillet 2024, le préfet du Nord s'est borné à refuser de lui délivrer la carte de résident qu'implique la reconnaissance de la qualité de réfugiée et il a assorti ce refus d'une obligation de quitter, dans un délai de 30 jours, le territoire français à destination du Rwanda. Par la présente requête Mme E demande au Tribunal l'annulation de ces décisions.
Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, en application de ces dispositions, d'admettre, à titre provisoire, Mme E au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne le moyen commun aux décisions attaquées :
3. Eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. Par un arrêté du 13 mai 2024, publié le même jour au recueil n° 168 des actes administratifs de la préfecture, le préfet du Nord a donné délégation à Mme D C, attachée d'administration de l'Etat, adjointe à la cheffe du bureau de la lutte contre l'immigration irrégulière, signataire de l'arrêté en litige, à effet de signer notamment les décisions attaquées. Par suite, les moyens tirés de l'incompétence de la signataire des décisions querellées manquent en fait et doivent donc être écartés.
En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre le refus de titre de séjour au titre de l'asile :
4. Aux termes de l'article L. 424-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel la qualité de réfugié a été reconnue en application du livre V se voit délivrer une carte de résident d'une durée de dix ans ". L'article L. 424-9 du même code dispose que : " L'étranger qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire se voit délivrer une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " bénéficiaire de la protection subsidiaire " d'une durée maximale de quatre ans. / () ".
5. Il ressort des pièces du dossier, et notamment du relevé Telemofpra produit par le préfet du Nord, que la demande de réexamen de la demande d'asile de Mme E, a été définitivement rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides le 25 juillet 2023 et que cette décision lui a été notifiée le 2 août 2023. Par suite, Mme E n'est pas fondée à soutenir qu'en refusant de lui délivrer une carte de résident en qualité de réfugiée ou une carte pluriannuelle en qualité de bénéficiaire de la protection subsidiaire, le préfet se serait fondé sur des faits matériellement inexacts ou aurait méconnu les dispositions des articles L. 424-1 et L. 424-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
6. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de Mme E, à fin d'annulation du refus de séjour adopté à son encontre, ne peuvent pas être accueillies.
En ce qui concerne la légalité des autres décisions attaquées :
7. Aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Et l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant stipule notamment que : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ".
8. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que Mme E est entrée régulièrement en France le 23 juin 2019, à l'âge de 33 ans. Elle y réside donc, nonobstant son séjour de 5 mois au Congo-Brazzaville d'avril à septembre 2024, depuis un peu plus de 5 ans à la date d'adoption des décisions attaquées et ce, majoritairement régulièrement, compte tenu de ses conditions d'entrée, toujours régulières, et des demandes de titres de séjour qu'elle a effectué. Mme E est mariée à un compatriote, M. B, depuis le 21 novembre 2013, avec lequel la persistance de la vie commune en France est établie par les pièces produites. Ils sont parents de deux enfants mineurs, de nationalité rwandaise, nés au Maroc et au Rwanda, respectivement les 17 août 2011 et 9 février 2014, lesquels sont scolarisés en France de manière continue depuis l'année scolaire 2019-2020, Mme E ayant précisé à l'audience que ses enfants ont poursuivi, à distance, leurs scolarités françaises durant leur séjour de 5 mois au Congo-Brazzaville. En outre, M. B, dispose actuellement d'une carte de séjour temporaire portant la mention " visiteur " valable jusqu'au 14 mars 2025, sa demande de changement de statut vers un titre passeport talent demeurant en cours d'examen. En sa qualité de médecin, titulaire d'un doctorat ainsi que d'un master 2 en santé publique, il dispose d'un contrat à durée déterminée, dont le terme est fixé au 3 mars 2027, en qualité de chef de projet expert en santé publique internationale au sein d'un pôle de recherches rattaché à la direction médicale et scientifique de l'agence de la biomédecine. Dans ces circonstances, Mme E, dont les attaches familiales les plus intenses, à savoir son mari et ses enfants, résident, avec elle, régulièrement en France depuis un peu plus de 5 ans, est fondée à soutenir qu'en l'obligeant à quitter sans délai le territoire français à destination du Rwanda, le préfet du Nord, qui ne s'est pas livré à un examen sérieux de sa situation, a méconnu tant les stipulations précitées de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales que celles de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.
9. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de Mme E à fin d'annulation de l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre, de la décision lui ayant octroyé un délai de départ volontaire de 30 jours et de la décision fixant le Rwanda comme pays de destination de la mesure d'éloignement, doivent être accueillies.
Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :
10. Le présent jugement implique, conformément aux dispositions de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qu'il soit enjoint au préfet du Nord de procéder au réexamen de la situation de Mme E dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et que l'intéressée soit munie, sans délai, dans l'attente, d'une autorisation provisoire de séjour.
Sur les frais liés au litige :
11. Mme E ayant été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, à titre provisoire, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a donc lieu, dans les circonstances de l'espèce où l'Etat est la partie principalement perdante et sous réserve que Me Navy renonce à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement à cette dernière d'une somme de 1 000 euros.
D E C I D E :
Article 1er : Mme E est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.
Article 2 : Les décisions du 3 juillet 2024, par lesquelles le préfet du Nord a obligé Mme E à quitter le territoire français, lui a accordé un délai de départ volontaire de 30 jours et a fixé le Rwanda comme pays de destination de la mesure d'éloignement, sont annulées.
Article 3 : Il est enjoint au préfet du Nord de procéder au réexamen de la situation de Mme E, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour.
Article 4 : L'Etat versera à Me Navy, avocate de Mme E, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle, une somme de 1 000 euros en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme E est rejeté.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme A E, à Me Navy et au préfet du Nord.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 septembre 2024.
Le magistrat désigné,
Signé :
X. LARUE
La greffière,
Signé :
F. LELEU
La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière,
N°2407709
Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — N° TA95-2515745
01/07/2026
Tribunal Administratif de Toulon — N° TA83-2502101
01/07/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608358
01/07/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2607258
01/07/2026