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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2408609

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2408609

mardi 3 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2408609
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCLIQUENNOIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 août 2024, M. E D demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 16 août 2024 par lequel le préfet du Pas-de-Calais a fixé son pays de destination en exécution de la peine d'interdiction de territoire français de deux ans à laquelle il a été condamné.

M. D soutient que la décision attaquée :

- a été prise par une autorité incompétente ;

- est insuffisamment motivée ;

- est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

La requête a été communiquée au préfet du Pas-de-Calais qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Varenne en application de l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de la visio-audience publique :

- le rapport de Mme Varenne, magistrate désignée ;

- les observations de Me Cliquennois, présent dans la salle d'audience du tribunal, représentant M. D, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ; il soutient, en outre, que la visio-audience s'est tenue dans des conditions irrégulières, la transmission vidéo et sonore entre la salle d'audience, la salle dans laquelle les avocats effectuent leur entretien confidentiel avec leurs clients et le centre de rétention administrative étant de mauvaise qualité et ne permettant pas de garantir le droit de M. D à un procès équitable tel que reconnu par l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; il soutient également que la décision attaquée est entachée d'un défaut d'examen sérieux de la situation personnelle de M. D et qu'elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- les observations de Me Kao, présent dans la salle d'audience du tribunal, représentant le préfet du Pas-de-Calais, qui conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés ne sont pas fondés ;

- les observations de M. D, retenu au centre de rétention administrative de Coquelles, assisté de Mme A, interprète assermentée en langue arabe, présente dans la salle d'audience du tribunal, qui répond aux questions posées par le tribunal ;

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant algérien né le 2 octobre 1982 à Tizi Ouzou (Algérie), a été condamné le 14 avril 2023 par le tribunal correctionnel de Boulogne-sur-Mer à une peine de deux ans d'emprisonnement assortie d'une interdiction judiciaire du territoire français de deux ans pour des faits de transport, détention, offre ou cession et acquisition non autorisée de stupéfiants et usage illicite de stupéfiants. A sa levée d'écrou, le 16 août 2024, il a fait l'objet d'un arrêté du préfet du Pas-de-Calais fixant son pays de destination en exécution de la peine d'interdiction judiciaire de territoire français de deux ans à laquelle il a été condamné et a été placé en centre de rétention. Il demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les moyens tirés de l'irrégularité de la visio-audience :

2. Les éventuelles irrégularités ayant entaché la tenue de la visio-audience au cours de laquelle M. D a été entendu, constatées dans le procès-verbal d'audience mentionné à l'article L. 922-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sont sans incidence sur la légalité de la décision attaquée. Elles ne peuvent avoir d'incidence que sur la régularité du jugement, laquelle ne peut qu'être contestée en appel. Par suite, les moyens tirés de ce que la visio-audience se serait déroulée dans des conditions irrégulières de nature, en particulier, à porter atteinte au droit à un procès équitable tel que reconnu par l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales sont inopérants et ne peuvent qu'être écartés.

Sur les autres moyens à fin d'annulation :

3. En premier lieu, eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. Par un arrêté du 30 octobre 2023, publié le lendemain au recueil spécial n° 140 des actes administratifs des services de l'Etat dans le département, le préfet du Pas-de-Calais a donné délégation à M. B C, chef du bureau de l'éloignement, signataire de l'arrêté en litige, à effet de signer notamment la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige manque en fait et doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 641-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La peine d'interdiction du territoire français susceptible d'être prononcée contre un étranger coupable d'un crime ou d'un délit est régie par les dispositions des articles 131-30 et 131-30-2 du code pénal. ". Aux termes de l'article 131-30 du code pénal : " Lorsqu'elle est prévue par la loi, la peine d'interdiction du territoire français peut être prononcée, à titre définitif ou pour une durée de dix ans au plus, à l'encontre de tout étranger coupable d'un crime ou d'un délit. / L'interdiction du territoire entraîne de plein droit la reconduite du condamné à la frontière, le cas échéant, à l'expiration de sa peine d'emprisonnement ou de réclusion. () ". Par ailleurs, aux termes de l'article L. 721-3 du même code : " L'autorité administrative fixe, par une décision distincte de la décision d'éloignement, le pays à destination duquel l'étranger peut être renvoyé en cas d'exécution d'office d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, d'une interdiction de retour sur le territoire français, d'une décision de mise en œuvre d'une décision prise par un autre État, d'une interdiction de circulation sur le territoire français, d'une décision d'expulsion, d'une peine d'interdiction du territoire français ou d'une interdiction administrative du territoire français. ". L'article L. 721-4 de ce code dispose que : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; /3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ".

5. Par ailleurs, aux termes de l'article L. 211-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1o Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; / () / ". La décision fixant le pays de renvoi d'un étranger frappé d'une peine d'interdiction du territoire français présente le caractère d'une mesure de police qui doit être motivée en application de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration.

6. Il résulte des dispositions précitées qu'aussi longtemps que la personne condamnée n'a pas obtenu de la juridiction qui a prononcé la condamnation pénale le relèvement de sa peine d'interdiction du territoire, l'autorité administrative est tenue de pourvoir à son exécution en édictant à son encontre une décision motivée fixant son pays de destination, sous réserve qu'une telle décision n'expose pas l'intéressé à être éloigné à destination d'un pays dans lequel sa vie ou sa liberté serait menacée, ou d'un pays où il serait exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

7. En l'espèce, la décision attaquée comporte les considérations de fait et de droit sur lesquelles elle se fonde et sa motivation atteste, en particulier, de ce que le préfet a examiné les éventuelles craintes du requérant en cas de retour dans son pays de nationalité. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision en litige doit être écarté.

8. En troisième lieu, il est constant que M. D n'a pas sollicité le relèvement de la peine d'interdiction judiciaire de territoire français de deux ans à laquelle il a été condamné par un jugement du tribunal correctionnel de Boulogne du 14 avril 2023 et qui, à la date de l'arrêté attaqué, n'était pas pleinement exécutée. Dès lors, et eu égard à ce qui a été énoncé au point 6, le préfet était tenu de pourvoir à l'exécution de cette peine en prenant à son encontre la décision attaquée, qui fixe son pays de renvoi en exécution de cette interdiction judiciaire de territoire français. Par suite, le moyen soulevé par le requérant tiré de ce que la décision en litige aurait été édictée sans qu'il soit procédé à un examen sérieux de ses liens privés et familiaux sur le territoire français, dont l'éventuelle existence ne peut avoir eu d'incidence sur l'édiction de la décision en cause, est inopérant et ne peut, par suite, qu'être écarté.

9. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants " et aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ".

10. Si M. D soutient qu'il craint, en cas de retour en Algérie, d'être victime de traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'il serait menacé par le meurtrier de son père qui appartiendrait à un groupuscule terroriste, il n'apporte aucun élément susceptible d'établir la teneur et la réalité de ses craintes. En outre, interrogé sur ce point lors de l'audience, il a livré un récit peu cohérent des craintes alléguées et n'a pas été en mesure d'exposer avec précision l'identité de son potentiel persécuteur. Par suite, le moyen tiré de la violation des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

11. En dernier lieu, si M. D soutient que la décision attaquée serait entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle, il n'assortit son moyen d'aucune précision permettant d'en apprécier le bien-fondé. Par suite, ce moyen ne peut qu'être écarté.

12. Il résulte de tout ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 16 août 2024 par laquelle le préfet du Pas-de-Calais a fixé son pays de destination en exécution de la peine d'interdiction judiciaire de deux ans de territoire français à laquelle il a été condamné.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. E D et au préfet du Pas-de-Calais.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 septembre 2024.

La magistrate désignée

Signé :

M. VARENNE

La greffière,

Signé :

V. LESCEUX

La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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