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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2408617

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2408617

mercredi 11 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2408617
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantDANGLETERRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 14 août 2024 et un mémoire enregistré le 5 septembre 2024, M. C A, représenté par Me Jean-Christophe Dangleterre, demande au juge des référés :

1°) de suspendre, en application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de la délibération du jury de 1re session de deuxième année de l'école centrale de Lille en date du 11 juillet 2024, en tant qu'elle lui impose une année de transition au titre de l'année universitaire 2024/2025 ;

2°) d'enjoindre à l'école centrale de Lille de l'autoriser à se soumettre à des épreuves supplémentaires de rattrapage et à ordonner à un jury de procéder à un nouvel examen de sa situation après la session de rattrapage, en application des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative ;

3°) de mettre à la charge de l'école centrale de Lille le versement de la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est remplie, dès lors que la délibération attaquée porte atteinte à sa situation financière, à sa santé psychologique, au déroulement de sa scolarité pour l'année universitaire 2024/2025 et à la possibilité de bénéficier d'un second redoublement, qui est prohibé par le règlement de l'école, s'il n'arrivait pas à effectuer une expérience de 17 semaines à l'étranger lors de la troisième année d'étude ;

- la délibération attaquée est entachée de vice de procédure, dès lors, d'une part, que l'école centrale de Lille n'établit pas, faute de produire le procès-verbal de séance et l'arrêté par lequel le directeur général de l'école a nommé les membres du jury pour l'année universitaire 2023/2024, que le jury était composé conformément à l'article 3 du règlement des études de la formation d'ingénieurs de l'école centrale de Lille, d'autre part, que la directrice déléguée de l'école, qui était en poste entre août 2022 et décembre 2023, n'était pas au nombre des membres du jury, enfin, que le suppléant du directeur général de l'établissement ne pouvait valablement pas suppléer la directrice déléguée ;

- la délibération attaquée est, par la voie de l'exception, illégale du fait que l'arrêté fixant la composition du jury a été pris en méconnaissance de l'article 3 du règlement des études de la formation d'ingénieurs de l'école centrale de Lille ;

- la délibération attaquée est, par la voie de l'exception, illégale du fait de l'irrégularité du règlement des études, en ce que l'imprécision de ses dispositions porte atteinte aux principes de sécurité juridique, de clarté, d'accessibilité et d'intelligibilité des lois et règlements ;

- la délibération attaquée est entachée d'illégalité, en ce que le jury a arbitrairement baissé les notes qu'il avait obtenues en langue étrangère (anglais et espagnol) pour des motifs étrangers à la qualité de son travail ;

- la délibération attaquée est entachée d'erreur de droit, en ce que le jury a refusé de l'autoriser à se présenter aux épreuves de rattrapage pour les matières non validées ;

- la délibération attaquée est entachée d'erreur manifeste d'appréciation, en ce que rien ne justifie, compte tenu de son travail personnel, qu'il ne soit pas autorisé à se présenter aux épreuves de rattrapage pour les matières non validées ;

- la délibération attaquée a été prise en méconnaissance du principe d'égalité de traitement, en ce que 80 étudiants ont été autorisés à se présenter aux épreuves de rattrapage pour les matières non validées.

Par un mémoire enregistré le 4 septembre 2024, le directeur général de l'école centrale de Lille conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie, en ce que, d'une part, M. A peut obtenir des droits financiers supplémentaires au titre de l'année de transition et, dans l'hypothèse où il serait admis en troisième année, n'est, en tout état de cause, pas assuré d'obtenir une bourse de l'enseignement supérieur, d'autre part, pourra réaliser un stage, le cas échéant rémunéré, pendant son semestre 8 et effectuer sa dernière année d'étude en contrat de professionnalisation, enfin, dispose, s'agissant de son état de santé, des coordonnées de la psychologue de l'établissement et, s'agissant de sa scolarité, de la possibilité de se porter candidat au parcours de " modélisation et architecture d'entreprise " au titre de l'année universitaire 2025/2026 ;

- le jury était régulièrement composé, en ce que le directeur général était, en vertu des articles 7 et 38 des statuts de l'école, fondé à exercer lui-même les fonctions de directeur délégué ;

- les notes de M. A en langues vivantes n'ont pas été modifiées arbitrairement et, en tout état de cause, celui-ci a validé les unités de valeur correspondantes par les épreuves de rattrapage ;

- le jury comprenait trois représentants du département des langues ;

- M. A ne remplissait pas les conditions pour se présenter aux épreuves de rattrapage dans les matières autres que celles des langues vivantes, dès lors que les matières en cause ne sont pas, conformément à l'annexe 4 du règlement des études, au nombre de celles qui peuvent faire l'objet d'épreuves de rattrapage ;

- le moyen tiré de la méconnaissance du principe d'égalité de traitement n'est pas fondé.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête n° 2408636 enregistrée le 14 août 2024 par laquelle M. A demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- le code de l'éducation ;

- le règlement des études de la formation d'ingénieurs de l'école centrale de Lille adopté le 23 juin 2023 ;

- l'arrêté n° AR24-CAB-029 du 29 avril 2024 du directeur général de Centrale Lille ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Huguen, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 5 septembre 2024 :

- le rapport de M. Huguen ;

- les observations de Me Dangleterre, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins que sa requête par les mêmes moyens. Me Dangleterre demande également que les conclusions de la requête aux fins d'injonction soient assorties du délai de 15 jours ;

- les observations de M. A ;

- les observations de M. D B, dûment habilité, pour le directeur de l'école centrale de Lille, qui conclut aux mêmes fins que son mémoire en défense par les mêmes moyens.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions à fin de suspension :

3. M. C A était, lors de l'année universitaire 2023/2024, élève ingénieur de deuxième année à l'école centrale de Lille. Par une décision du 8 septembre 2023, la commission de discipline de centrale Lille a prononcé à son encontre une sanction d'exclusion de l'établissement d'une durée de 12 mois dont 8 mois assortis du sursis aux motifs qu'il avait, dans un groupe de discussion associant des élèves ingénieurs de l'école centrale de Lille, ouvert sur une application informatique, publié des propos, des images et des vidéos à caractère raciste et discriminatoire qui avaient, compte tenu de l'impact médiatique de l'affaire, porté atteinte à la réputation de l'école centrale de Lille. Par une délibération en date du 11 juillet 2024, le jury de 1re session de deuxième année de l'école centrale de Lille n'a pas autorisé le passage de M. A en troisième année et l'a admis en année de transition pour l'année universitaire 2024/2025. M. A demande au juge des référés la suspension de l'exécution de cette délibération du 11 juillet 2024, en tant qu'elle lui impose une année de transition au titre de l'année universitaire 2024/2025.

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".

En ce qui concerne la condition d'urgence :

5. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi de conclusions tendant à la suspension d'un acte administratif, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire.

6. La délibération du jury de 1re session de deuxième année de l'école centrale de Lille du 11 juillet 2024 ayant pour effet de priver M. A de la possibilité de poursuivre ses études en troisième année du cursus d'ingénieur de l'école centrale de Lille, la condition d'urgence posée par l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit, compte tenu de la proximité de la rentrée universitaire 2024/2025, être regardée comme remplie.

En ce qui concerne le doute sérieux sur la légalité de la délibération du jury de 1re session de deuxième année en date du 11 juillet 2024 :

7. Aux termes de l'article 1 du titre 1 du règlement des études de de la formation d'ingénieurs de l'école centrale de Lille : " Aménagements spécifiques de la scolarité /" b) Année de transition / Le jury peut décider, après délibération, d'une autorisation à effectuer une année de transition (ou doublement). () / L'autorisation d'effectuer une année de transition ne peut être accordée qu'une seule fois pendant la scolarité, sauf cas exceptionnels appréciés par le jury ".

8. Aux termes de l'article 3 du titre du même règlement : " " Le jury de passage en année supérieure comprend : /Le Directeur Général de Centrale Lille ou son représentant /La Directrice déléguée de l'École Centrale de Lille /Le Directeur des études de l'Ecole Centrale de Lille /Le Directeur des Relations internationales et académiques ou son représentant /3 représentants de chaque département d'enseignement /1 représentant de l'activité projet /Le jury d'obtention du diplôme comprend : /Le Directeur Général de Centrale Lille ou son représentant /La Directrice déléguée de l'École Centrale de Lille /Le directeur des études de l'Ecole Centrale de Lille /Le Directeur des Relations internationales et académiques ou son représentant /Les responsables des départements d'enseignement /Les responsables des parcours /Les responsables des filières /Les jurys sont présidés par le Directeur Général de Centrale Lille ou son représentant. Le Directeur Général de Centrale Lille peut s'adjoindre avec voix consultative toute personne qu'il jugera susceptible d'éclairer la décision du jury. /La composition des jurys est arrêtée nominativement par le Directeur Général de Centrale Lille en début d'année universitaire. /Le jury examine le cursus de chaque élève et se prononce sur la poursuite des études ou la diplomation de chaque élève ".

9. Aux termes du titre 3 de ce règlement : " Chaque UE/enseignement donne lieu à une évaluation de synthèse unique, sous forme d'un grade : /A+, A, B, C, D, ou F /V (validé) ou NV (non validé) /R (réparé) () Rattrapages / En cas de non-validation de l'épreuve initiale ou en cas d'absence non justifiée à cette même épreuve, l'élève sera dans l'obligation de passer une épreuve de rattrapage au cours de l'année. /La note retenue sera celle attribuée lors de l'épreuve de rattrapage et donnera le grade R (réparé) si validation () / En cas d'absence justifiée à l'épreuve initiale, l'élève sera dans l'obligation de passer une épreuve de rattrapage proposée au cours de l'année. Le grade qui figurera sur le bulletin sera celui correspondant à la note attribuée lors de cette épreuve ".

10. Aux termes du titre 4 dudit règlement : " " Pour le passage de deuxième en troisième année : /Le passage en troisième année est accordé à tout élève qui, à l'issue de la deuxième année, valide l'ensemble des UE. /Dans tous les autres cas, le jury délibère et classe les élèves en quatre catégories : () / Élèves autorisés à se soumettre à des épreuves supplémentaires de rattrapage dont la situation sera examinée par le jury en seconde session ; /Élèves autorisés à effectuer une année de transition () ".

11. Aux termes de l'annexe 4 du même règlement : " Les seuls enseignements donnant lieu à une évaluation V/NV (validé ou non) sont : /Les activités d'accueil et d'intégration /L'activité de découverte pluridisciplinaire /Le projet (3 évaluations en semestres S5, S6, S7) /Le bilan de projet (semestre 8) /Les stages /Le défi / L'expérience à l'international / Le projet d'intégration (G3) /Le travail de fin d'études ".

12. Faute pour l'école centrale de Lille de produire le procès-verbal de la délibération du jury de 1re session de deuxième année de l'école centrale de Lille en date du 11 juillet 2024 ou d'établir, par tout autre moyen, la composition du jury, le moyen tiré de ce que ce jury n'était pas composé conformément aux dispositions précitées de l'article 3 du règlement des études de la formation d'ingénieurs de l'école centrale de Lille est propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la délibération attaquée.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

13. Dans le cas où les conditions posées par l'article L. 521-1 du code de justice administrative sont remplies, le juge des référés peut non seulement suspendre l'exécution d'une décision administrative, même de rejet, mais aussi assortir cette suspension d'une injonction, s'il est saisi de conclusions en ce sens, ou de l'indication des obligations qui en découleront pour l'administration. Toutefois, les mesures qu'il prescrit ainsi, alors qu'il se borne à relever l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige, doivent présenter un caractère provisoire. Il suit de là que le juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, ne peut, sans excéder sa compétence, ordonner une mesure qui aurait des effets en tous points identiques à ceux qui résulteraient de l'exécution par l'autorité administrative d'un jugement annulant la décision administrative contestée.

14. En l'espèce, la suspension prononcée par la présente ordonnance implique nécessairement que l'école centrale de Lille procède, selon les modalités qu'elle jugera utiles, à un nouvel examen de la situation de M. A dans le délai de quinze jours à compter de la notification de ladite ordonnance.

15. En revanche, compte tenu du motif de suspension retenu, le nouvel examen de la situation de M. A n'implique pas nécessairement d'enjoindre à l'école centrale de Lille d'autoriser M. A à se soumettre à des épreuves supplémentaires de rattrapage.

Sur les frais liés au litige :

16. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. A de la somme de 800 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la délibération du jury de 1re session de deuxième année de l'école centrale de Lille en date du 11 juillet 2024, en tant qu'elle impose à M. A une année de transition au titre de l'année universitaire 2024/2025, est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.

Article 2 : Il est enjoint au directeur général de l'école centrale de Lille de procéder à un nouvel examen de la situation de M. A dans le délai de quinze jours à compter la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : L'Etat versera à M. A la somme de huit cents (800) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C A, à Me Jean-Christophe Dangleterre, au directeur de l'école centrale de Lille et à la ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche.

Fait à Lille, le 11 septembre 2024.

Le juge des référés,

signé

O. HUGUEN

La République mande et ordonne à la ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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