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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2409104

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2409104

jeudi 19 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2409104
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantDEWAELE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 2 septembre 2024, M. B A, représenté par Me Emilie Dewaele, demande au juge des référés :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) de suspendre, en application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution des décisions réputées intervenues les 11 janvier 2024 et 12 juin 2024 par lesquelles le préfet du Nord a implicitement refusé de faire droit à ses demandes de titre de séjour ;

3°) d'enjoindre au préfet du Nord, d'une part, de procéder à un nouvel examen de sa situation administrative et de prononcer une décision expresse, sous astreinte de 150 euros par jour de retard à compter de l'expiration du délai d'un mois suivant la notification de l'ordonnance à intervenir, d'autre part, de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour l'autorisant à travailler, sous astreinte de 150 euros par jour de retard à compter de l'expiration du délai de sept jours suivant la notification de l'ordonnance à intervenir, en application des dispositions des articles L. 911-1 et L. 911-2 du code de justice administrative ;

4°) de mettre à la charge de l'État le versement à son conseil de la somme de 2 000 euros au titre des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est remplie, dès lors, d'une part, qu'elle est présumée pour les refus de renouvellement de titre de séjour, d'autre part, que les décisions attaquées font obstacle à la perception de bourses de l'enseignement supérieur, à la poursuite de ses études en deuxième année de brevet de technicien supérieur au titre de l'année scolaire 2024/2025 et à la conclusion d'un contrat d'apprentissage, enfin, que l'absence d'un titre de séjour ou d'un récépissé l'expose au risque de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ;

- les décisions attaquées sont dépourvues de motivation ;

- les décisions attaquées ont été prises par une autorité administrative incompétente pour ce faire ;

- les décisions attaquées sont entachées d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation personnelle ;

- les décisions attaquées ont été prises en méconnaissance des dispositions de l'article L. 422-1 et L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- les décisions attaquées sont entachées d'erreur manifeste d'appréciation ;

- les décisions attaquées ont été prises en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme des libertés fondamentales.

Par un mémoire enregistré le 12 septembre 2024, le préfet du Nord conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la requête est irrecevable, en ce que la décision réputée intervenue le 12 juin 2024 n'est pas une décision de rejet d'une demande de titre de séjour, mais une décision de refus d'enregistrer cette demande au motif du caractère incomplet de celle-ci ;

- la condition d'urgence n'est pas remplie, en ce que, d'une part, elle n'est pas présumée pour une première demande de titre de séjour, d'autre part, la décision implicite attaquée est intervenue il y a plus de 23 mois, enfin, elle ne porte pas atteinte à ses déplacements, à sa situation financière et à son hébergement ;

- les moyens invoqués, dès lors qu'ils sont inopérants, ne sont pas propres à créer un doute sérieux quant à la légalité.

Vu :

- les pièces du dossier ;

- la requête n° 2409115 enregistrée le 2 septembre 2024 par laquelle M. A demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme des libertés fondamentales ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Huguen, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 12 septembre 2024 :

- le rapport de M. Huguen ;

- les observations de Me Barthélémy Lescene, substituant Me Dewaele, représentant M. A, qui a conclu aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ;

- les observations de Me Héloïse Hacker, pour le préfet du Nord, qui a conclu aux mêmes fins que son mémoire en défense par les mêmes moyens.

Considérant ce qui suit :

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ".

2. Au cas d'espèce, en raison de l'urgence qui s'attache au règlement du présent litige, il y a lieu d'admettre M. A, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la fin de non-recevoir opposée par le préfet du Nord sur les conclusions de la requête, en tant qu'elles portent sur la décision implicite du 12 juin 2024 :

3. Il résulte de l'instruction que le préfet du Nord n'a pas délivré à M. A le récépissé de demande de titre de séjour prévu par les dispositions de l'article R. 431-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au motif, selon ses écritures, que le dossier joint à sa demande ne comprenait pas l'ensemble des pièces énumérées à l'annexe 10 de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le préfet du Nord, en effet, fait valoir qu'il a invité M. A, par un courrier électronique du 21 août 2024, à compléter son dossier. Toutefois, ce courrier électronique, dont la réception est contestée par M. A, n'a pas été versé au dossier. Dans ces conditions, le préfet du Nord n'est pas fondé à faire valoir que la décision attaquée devrait être regardée comme une décision - insusceptible de recours - de refus d'enregistrement de la demande de titre de séjour de M. A.

4. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que la fin de non-recevoir opposée par le préfet du Nord doit être écartée.

Sur les conclusions à fin de suspension :

5. M. B A, ressortissant guinéen, né le 14 mai 2003 à Conakry (République de Guinée), déclare être entré en France en janvier 2019 en qualité de mineur isolé. Il a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance jusqu'à l'âge de sa majorité avant d'être pris en charge dans le cadre du dispositif " Entrée dans la vie adulte " (EVA). Le 7 juillet 2022, il a obtenu le diplôme du baccalauréat professionnel spécialité gestion administration. Le 9 septembre 2022, le préfet du Nord a délivré à M. A une carte de séjour temporaire dont la validité expirait le 8 septembre 2023. Le 17 juillet 2023, antérieurement à l'expiration de la durée de validité de son titre de séjour, M. A a sollicité de l'administration numérique pour les étrangers en France (ANEF) le renouvellement de celui-ci pour pouvoir poursuivre les enseignements de la deuxième année du brevet de technicien supérieur au titre de l'année scolaire 2023/2024. Le 27 août 2023, l'ANEF a informé M. A que sa demande de titre de séjour ne pouvait faire l'objet d'une instruction au motif qu'elle ne concernait pas le pôle étudiant, mais le pôle salarié. M. A a, le 8 septembre 2023, réitéré sa demande de renouvellement de titre de séjour auprès de la préfecture du Nord. Le 2 février 2024, le préfet du Nord a informé M. A qu'il devait préciser si sa demande de renouvellement de titre de séjour était présentée en qualité de " travailleur temporaire ", dans l'hypothèse où il suivrait un parcours en apprentissage, ou en qualité d'" étudiant ", dans l'hypothèse où il suivrait un cursus classique. Le 12 février 2024, M. A a renseigné l'imprimé communiqué par la préfecture et indiqué présenter une demande de renouvellement de sa carte de séjour en qualité d'" étudiant ". Par une décision réputée intervenue le 12 juin 2024, le préfet du Nord a implicitement refusé de faire droit à la demande de M. A et de lui délivrer le récépissé prévu par les dispositions de l'article R. 431-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il a également, par une décision réputée intervenue le 19 juillet 2024, refusé de faire droit à sa demande tendant à la communication des motifs de la décision implicite de rejet du 12 juin 2024. M. A demande au juge des référés la suspension de l'exécution, d'une part, de la décision réputée intervenue le 11 janvier 2024 par laquelle le préfet du Nord aurait implicitement refusé de faire droit à sa demande du 8 septembre 2023, d'autre part, de la décision réputée intervenue le 12 juin 2024.

Sur les conclusions à fin de suspension dirigées contre la décision implicite du 11 janvier 2024 :

6. Il résulte de l'instruction que M. A, ainsi qu'il a été dit, a, le 8 septembre 2023, présentée une demande, dont la préfecture du Nord a accusé réception le 11 septembre 2023, tendant au renouvellement de son titre de séjour. Par une décision réputée intervenue le 11 janvier 2024, le préfet du Nord a implicitement refusé de faire droit à cette demande. Toutefois, par un courrier électronique daté du 2 février 2024, soit postérieurement à l'intervention de la décision implicite de rejet du 11 janvier 2024, le préfet du Nord a informé M. A qu'il devait préciser si sa demande de renouvellement de titre de séjour était présentée en qualité de " travailleur temporaire " ou en qualité d'" étudiant ". Ce faisant, le préfet du Nord doit être regardé comme ayant - implicitement mais nécessairement - abrogé la décision implicite de rejet du 11 janvier 2024 pour poursuivre l'instruction de la demande de M. A. Dès lors, les conclusions de la requête tendant à la suspension de l'exécution de cette décision implicite du 11 janvier 2024 qui, à la date de l'introduction de la requête avait disparu de l'ordonnancement juridique, sont irrecevables.

Sur les conclusions à fin de suspension dirigées contre la décision implicite du 12 juin 2024 :

7. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".

En ce qui concerne la condition d'urgence :

8. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi de conclusions tendant à la suspension d'un acte administratif, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour.

9. Il résulte de l'instruction que M. A est inscrit, au titre de l'année universitaire 2024/2025, à l'Ensemble scolaire La Salle Lille pour y suivre les enseignements de la deuxième année de brevet de technicien supérieur. Il résulte également de l'instruction que le centre régional des œuvres universitaires et scolaires (CROUS) l'a informé que le dossier joint à sa demande de bourse de l'enseignement supérieur était incomplet au motif qu'il n'avait pas produit la copie de sa carte de séjour temporaire. Dès lors, et en tout état de cause, la décision attaquée ayant pour effet de priver M. A de la possibilité de poursuivre ses études et de percevoir une bourse de l'enseignement supérieur, la condition d'urgence posée par l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit, compte de la proximité de la rentrée universitaire 2024/2025, être regardée comme remplie.

En ce qui concerne le doute sérieux sur la légalité de la décision implicite du 12 juin 2024 :

10. Aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". Aux termes de l'article L. 232-4 du même code : " Une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation. / Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande. () ".

11. En l'état de l'instruction, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées des articles L. 211-2 et L. 232-4 du code des relations entre le public est de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité des décisions attaquées.

12. De même, le moyen tiré du défaut d'examen réel et sérieux de la situation personnelle de M. A est de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité des décisions attaquées.

13. Les deux conditions auxquelles l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonne la suspension de l'exécution d'une décision administrative étant satisfaites, il y a lieu de prononcer la suspension de l'exécution de la décision attaquée jusqu'à ce que le tribunal ait statué sur la requête tendant à son annulation.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

14. Dans le cas où les conditions posées par l'article L. 521-1 du code de justice administrative sont remplies, le juge des référés peut non seulement suspendre l'exécution d'une décision administrative, même de rejet, mais aussi assortir cette suspension d'une injonction, s'il est saisi de conclusions en ce sens, ou de l'indication des obligations qui en découleront pour l'administration. Toutefois, les mesures qu'il prescrit ainsi, alors qu'il se borne à relever l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige, doivent présenter un caractère provisoire. Il suit de là que le juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, ne peut, sans excéder sa compétence, ordonner une mesure qui aurait des effets en tous points identiques à ceux qui résulteraient de l'exécution par l'autorité administrative d'un jugement annulant la décision administrative contestée.

15. En l'espèce, la suspension prononcée par la présente ordonnance implique nécessairement que le préfet du Nord procède à un nouvel examen de la demande de M. A et prononce une décision expresse à son issue, dans le délai d'un mois à compter de la notification de ladite ordonnance et, dans l'attente, de lui délivrer dans le délai de huit jours à compter de cette même notification, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, valable jusqu'à ce que ce nouvel examen ait été effectué. En l'espèce, il y a lieu d'assortir ces deux injonctions d'une astreinte de 100 euros par jour de retard.

Sur les frais liés au litige :

16. M. A étant admis, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Dewaele, avocate de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Dewaele de la somme de 800 euros.

O R D O N N E :

Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'exécution de la décision réputée intervenue le 12 juin 2024 par laquelle le préfet du Nord a implicitement refusé de faire droit à sa demande de carte de séjour est suspendue, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Nord de procéder à un nouvel examen de la situation de M. A et de prononcer une nouvelle décision expresse à son issue, dans le délai d'un mois à compter la notification de la présente ordonnance, sous astreinte de 100 euros par jour de retard et de lui délivrer, dans le délai de huit jours à compter de cette même notification, un récépissé de demande de titre de séjour l'autorisant à travailler, valable pendant ce nouvel examen, sous astreinte de 100 euros par jour de retard.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. A à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Dewaele renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Dewaele, avocate de M. A, la somme de huit cents (800) euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A, à Me Emilie Dewaele, au préfet du Nord et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Fait à Lille, le 19 septembre 2024.

Le juge des référés,

signé

O. HUGUEN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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