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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2409648

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2409648

jeudi 10 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2409648
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantGOMMEAUX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 18 septembre 2024, et des mémoires enregistrés les 1er octobre 2024 et 3 octobre 2024, M. B A, représentée par Me Julie Gommeaux, demande au juge des référés :

1°) de suspendre, en application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de la décision réputée intervenue le 7 juin 2024 par laquelle le préfet du Nord a implicitement refusé de faire droit à sa demande tendant au renouvellement de son certificat de résidence algérien ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord, d'une part, de procéder à un nouvel examen de sa situation administrative et de prononcer une décision expresse dans le délai de quinze jours, sous astreinte de 200 euros par jour de retard, d'autre part, de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour l'autorisant à travailler dans le délai de vingt-quatre heures, sous astreinte de 500 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État le versement à son conseil de la somme de 1 800 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est remplie, dès lors, d'une part, qu'elle est présumée pour les refus de renouvellement de titre de séjour, d'autre part, que la décision attaquée a des conséquences graves sur sa situation personnelle et professionnelle, en ce que, d'une part, il est exposé, à partir du 25 septembre 2024, à une suspension du contrat de travail à durée déterminée d'insertion qu'il a conclu le 1er juillet 2024 pour exercer les fonctions de médiateur, d'autre part, elle le prive du droit, en qualité de travailleur handicapé, de percevoir l'allocation adulte handicapé ;

- la décision attaquée a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 6 alinéa 7 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968, dès lors qu'il en remplit les conditions pour bénéficier du renouvellement de son titre de séjour au motif qu'il ne peut bénéficier du traitement approprié à sa pathologie (myélite radique) en Algérie ;

- la décision attaquée a été prise en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, en ce qu'il réside régulièrement en France avec son épouse depuis trois ans et qu'il n'a plus d'attaches familiales en Algérie (parents décédés) ;

- la décision attaquée est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision attaquée est dépourvue de motivation.

Par un mémoire en défense enregistré le 26 septembre 2024, le préfet du Nord conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la condition de l'urgence n'est pas remplie, dès lors qu'il a délivré à M. A une attestation de prolongation d'instruction de sa demande de renouvellement de certificat de résidence algérien valable du 24 septembre 2024 au 23 décembre 2024 ;

- faute pour le collège des médecins de l'office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) d'avoir rendu son avis, la demande de M. A tendant au renouvellement de son certificat de résidence algérien est toujours en cours d'instruction ;

Vu :

- les pièces du dossier ;

- la requête n° 2409651 enregistrée le 18 septembre 2024 par laquelle M. A demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Huguen, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 3 octobre 2024 à 14h00 :

- le rapport de M. Huguen ;

- les observations de Me Gommeaux, représentant M. A, qui a conclu aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens. Me Gommeaux a soutenu également, d'une part, que le contrat de travail de M. A a été suspendu le 24 septembre 2024, d'autre part que la circonstance que le collège des médecins de l'OFII n'a pas rendu son avis le 13 juin 2024 au plus tard, ne saurait faire obstacle à l'intervention d'une décision implicite de rejet de sa demande de renouvellement de certificat de résidence.

Le préfet du Nord n'étant ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions à fin de suspension :

1. B A, ressortissant algérien, né le 5 septembre 1963 à M'Sila (République algérienne démocratique et populaire), est entré en France le 26 septembre 2018, sous couvert d'un passeport algérien revêtu d'un visa de court séjour à entrées multiples valable du 12 septembre 2018 au 19 décembre 2018 pour procéder au suivi à long terme d'une pathologie déclarée en 1982 (rhadomyosarcome paratesticulaire gauche) et pour laquelle il avait bénéficié en France, en 1984 et en 1985, d'un traitement lourd (chimiothérapie, radiothérapie) et, jusqu'en 1989, d'un suivi régulier. Le 15 octobre 2018, l'oncologue de l'institut Gustave Roussy à Paris a diagnostiqué chez M. A une séquelle de sa pathologie initiale, à savoir une myélite radique ayant entraîné une paraplégie et une maladie rénale débutante. Afin de pouvoir poursuivre son traitement en France, M. A a, le 13 janvier 2019, été mis en possession d'un nouveau visa de court séjour à entrées multiples. Puis, à la suite du jugement du tribunal administratif de Lille du 15 mars 2022, confirmé par l'arrêt de la cour d'appel de Douai du 17 novembre 2022, le préfet du Nord a délivré à M. A un certificat de résidence algérien portant la mention " vie privée et familiale " valable jusqu'au 6 avril 2024. Le 6 février 2024, antérieurement à l'expiration de la durée de validité de son titre de séjour, M. A a sollicité le renouvellement de son titre de séjour. Le préfet du Nord lui a délivré, le 25 juin 2024, une attestation de prolongation d'instruction de sa demande de renouvellement valable jusqu'au 24 septembre 2024. Par une décision réputée intervenue le 7 juin 2024, le préfet du Nord a implicitement refusé de faire droit à la demande de M. A le renouvellement de son certificat de résidence algérien. Le préfet du Nord a également, par une décision implicite réputée intervenue le 19 juillet 2024, refusé de faire droit à la demande de M. A tendant à la communication de motifs de la décision implicite de rejet du 7 juin 2024. M. A demande au juge des référés la suspension de l'exécution de la décision réputée intervenue le 7 juin 2024 par laquelle le préfet du Nord a implicitement refusé de faire droit à sa demande tendant au renouvellement de son certificat de résidence algérien. Postérieurement à l'introduction de la requête, le préfet du Nord a, le 24 septembre 2024, délivré à M. A une nouvelle attestation de prolongation d'instruction valable jusqu'au 23 décembre 2024.

Sur les conclusions à fin de suspension :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".

En ce qui concerne la condition d'urgence :

3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi de conclusions tendant à la suspension d'un acte administratif, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour.

4. Il résulte de l'instruction que M. A a sollicité le renouvellement de son titre de séjour dans le respect du délai prescrit pour ce faire. Le préfet du Nord, qui ne conteste pas que le dossier joint à la demande de M. A était complet, ne se prévaut d'aucune circonstance particulière de nature à faire échec à la présomption d'urgence applicable en l'espèce. Dès lors, la condition d'urgence posée par l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.

En ce qui concerne le doute sérieux sur la légalité de la décision implicite du 7 juin 2024 :

5. D'une part, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". Aux termes de l'article L. 232-4 du même code : " Une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation. / Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande. () ".

6. En l'état de l'instruction, le moyen tiré du défaut de motivation est de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

7. D'autre part, aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien : " () Le certificat de résidence d'un an portant la mention "vie privée et familiale" est délivré de plein droit :/ () 7. Au ressortissant algérien, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité, sous réserve qu'il ne puisse effectivement bénéficier d'un traitement approprié dans son pays () ".

8. Il résulte de l'instruction, et n'est pas contesté, que M. A réside régulièrement en France depuis le 15 juin 2021 et que le défaut de prise en charge de sa pathologie pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité, dès lors que, selon le compte rendu de l'oncologue daté du 15 juillet 2021, M. A n'a pas accès au traitement approprié en Algérie. Dès lors, en l'état de l'instruction, les moyens énoncés dans les visas de la présente ordonnance et tirés de la méconnaissance des stipulations de l'alinéa 7 de l'article 6 de l'accord franco-algérien et de l'erreur manifeste d'appréciation sont de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

9. Les deux conditions auxquelles l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonne la suspension de l'exécution d'une décision administrative étant satisfaites, il y a lieu de prononcer la suspension de l'exécution de la décision attaquée jusqu'à ce que le tribunal ait statué sur la requête tendant à son annulation.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

10. Dans le cas où les conditions posées par l'article L. 521-1 du code de justice administrative sont remplies, le juge des référés peut non seulement suspendre l'exécution d'une décision administrative, même de rejet, mais aussi assortir cette suspension d'une injonction, s'il est saisi de conclusions en ce sens, ou de l'indication des obligations qui en découleront pour l'administration. Toutefois, les mesures qu'il prescrit ainsi, alors qu'il se borne à relever l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige, doivent présenter un caractère provisoire. Il suit de là que le juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, ne peut, sans excéder sa compétence, ordonner une mesure qui aurait des effets en tous points identiques à ceux qui résulteraient de l'exécution par l'autorité administrative d'un jugement annulant la décision administrative contestée.

11. En l'espèce, la suspension prononcée par la présente ordonnance implique nécessairement que le préfet du Nord procède à un nouvel examen de la demande de M. A et prononce une décision expresse à son issue, dans le délai de deux mois à compter de la notification de ladite ordonnance. Il y a lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte de 100 euros par jour de retard.

12. En revanche, compte tenu de la circonstance que le préfet du Nord a, pendant l'instance, délivré à M. A une attestation de prolongation d'instruction de sa demande de renouvellement de certificat de résidence, il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de la requête tendant à enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour l'autorisant à travailler dans le délai de vingt-quatre heures sous astreinte de 500 euros par jour de retard.

Sur les frais liés au litige :

13. M. A ayant été admis, le 12 août 2024, à l'aide juridictionnelle, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Gommeaux, avocate de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Gommeaux de la somme de 800 euros.

O R D O N N E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de la requête tendant à enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour l'autorisant à travailler dans le délai de vingt-quatre heures sous astreinte de 500 euros par jour de retard.

Article 2 : L'exécution de la décision réputée intervenue le 7 juin 2024 par laquelle le préfet du Nord a implicitement refusé de faire droit à la demande de M. A tendant au renouvellement de son certificat de résidence est suspendue, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Nord de procéder à un nouvel examen de la situation de M. A et de prononcer une nouvelle décision expresse à son issue, dans le délai de deux mois à compter la notification de la présente ordonnance, sous astreinte de 100 euros par jour de retard.

Article 4 : Sous réserve que Me Gommeaux renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier lui versera la somme de 800 (huit cents) euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A, à Me Julie Gommeaux et au ministre de l'intérieur.

Copie en sera adressée au préfet du Nord.

Fait à Lille, le 10 octobre 2024.

Le juge des référés,

signé

O. HUGUEN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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