jeudi 24 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2410127 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Avocat requérant | CABINET CENTAURE AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 2 octobre 2024, Mme B F, représentée par Me Chloé Fourdan, demande au juge des référés :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) de suspendre, en application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de la décision réputée intervenue le 14 janvier 2024 par laquelle le préfet du Nord a refusé implicitement de faire droit à sa demande tendant à la délivrance, en application de l'article L. 424-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, d'une carte de résident en qualité de membre de famille de réfugié ;
3°) d'enjoindre au préfet du Nord, d'une part, de procéder à un nouvel examen de sa situation personnelle et de prononcer, à l'issue de cet examen, une décision expresse dans le délai d'un mois, d'autre part, de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour l'autorisant à travailler, sous astreinte de 300 euros par jour de retard à compter de l'expiration du délai de deux jours suivant la notification de l'ordonnance à intervenir, en application des dispositions des articles L. 911-2 et L. 911-3 du code de justice administrative ;
4°) de mettre à la charge de l'État le versement à son conseil, sous réserve de renoncer à la part contributive de l'Etat, de la somme de 2 000 euros au titre des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Elle soutient que :
- la condition d'urgence est remplie, dès lors, que la décision attaquée porte atteinte de manière grave et immédiate à sa situation, en ce que, d'une part, elle ne peut accéder au bénéfice des prestations sociales (revenu de solidarité active à concurrence de la somme de 953 euros et allocations familiales à concurrence de la somme de 148 euros) ouvertes aux membres de famille de réfugié nécessaires pour l'entretien de son foyer composé de son époux et de leurs deux enfants en bas-âge, d'autre part, cette décision implicite fait obstacle à la constitution d'un dossier pour obtenir un logement social nécessaire à la jeune E D, âgée de 5 mois, qui est atteinte d'une drépanocytose ;
- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;
- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente pour ce faire ;
- la décision attaquée a été prise en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde de droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la décision attaquée a été prise en méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- la décision attaquée a été prise en méconnaissance de l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la décision attaquée est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation personnelle ;
- la décision attaquée est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête n° 2406671 enregistrée 26 juin 2024 par laquelle Mme F demande l'annulation de la décision attaquée.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la convention européenne de sauvegarde de droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Huguen, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 17 octobre 2024 à 14h00 en présence de M. Metallaghi, greffier d'audience :
- le rapport de M. Huguen ;
- les observations de Me Fourdan, représentant Mme F, qui a conclu aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens. Me Fourdan a soutenu également, d'une part, que Mme F n'avait pas encore été mise en possession de l'attestation de prolongation d'instruction délivré par le préfet du Nord le 2 octobre 2024, d'autre part, que la durée de validité de cette attestation est insuffisante pour que sa cliente puisse faire valoir ses droits
- les observations de Me Hau, pour le préfet du Nord, qui a conclu au rejet de la requête.
Considérant ce qui suit :
Sur l'aide juridictionnelle provisoire :
1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ".
2. En l'espèce, en raison de l'urgence qui s'attache au règlement du présent litige, il y a lieu d'admettre Mme F, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin de suspension :
3. Mme B F, ressortissante guinéenne, née le 25 septembre 2001 à Conakry (République de Guinée), est mère de deux enfants, C D, né le 19 novembre 2021 à Dunkerque et Mariame D, née le 18 janvier 2024 à Lille, qui est atteinte d'une drépanocytose qui l'expose à un risque infectieux majeur. L'office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) a, par des décisions des 8 juin 2023 et 25 juin 2024, reconnu la qualité de réfugié aux enfants de Mme F et de son compagnon, M. A D. Le 14 septembre 2023, Mme F a sollicité, sur le site de l'administration numérique pour les étrangers en France (ANEF), la délivrance d'une carte de résident en qualité de parents d'enfants réfugiés. Mme F a été mise en possession d'une attestation de prolongation d'instruction valable du 29 janvier 2024 au 28 avril 2024, qui a été renouvelée pour la période du 1er juillet 2024 au 30 septembre 2024. Par une décision réputée intervenue le 14 janvier 2024, le préfet du Nord a refusé implicitement de faire droit à la demande de Mme F tendant à la délivrance d'une carte de résident en qualité de membre de famille de réfugié. Le préfet du Nord a également, par une décision réputée intervenue le 19 février 2024, refusé implicitement de faire droit à la demande de Mme F tendant à la communication des motifs de sa décision implicite du 14 janvier 2024. Mme F demande au juge des référés de prononcer la suspension de l'exécution de la décision implicite du 14 janvier 2024.
Sur les conclusions à fin de suspension :
4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".
En ce qui concerne la condition d'urgence :
5. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi de conclusions tendant à la suspension d'un acte administratif, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.
6. Il résulte de l'instruction que la décision attaquée, qui prive Mme F, dont le foyer ne dispose que des ressources propres de M. D, de la possibilité d'accéder au bénéfice des prestations sociales ouvertes aux membres de la famille de réfugié, compromet, dans les circonstances de l'espèce, l'effectivité de la protection particulière recherchée par la reconnaissance de la qualité de réfugié reconnue à ses enfants de 3 ans et 10 mois, dont elle a la charge. Dès lors, la condition d'urgence posée par l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.
En ce qui concerne le doute sérieux sur la légalité la décision implicite du 14 janvier 2024 :
7. D'une part, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". Aux termes de l'article L. 232-4 du même code : " Une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation. / Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande. () ".
8. D'autre part, aux termes de l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La carte de résident prévue à l'article L. 424-1, délivrée à l'étranger reconnu réfugié, est également délivrée à : () / 4° Ses parents si l'étranger qui a obtenu le bénéfice de la protection est un mineur non marié, sans que la condition de régularité du séjour ne soit exigée () " ;
9. En l'état de l'instruction, les moyens tirés, d'une part, de la méconnaissance des dispositions précitées des articles L. 211-2 et L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration et de l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, d'autre part, du défaut d'examen réel et sérieux de sa situation personnelle sont de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.
10. Les deux conditions auxquelles l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonne la suspension de l'exécution d'une décision administrative étant satisfaites, il y a lieu de prononcer la suspension de l'exécution de la décision attaquée jusqu'à ce que le tribunal ait statué sur la requête tendant à son annulation.
Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :
11. Dans le cas où les conditions posées par l'article L. 521-1 du code de justice administrative sont remplies, le juge des référés peut non seulement suspendre l'exécution d'une décision administrative, même de rejet, mais aussi assortir cette suspension d'une injonction, s'il est saisi de conclusions en ce sens, ou de l'indication des obligations qui en découleront pour l'administration. Toutefois, les mesures qu'il prescrit ainsi, alors qu'il se borne à relever l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige, doivent présenter un caractère provisoire. Il suit de là que le juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, ne peut, sans excéder sa compétence, ordonner une mesure qui aurait des effets en tous points identiques à ceux qui résulteraient de l'exécution par l'autorité administrative d'un jugement annulant la décision administrative contestée.
12. En l'espèce, la suspension prononcée par la présente ordonnance implique nécessairement que le préfet du Nord procède à un nouvel examen de la demande de Mme F et prononce à son issue une décision expresse, dans le délai de validité de l'attestation de prolongation qu'il lui a délivrée le 2 octobre 2024, soit dans le délai de deux mois à compter de la notification de ladite ordonnance. En l'espèce, il y a lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte de 100 euros par jour de retard.
13. Il résulte de l'instruction que le préfet du Nord a, le 2 octobre 2024, postérieurement à l'introduction de la requête qui a été enregistrée le même jour à 14h15, délivré à Mme F une attestation de prolongation d'instruction de sa demande de carte de résident en qualité de membre de famille de réfugié, dont il a fixé la durée de validité jusqu'au 1er janvier 2025. Dès lors, et nonobstant la circonstance que cette attestation n'a qu'une durée de validité de trois mois, les conclusions de la requête tendant à enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour d'une durée de six mois sont devenues sans objet. Il n'y a pas lieu, par suite, de statuer sur ces conclusions.
Sur les frais liés au litige :
14. Mme F étant admise, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dès lors, il y a lieu, sous réserve que Me Fourdan, son avocate, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de son admission définitive à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Fourdan de la somme de 800 euros.
O R D O N N E :
Article 1er : La décision réputée intervenue le 14 janvier 2024 par laquelle le préfet du Nord a refusé implicitement de faire droit à la demande de Mme F tendant la délivrance, en application de l'article L. 424-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, d'une carte de résident en qualité de membre de famille de réfugié est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.
Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord de procéder à un nouvel examen de la demande de Mme F tendant la délivrance d'une carte de résident en qualité de membre de famille de réfugié dans le délai de validité de l'attestation de prolongation qu'il lui a délivrée le 2 octobre 2024, soit dans le délai de deux mois à compter de la notification de la présente ordonnance, sous astreinte de 100 (cent) euros par jour de retard.
Article 3 : Sous réserve que Me Fourdan renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier lui versera la somme de 800 (huit cents) euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme F est rejeté.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B F, à Me Chloé Fourdan et au ministre de l'intérieur.
Copie en sera adressée au préfet du Nord.
Fait à Lille, le 24 octobre 2024.
Le juge des référés,
Signé
O. HUGUEN
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
Le greffier,
Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — N° TA95-2515745
01/07/2026
Tribunal Administratif de Toulon — N° TA83-2502101
01/07/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608358
01/07/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2607258
01/07/2026