mercredi 12 février 2025
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2411121 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 3ème Chambre |
| Avocat requérant | CABINET CENTAURE AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés le 23 octobre 2024, le 7 novembre 2024, le 4 décembre 2024 et le 6 décembre 2024, M. A B, représenté par Me De Bouteiller, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) d'annuler la décision du 18 octobre 2024 par laquelle le préfet du Nord l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;
2°) d'annuler la décision du 28 novembre 2024 par laquelle le préfet du Nord a renouvelé, pour une durée de quarante-cinq jours, l'assignation à résidence prononcée par décision du 18 octobre 2024 ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- les décisions en litige méconnaissent les dispositions de l'article R. 732-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elles sont insuffisamment motivées ;
- elles méconnaissent le droit d'être entendu issu de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- elles méconnaissent les dispositions de l'article L. 632-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elles sont entachées d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;
- elles sont entachées d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation dès lors qu'il n'existe aucune perspective raisonnable d'éloignement ;
- elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des citoyens ;
- elles méconnaissent les stipulations de l'article 5 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des citoyens.
La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit de mémoire en défense mais des pièces, enregistrées le 6 novembre 2024.
La demande d'aide juridictionnelle de M. B a été déclarée caduque par une décision du 19 février 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Leclère,
- et les observations de Me De Bouteiller, représentant M. B.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant algérien né le 22 octobre 1970 à Amni Moussa (Algérie), a fait l'objet d'un arrêté ministériel d'expulsion en date du 30 mai 1997. Par sa requête, il demande au tribunal d'annuler la décision du 18 octobre 2024 par laquelle le préfet du Nord l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ainsi que la décision du 28 novembre 2022 portant prolongation de la mesure d'assignation à résidence pour une durée de quarante-cinq jours en vue de l'exécution de la mesure d'expulsion du territoire français dont il fait l'objet.
2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 732-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Il est remis aux étrangers assignés à résidence en application de l'article L. 731-1 une information sur les modalités d'exercice de leurs droits, les obligations qui leur incombent et, le cas échéant, la possibilité de bénéficier d'une aide au retour. / Les modalités d'application du présent article sont fixées par décret en Conseil d'Etat. ". Aux termes de l'article R. 732-5 du même code : " L'étranger auquel est notifiée une assignation à résidence en application de l'article L. 731-1, est informé de ses droits et obligations par la remise d'un formulaire à l'occasion de la notification de la décision par l'autorité administrative ou, au plus tard, lors de sa première présentation aux services de police ou aux unités de gendarmerie. / Ce formulaire, dont le modèle est fixé par arrêté du ministre chargé de l'immigration et du ministre de l'intérieur, rappelle les droits et obligations des étrangers assignés à résidence pour la préparation de leur départ. Il mentionne notamment les coordonnées des services territorialement compétents de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, le droit de l'étranger de communiquer avec son consulat et les coordonnées de ce dernier, ainsi que le droit de l'étranger d'informer l'autorité administrative de tout élément nouveau dans sa situation personnelle susceptible de modifier l'appréciation de sa situation administrative. Il rappelle les obligations résultant de l'obligation de quitter le territoire français et de l'assignation à résidence ainsi que les sanctions encourues par l'étranger en cas de manquement aux obligations de cette dernière. /(). ".
3. Il résulte de ces dispositions que la remise du formulaire relatif aux droits et obligations des étrangers assignés à résidence doit s'effectuer au moment de la notification de la décision d'assignation à résidence ou, au plus tard, lors de la première présentation de l'étranger aux services de police ou de gendarmerie. Elle constitue donc une formalité postérieure à l'édiction de la décision d'assignation à résidence dont les éventuelles irrégularités sont, en tout état de cause, sans incidence sur la légalité de cette décision. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article R. 732-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne peut qu'être écarté.
4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 732-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les décisions d'assignation à résidence, y compris de renouvellement, sont motivées. ".
5. Les décisions attaquées, qui visent les articles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont elles font application et mentionnent avoir été prises pour garantir l'exécution de l'arrêté ministériel du 30 mai 1997 prononçant l'expulsion de M. B, énonce avec suffisamment de précisions les circonstances de fait et de droit sur lesquelles elles se fondent. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation des décisions en litige doit être écarté.
6. En troisième lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union ". Aux termes du paragraphe 2 de ce même article : " Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ".
7. Le droit d'être entendu, principe général du droit de l'Union européenne, se définit comme celui de toute personne à faire connaître, de manière utile et effective, ses observations écrites ou orales au cours d'une procédure administrative, avant l'adoption de toute décision susceptible de lui faire grief. Toutefois, ce droit n'implique pas systématiquement l'obligation, pour l'administration, d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, il soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de solliciter un entretien pour faire valoir ses observations orales. Enfin, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.
8. S'il n'est pas établi que M. B a été entendu avant que ne soient prises à son encontre les décisions en litige, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il aurait eu à faire valoir des éléments pertinents de nature à influencer le sens des décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de ce que les décisions attaquées ont été prises en méconnaissance du droit de l'intéressé à être entendu doit être écarté.
9. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 632-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sans préjudice des dispositions des articles L. 632-3 et L. 632-4, les motifs de la décision d'expulsion donnent lieu à un réexamen tous les cinq ans à compter de sa date d'édiction. L'autorité compétente tient compte de l'évolution de la menace pour l'ordre public que constitue la présence de l'intéressé en France, des changements intervenus dans sa situation personnelle et familiale et des garanties de réinsertion professionnelle ou sociale qu'il présente, en vue de prononcer éventuellement l'abrogation de cette décision. L'étranger peut présenter des observations écrites. / A défaut de notification à l'intéressé d'une décision explicite d'abrogation dans un délai de deux mois, ce réexamen est réputé avoir conduit à une décision implicite de ne pas abroger. Cette décision est susceptible de recours. () ".
10. Il ne résulte pas des dispositions précitées que, préalablement à l'édiction d'une mesure d'assignation à résidence, l'autorité administrative soit tenue de réexaminer les motifs fondant une décision d'expulsion. En tout état de cause, en application des dispositions précitées de l'article L. 632-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ce réexamen est réputé avoir été conduit.
11. En cinquième lieu, il ne ressort, ni de la motivation des arrêtés en litige, ni d'aucune autre pièce des dossiers, que le préfet du Nord n'aurait pas procédé à un examen particulier de sa situation avant d'édicter les décisions attaquées ni tenu compte de son état de santé. Dès lors, le moyen tiré du défaut d'examen sérieux de la situation particulière de M. B doit être écarté.
12. En sixième lieu, aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : /()/ 6° L'étranger fait l'objet d'une décision d'expulsion ; /()/ ".
13. Les circonstances selon lesquelles M. B est présent sur le territoire français depuis 1975 et que la mise à exécution de la mesure d'expulsion dont il fait l'objet aurait échoué par le passé ne font par elles-mêmes pas obstacle à ce que son expulsion demeure une perspective raisonnable. Au demeurant, il ressort des pièces du dossier que l'autorité administrative a procédé à des démarches en vue de mettre en œuvre l'éloignement du requérant. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étranger et du droit d'asile doit être écarté.
14. En septième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".
15. Si le requérant soutient que les décisions en litige sont disproportionnées en ce qu'il ne présente aucun risque de fuite et compte tenu de l'ancienneté de la mesure d'expulsion, il n'établit que ces dernières méconnaitraient les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par ailleurs, ainsi que le précisent les décisions en litige, M. B peut solliciter, auprès des services préfectoraux, des sauf-conduits afin de se rendre à des rendez-vous médicaux ou à des rendez-vous professionnels.
16. En huitième et dernier lieu, aux termes de l'article 5 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit à la liberté et à la sûreté. Nul ne peut être privé de sa liberté, sauf dans les cas suivants et selon les voies légales : / () / s'il s'agit de l'arrestation ou de la détention régulières d'une personne pour l'empêcher de pénétrer irrégulièrement dans le territoire, ou contre laquelle une procédure d'expulsion ou d'extradition est en cours. / () ".
17. Si une mesure d'assignation à résidence de la nature de celle qui a été prise à l'égard du requérant apporte des restrictions à l'exercice de certaines libertés, en particulier la liberté d'aller et venir, elle ne présente pas, compte tenu de sa durée et de ses modalités d'exécution, le caractère d'une mesure privative de liberté au sens de l'article 5 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, M. B ne peut utilement se prévaloir de cet article pour contester la mesure d'assignation à résidence prise à son encontre.
18. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. B doit être rejetée, y compris ses conclusions liées aux frais du litige.
D E C I D E :
Article 1er : M. B est admis à l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Article 2 : La requête de M. B est rejetée.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me De Bouteiller et au préfet du Nord.
Délibéré après l'audience du 29 janvier 2025, à laquelle siégeaient :
- M. Baillard, président,
- Mme Leclère, première conseillère,
- M. Horn, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 février 2025.
La rapporteure,
Signé
M. LeclèreLe président,
Signé
B. Baillard
La greffière,
Signé
S. Dereumaux
La République mande et ordonne au préfet du Nord, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière.
Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — N° TA95-2515745
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