vendredi 10 janvier 2025
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2411592 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
| Avocat requérant | CABINET ACTIS AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, un mémoire complémentaire et des pièces complémentaires, enregistrés les 13 novembre et 9 et 10 décembre 2024, M. C B, représenté par Me Navy, demande au tribunal :
1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale ;
2°) d'annuler les décisions du 12 novembre 2024 par lesquelles le préfet du Pas-de-Calais, d'une part, a refusé de l'admettre exceptionnellement au séjour, a également refusé de lui délivrer un titre de séjour portant soit la mention " salarié ", soit la mention " vie privée et familiale ", l'a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui octroyer un délai de départ volontaire, a fixé le Kosovo comme pays de destination de la mesure d'éloignement et a interdit son retour sur le territoire français pour une durée d'un an et, d'autre part, a ordonné son assignation à résidence à son domicile à Avion, dans le département du Pas-de-Calais, pour une durée de 45 jours ;
3°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer l'un des titres de séjour sollicités ou, à défaut, de procéder à un nouvel examen de sa situation, sous astreinte de 155 euros par jour de retard, et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;
4°) et de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros, à verser à son conseil, ou à lui-même en cas de rejet de sa demande d'admission à l'aide juridictionnelle, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Il soutient que :
En ce qui concerne les décisions de refus de délivrance de titres de séjour :
- elle a été édictée par une autorité incompétente ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle contrevient aux dispositions des articles L. 421-1, L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
- elle a été édictée par une autorité incompétente ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- et elle est empreinte d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.
En ce qui concerne la décision de refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :
- elle a été édictée par une autorité incompétente ;
- elle méconnaît les dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- et elle est empreinte, dans l'application de ces dispositions, d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- elle a été édictée par une autorité incompétente.
En ce qui concerne la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :
- elle a été édictée par une autorité incompétente ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est empreinte, eu égard aux circonstances humanitaires dont il peut se prévaloir, d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- et elle est empreinte d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.
En ce qui concerne la désignation portant assignation à résidence :
- elle a été édictée par une autorité incompétente ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est empreinte, dans l'application de ces mêmes dispositions, d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- et elle est empreinte d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 28 novembre 2024, le préfet du Pas-de-Calais a conclu au rejet de la requête, en faisant valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales amendée, signée à Rome le 4 novembre 1950 ;
- la convention internationale des droits de l'enfant, signée à New-York le 20 novembre 1989 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le décret 2020-1717 du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Larue en application L. 614-2, L. 754-4, L. 921-2 et L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Larue, magistrat désigné ;
- les observations de Me Cliquennois, substituant Me Navy, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens tout en ajoutant que les décisions de refus de titre de séjour attaquées méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- les observations de M. A, dûment mandaté pour représenter le préfet du Pas-de-Calais, qui a conclu au rejet de la requête en faisant valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé ;
- et les observations de M. B qui a répondu, en français, aux questions qui lui ont été posées.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant kosovar né le 4 mai 1975, déclare être entré irrégulièrement en France le 19 avril 2016 avec sa femme et sa fille. Le 26 septembre 2016, le couple a sollicité, la reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire. Mais leurs demandes ont été définitivement rejetées par la Cour nationale du droit d'asile le 26 octobre 2017. Le 4 juillet 2018 M. B s'est vu, à l'instar de sa femme, de nouveau refuser le titre de séjour afférent à sa demande de protection internationale, après l'intervention du jugement d'annulation n° 1800190 et 1800191 du 7 juin 2018 du Tribunal de séant ainsi que son admission exceptionnelle au séjour, sollicitée le 2 juillet 2018. Ces décisions de refus de titre de séjour étaient assorties d'une obligation de quitter, dans un délai de 30 jours, le territoire français à destination du Kosovo. En août 2021, M. B, à l'instar de sa femme et de sa fille, désormais majeure, s'est vu encore refuser son admission exceptionnelle au séjour et a fait l'objet d'une nouvelle obligation de quitter, dans un délai de 30 jours, le territoire français à destination du Kosovo. Sa fille, entrée en France avant ses 13 ans, a toutefois été admise au séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-21 du code après l'intervention du jugement d'annulation n° 2107543 du 8 décembre 2021 et elle bénéficie, depuis lors, de titres de séjour en France. Le 20 mars 2024, M. B, a sollicité son admission au séjour en qualité de travailleur salarié. Sa demande, ainsi que son admission au séjour à titre exceptionnelle ou pour motifs familiaux, a été rejetée le 12 novembre 2024 par le préfet du Pas-de-Calais, lequel a assorti ces décisions d'une nouvelle obligation de quitter, sans délai, le territoire français à destination du Kosovo ainsi que d'une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Par ailleurs, par un arrêté du même jour, le préfet du Pas-de-Calais a ordonné l'assignation à résidence de M. B à son domicile à Avion, dans le département du Pas-de-Calais, pour une durée de 45 jours. Par la présente requête, M. B sollicite l'annulation de l'ensemble des décisions édictées à son encontre le 12 novembre 2024.
Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, en application de ces dispositions, d'admettre, à titre provisoire, M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
3. L'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
4. En l'espèce, M. B déclare être entré irrégulièrement en France le 19 avril 2016 à l'âge de 40 ans. Il y réside irrégulièrement depuis lors, soit depuis plus de 8 ans à la date d'adoption de la décision attaquée. Il vit dans le même logement à Avion depuis plus de 7 ans, avec sa femme, également en situation irrégulière, et sa fille, entrée en France avant l'âge de 13 ans et qui dispose, depuis sa majorité de carte de séjour pluriannuelle portant la mention " vie privée et familiale ". Sa fille, jeune majeure âgée de 21 ans, poursuit des études en licence de gestion. Elle est boursière et il ressort de l'attestation très circonstanciée fournie par cette dernière que son père lui apporte un soutien tant moral que matériel et financier, nécessaires à la poursuite, dans de bonnes conditions, de sa vie en France. En outre, M. B a indiqué à l'audience, sans être contesté, que seuls les parents de sa femme demeuraient encore au Kosovo, sa mère et l'un de ses deux frères vivant en Allemagne alors que sa sœur et son autre frère vivent au Danemark. Il est donc fondé à soutenir qu'il dispose en France, du fait de la présence régulière de sa fille, du centre de ses intérêts familiaux. Par ailleurs, M. B, qui est diplômé de l'Université de Pristina dans l'hôtellerie et la restauration, a conclu, le 1er octobre 2024, un contrat à durée indéterminée comme agent polyvalent au sein du restaurant géré par la SARL " Al'Fosse 7 " et situé à deux pas de son domicile. Il ressort également des pièces du dossier que M. B, dont le comportement en France ne représente pas une menace pour l'ordre public, a toujours consacré du temps au profit de diverses associations caritatives et a tissé, en France, un réseau relationnel et amical que révèle les nombreuses attestations circonstanciées produites en sa faveur, nonobstant les quelques contradictions qu'elles peuvent contenir. Il suit de là que M. B, eu égard notamment à son importante durée de séjour en France, dont il a appris la langue, est fondé à soutenir qu'il dispose désormais dans ce pays du centre de ses intérêts privés. Il y a donc lieu d'accueillir le moyen tiré de ce que les décisions de refus de titre de séjour attaquées méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
5. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, M. B est fondé à solliciter l'annulation des refus de titres de séjour adoptés à son encontre par le préfet du Pas-de-Calais. Par voie de conséquences les conclusions de M. B tendant à l'annulation des décisions du 12 novembre 2024 par lesquelles le préfet du Pas-de-Calais l'a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui octroyer un délai de départ volontaire, a fixé le Kosovo comme pays de destination de la mesure d'éloignement, a interdit son retour sur le territoire français pour une durée d'un an et a ordonné son assignation à résidence à son domicile à Avion, dans le département du Pas-de-Calais, pour une durée de 45 jours, doivent être accueillies.
Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :
6. Le présent jugement implique, eu égard au motif d'annulation retenu, que le préfet du Pas-de-Calais délivre, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et sous astreinte de 100 euros par jour de retard, à M. B un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " et que l'intéressé soit muni, sans délai, dans l'attente, d'une autorisation provisoire de séjour.
Sur les frais liés au litige :
7. M. B ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, à titre provisoire, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a donc lieu, dans les circonstances de l'espèce où l'Etat est la partie perdante et sous réserve que Me Navy renonce à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement à ce dernier d'une somme de 1 000 euros.
D E C I D E :
Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.
Article 2 : Les décisions du 12 novembre 2024, par lesquelles le préfet du Pas-de-Calais a refusé d'admettre M. B au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le Kosovo comme pays de destination de la mesure d'éloignement, a interdit son retour sur le territoire français pour une durée d'un an et a ordonné son assignation à résidence à son domicile à Avion, dans le département du Pas-de-Calais, pour une durée de 45 jours, sont annulées.
Article 3 : Il est enjoint au préfet du Pas-de-Calais de délivrer à M. B, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et sous astreinte de 100 euros par jour de retard, un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " et de le munir, dans l'attente, d'une autorisation provisoire de séjour.
Article 4 : L'Etat versera à Me Navy, avocat de M. B, sous réserve que ce dernier renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle, une somme de 1 000 euros en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à Me Navy et au préfet du Pas-de-Calais.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 janvier 2025.
Le magistrat désigné,
signé
X. LARUE
La greffière,
signé
V. LESCEUX
La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière,
N°241159
Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — N° TA95-2515745
01/07/2026
Tribunal Administratif de Toulon — N° TA83-2502101
01/07/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608358
01/07/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2607258
01/07/2026