jeudi 12 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2411900 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
| Avocat requérant | CABINET ACTIS AVOCATS |
Vu les procédures suivantes :
I/ Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 22 novembre et 11 décembre 2024 sous le numéro 2411900, M. A B demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) d'annuler les décisions du 21 novembre 2024 par lesquelles le préfet du Pas-de-Calais l'a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé la Turquie comme pays de destination et a interdit son retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;
2°) d'enjoindre au préfet du Pas-de-Calais de lui délivrer sans délai une attestation de demande d'asile et de mettre fin aux mesures de surveillance dont il fait l'objet ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
- elle a été édictée par une autorité incompétente ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle a méconnu son droit d'être entendu ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 33 de la convention de Genève et les dispositions des articles L. 521-1 et L. 521-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il a fait valoir sa volonté de demander l'asile au cours de son audition par les services de police ;
- et elle est empreinte d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.
En ce qui concerne le refus de délai de départ volontaire :
- elle a été édictée par une autorité incompétente ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- et elle est fondée sur une décision d'obligation de quitter le territoire français qui est elle-même irrégulière.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- elle a été édictée par une autorité incompétente ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est fondée sur une décision d'obligation de quitter le territoire français qui est elle-même irrégulière ;
- et elle méconnaît tant les stipulations de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales que les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
En ce qui concerne la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :
- elle a été édictée par une autorité incompétente ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est fondée sur une décision d'obligation de quitter le territoire français qui est elle-même irrégulière ;
- et elle est empreinte, eu égard aux circonstances humanitaires dont il peut se prévaloir, lesquelles sont liées aux craintes qu'il encourt en cas de retour en Turquie, d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle.
La requête a été communiquée au préfet du Pas-de-Calais qui n'a pas produit d'observations.
II/ Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 23 novembre et 11 décembre 2024 sous le numéro 2411963, M. A B demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) d'annuler la décision du 23 novembre 2024 par laquelle le préfet du Pas-de-Calais a ordonné son maintien en rétention administrative à la suite du dépôt, au centre de rétention administratif, de sa demande d'asile ;
2°) d'enjoindre au préfet du Pas-de-Calais de lui délivrer sans délai une attestation de demande d'asile et de mettre fin aux mesures de surveillance dont il fait l'objet ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que la décision attaquée :
- a été édictée par une autorité incompétente ;
- est insuffisamment motivée ;
- et est empreinte d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle, eu égard aux craintes réelles et actuelles dont il peut se prévaloir en cas de retour en Turquie.
La requête a été communiquée au préfet du Pas-de-Calais qui n'a pas produit d'observations.
Vu les autres pièces des dossiers.
Vu :
- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales amendée, signée à Rome le 4 novembre 1950 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Larue en application des articles L. 614-2, L. 754-4, L. 921-2 et L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Larue, magistrat désigné ;
- les observations de Me Lefort, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ;
- les observations de Me Jacquard, représentant le préfet du Pas-de-Calais, qui a conclu au rejet de la requête en faisant valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé ;
- et les observations de M. B, assisté de Mme D C, interprète assermentée en langue turque, qui a répondu aux questions qui lui ont été posées.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant turc né le 1er avril 1986, déclare être entré irrégulièrement en France le 17 novembre 2024. Après son interpellation par la police aux frontières britannique, il a été remis aux autorités françaises et a fait l'objet, le 21 novembre 2024, d'une obligation de quitter sans délai le territoire français à destination de la Turquie ainsi que d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an et d'un placement en centre de rétention administrative. Après qu'il ait sollicité en rétention, le 22 novembre 2024, une protection internationale, le préfet du Pas-de-Calais a, par une décision du 23 novembre 2024, ordonné son maintien en rétention administrative durant le temps nécessaire à l'examen de sa nouvelle demande de protection internationale. Par les présentes requêtes, M. B demande au Tribunal d'annuler les décisions du 21 novembre 2024 l'ayant obligé à quitter sans délai le territoire français à destination de la Turquie et ayant interdit son retour sur le territoire français pour une durée d'un an ainsi que la décision du 23 novembre 2024 ayant ordonné son maintien en rétention administrative.
Sur la jonction :
2. Les requêtes n° 2411900 et n° 2411963 visées ci-dessus concernent la situation d'un même étranger et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a, par suite, lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger présent sur le territoire français et souhaitant demander l'asile se présente en personne à l'autorité administrative compétente, qui enregistre sa demande et procède à la détermination de l'Etat responsable en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, ou en application d'engagements identiques à ceux prévus par le même règlement, dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat ". Aux termes de l'article L. 521-7 du même code : " Lorsque l'enregistrement de sa demande d'asile a été effectué, l'étranger se voit remettre une attestation de demande d'asile dont les conditions de délivrance et de renouvellement sont fixées par décret en Conseil d'Etat. () / La délivrance de cette attestation ne peut être refusée au motif que l'étranger est démuni des documents et visas mentionnés à l'article L. 311-1. Elle ne peut être refusée que dans les cas prévus aux c ou d du 2° de l'article L. 542-2 ". Aux termes de l'article L. 542-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : 2° Lorsque le demandeur : / () / c) présente une nouvelle demande de réexamen après le rejet définitif d'une première demande de réexamen ; / d) fait l'objet d'une décision définitive d'extradition vers un Etat autre que son pays d'origine ou d'une décision de remise sur le fondement d'un mandat d'arrêt européen ou d'une demande de remise par une cour pénale internationale. () ". Enfin, aux termes de l'article R. 521-4 du même code : " Lorsque l'étranger se présente en personne auprès de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, des services de police ou de gendarmerie ou de l'administration pénitentiaire, en vue de demander l'asile, il est orienté vers l'autorité compétente. () ".
4. En l'espèce, M. B soutient avoir formulé, lors de son audition par les services de police, une demande d'asile, ce que confirme les termes de l'arrêté attaqué du 21 novembre 2024, lequel indique qu'il a déclaré " lors de son audition avoir quitté son pays pour des raisons politiques ". A cet égard, lors de son audition M. B a déclaré : " J'ai quitté la Turquie pour des raisons politiques, j'étais commissaire et suite à un attentat réalisé par une milice j'ai été condamné, j'ai été mis en prison, tous mes comptes sont bloqués, ma vie est terminée là-bas ". Après quoi, il lui a été demandé depuis quelle date il séjournait en France, question qui n'était pas de nature à le conduire à préciser ses craintes liées en réalité, ainsi qu'il ressort de son entretien à l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA), qui pour être postérieur à la date d'adoption de la décision attaquée ne fait pas moins état d'évènements antérieurs à celle-ci, à un coup d'Etat et non un " attentat ", réalisé par un groupuscule, et non " une milice ". En effet, M. B a indiqué, lors de son entretien au centre de rétention ayant duré 4h37 avec l'OFPRA, avoir quitté son pays début novembre 2024, peu de temps après la fin de son contrôle judiciaire, lui interdisant de quitter le territoire turc et qui avait atteint la durée légale maximale de 7 ans prévue par le code de procédure pénal turc pour les affaires de terrorisme. De sorte que sa demande de protection internationale a été présentée, en France, à peine 3 semaines après sa sortie du territoire turc. M. B a également justifié son choix de se rendre en Angleterre afin d'y solliciter l'asile eu égard à sa maîtrise de la langue de ce pays acquise lors de ses études et qu'il a employé à diverses reprises lorsqu'il est intervenu, dans le cadre de ses fonctions de policier, dans des colloques à l'étranger, notamment sur le thème des vols de voiture. Ainsi, le seul fait que M. B ait entendu se rendre en Angleterre ne saurait justifier le caractère dilatoire de sa demande d'asile. En outre, le récit d'asile de M. B apparaît particulièrement crédible. En effet, il a indiqué avoir intégré l'académie de police d'Ankara en 2004 après deux années de cours préparatoires à Maltepe au sein d'une école privé affilié au mouvement de Fethullah Gülen. Diplomé en 2008, il a fait part des diverses fonctions qu'il a occupé au sein de la police jusqu'à sa révocation par le décret du 17 août 2016 édicté à la suite du coup d'Etat reproché par le pouvoir politique turc au mouvement Hizmet. Il a ensuite évoqué ses conditions de vie ainsi que le cours de la procédure judiciaire ayant conduit à sa condamnation en appel, pour l'heure frappée de cassation, à une peine de plus de 10 ans d'emprisonnement pour participation à une organisation terroriste durant les 7 années au cours desquels il lui a été interdit de quitter le territoire de la Turquie. Or, pour rejeter sa demande, l'OFPRA a considéré, dans un premier temps, d'une part, que ses déclarations étaient peu convaincantes et peu précises quant à sa formation et ses fonctions de policier et, d'autre part, qu'il était peu plausible qu'il n'ait pas été témoin, dans le cadre de ses fonctions, de violences à l'encontre de suspects membres du parti des travailleurs kurdes. Toutefois, outre que les déclarations de M. B n'apparaissent pas aussi imprécises et peu convaincantes que l'affirme l'OFPRA, les fonctions qu'il a occupées sont corroborées, dans la présente instance, par des documents dont aucun élément objectif ne permet de remettre en cause l'authenticité, correspondent à ses déclarations et sont, en tout état de cause, établies par le décret ayant procédé à sa radiation sur lequel figure son nom, son prénom et le grade qui était le sien au jour de son adoption. Décret qui suffit, au demeurant, à établir que les autorités turques imputent à M. B des opinions politiques et/ou religieuses propres au mouvement Hizmet, quand bien même ce dernier ne les aurait pas partagées. Dans un second temps, l'OFPRA a estimé que les déclarations de M. B relatives à la procédure judiciaire conduite à son encontre en Turquie présentait des incohérences tout en écartant, au seul motif qu'il ne disposait pas d'indications convaincantes sur les conditions de son obtention, le seul document judiciaire issu de l'espace numérique e-devlet du requérant sans en remettre en cause l'authenticité au vu d'éléments objectifs ainsi que l'impose la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'homme. Or, dans la présente instance, M. B fournit toutes les pièces de la procédure judiciaire turque conduite à son encontre et aucun élément ne permet de remettre en cause l'authenticité de ces documents, lesquels sont directement issus de son espace numérique e-devlet. Et il ressort donc des pièces du dossier, qu'eu égard aux opinions politiques et/ou religieuses güllenistes qui lui sont imputées, M. B risque d'être définitivement condamné à une peine de plus de 10 ans de prison, laquelle constitue, eu égard au peu d'élément la justifiant, une peine disproportionnée et donc une persécution au sens de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Ainsi, M. B, qui n'entrait pas dans les cas visés aux c) et d) du 2° de l'article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, doit être regardé comme ayant formé une demande d'asile, laquelle n'était pas manifestement dilatoire, lors de son audition par les services de police.
5. Il résulte de ce qui précède que le préfet du Pas-de-Calais était tenu de remettre à M. B l'attestation de demande d'asile visée à l'article L. 521-1 du même code et ne pouvait donc pas, prendre à son encontre, puisqu'il aurait dû bénéficier du droit de se maintenir en France, une obligation de quitter le territoire français.
6. Il suit de là que, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, M. B est fondé à demander l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre. Par voie de conséquence, M. B est fondé à solliciter l'annulation, d'une part, des décisions du 21 novembre 2024 par lesquelles le préfet du Pas-de-Calais a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé la Turquie comme pays de destination de la mesure d'éloignement et a interdit son retour sur le territoire français pour une durée d'un an et, d'autre part, de la décision du 23 novembre 2024 ayant ordonné son maintien en rétention à la suite du dépôt de sa demande d'asile.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
7. Le présent jugement n'impliquant aucune mesure d'exécution, les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte de M. B ne peuvent être accueillies.
Sur les frais liés au litige :
8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État, qui est la partie perdante, le versement au profit du requérant de sommes de 1 000 euros dans chaque instance, soit une somme globale de 2 000 euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : Les décisions des 21 et 23 novembre 2024 par lesquelles le préfet du Pas-de-Calais, d'une part, a obligé M. B à quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé la Turquie comme pays de destination et a interdit son retour sur le territoire français pour une durée d'un an, et d'autre part, a ordonné son maintien en rétention suite à la présentation de sa demande d'asile en centre de rétention administrative, sont annulées.
Article 2 : Il est enjoint au préfet du Pas-de-Calais d'enregistrer la demande d'asile de M. B en procédure normale et de lui délivrer, sans délai, une attestation de demande d'asile.
Article 3 : L'Etat versera à M. B une somme globale de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions des requêtes de M. B est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet du Pas-de-Calais.
Lu en audience publique le 12 décembre 2024.
Le magistrat désigné,
Signé
X. LARUE
La greffière,
Signé
O. MONGET
La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière,
N°2411900 et 2411963
Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — N° TA95-2515745
01/07/2026
Tribunal Administratif de Toulon — N° TA83-2502101
01/07/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608358
01/07/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2607258
01/07/2026