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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2411905

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2411905

lundi 16 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2411905
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCABINET CENTAURE AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Lille a rejeté la requête de Mme B, ressortissante guinéenne, contestant l'arrêté du préfet du Nord ordonnant son transfert aux autorités espagnoles et son assignation à résidence. La requérante invoquait notamment la méconnaissance des règlements européens (UE) n° 604/2013 et de la Convention européenne des droits de l'homme. Le tribunal a jugé que la décision de transfert était légale, l'Espagne ayant accepté sa prise en charge, et a rejeté l'ensemble des moyens soulevés, y compris ceux relatifs à l'erreur manifeste d'appréciation et à la violation de l'article 8 de la CEDH. En conséquence, les conclusions à fin d'annulation et les demandes d'injonction ont été rejetées.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 22 novembre 2024 et un mémoire complémentaire enregistré le 5 décembre 2024, Mme C B, représenté par Me Clément, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 18 novembre 2024 par lequel le préfet du Nord a décidé son transfert aux autorités espagnoles et l'a assignée à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

3°) d'enjoindre au préfet d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale, subsidiairement, de réexaminer sa situation et dans un délai de huit jours à compter de la décision à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) en cas d'admission à l'aide juridictionnelle totale, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros qu'il versera à son conseil en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ;

5°) en cas de refus d'admission à l'aide juridictionnelle totale, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la compétence de l'auteur de la décision de transfert n'est pas démontrée ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît l'article 5.5 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle est entachée d'une erreur de droit ;

- elle méconnaît l'article 12.4 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- elle méconnaît l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 3.1 de la Convention internationale des droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle et méconnaît l'article 18 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la décision d'assignation à résidence est illégale en raison de l'illégalité de la décision de transfert ;

- la compétence de l'auteur de la décision n'est pas démontrée ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 732-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Krawczyk en application de l'article L. 921-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Krawczyk, magistrat désigné ;

- les observations de Me Clément, représentant Mme B, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens qu'il développe ;

- le préfet du Nord n'étant ni présent ni représenté.

- les observations de Mme B assistée de M. A, interprète assermenté en Malinké,

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante guinéenne né le 10 septembre 1993, a déposé une demande d'asile enregistrée le 7 août 2024 par les services de la préfecture du Nord. A la suite du dépôt de cette demande, le préfet du Nord a constaté que Mme B est entrée en France muni de son passeport revêtu d'un visa C valable du 10 juillet 2023 au 23 août 2023 délivré par les autorités espagnoles. Elle a fait l'objet d'une précédente mesure de transfert vers l'Espagne qui a été effectué le 29 janvier 2024. Le préfet du Nord a saisi le 4 septembre 2024 les autorités espagnoles d'une demande de prise en charge de Mme B qui a été acceptée par ces autorités par un accord implicite le 5 novembre 2024. Par l'arrêté attaqué, le préfet du Nord a décidé de transférer Mme B aux autorités espagnoles.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Il y a lieu, en application de ces dispositions, d'admettre provisoirement Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement ()". Il résulte de ces dispositions que si le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 prévoit en principe dans le paragraphe 1 de son article 3 qu'une demande d'asile est examinée par un seul Etat membre et que cet Etat est déterminé par application des critères fixés par son chapitre III, dans l'ordre énoncé par ce chapitre, l'application des critères de détermination de l'Etat responsable de l'examen des demandes d'asile est toutefois écartée en cas de mise en œuvre de la clause dérogatoire énoncée au paragraphe 1 de l'article 17 du règlement, qui procède d'une décision prise unilatéralement par un Etat membre. Cette faculté laissée à chaque Etat membre par l'article 17 de ce règlement est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

5. Selon l'article 21 de la directive n° 2013/33/UE du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale, les personnes vulnérables sont notamment représentées par les mineurs, les mineurs non accompagnés, les handicapés, les personnes âgées, les femmes enceintes, les parents isolés accompagnés d'enfants mineurs, les victimes de la traite des êtres humains, les personnes ayant des maladies graves, les personnes souffrant de troubles mentaux et les personnes ayant subi des tortures, des viols ou d'autres formes graves de violence psychologique, physique ou sexuelle, par exemple les victimes de mutilation génitale féminine.

6. Mme B soutient que le préfet du Nord aurait dû mettre en œuvre les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 en raison de sa vulnérabilité. Il ressort des pièces du dossier que Mme B est une mère isolée de deux enfants mineurs, un fils né en 2012 et une fille née en 2015. Les enfants sont scolarisés. Il ressort des écritures de la requérante éclairées par ses précisions à l'audience qu'elle a fait l'objet d'un premier transfert vers l'Espagne le 29 janvier 2024 où elle et ses deux enfants n'ont bénéficié d'aucune prise en charge, notamment en matière d'hébergement, de la part de ces autorités durant les six mois passés dans ce pays d'abord à Madrid puis à Barcelone. A son retour en France en août 2024, la fille de la requérante a été hospitalisée du 13 au 14 août 2024 en raison de problèmes respiratoires qui nécessitent une prise en charge médicamenteuse et le fils de la requérante souffre, lui, de troubles anxieux. La requérante elle-même est en attente d'une intervention chirurgicale afin de soigner une hypertrophie endométriale. Au regard de ces circonstances, Mme B doit être regardée comme présentant une situation de particulière vulnérabilité. En s'abstenant de mettre en œuvre la clause discrétionnaire prévue à l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 précité, le préfet du Nord a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

7. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 23 juillet 2024 en tant que le préfet du Nord a décidé son transfert aux autorités espagnoles. Il y a lieu d'annuler, par voie de conséquence, la décision du même jour du préfet du Nord l'assignant à résidence pour une durée de 45 jours.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique nécessairement que la demande d'asile de Mme B soit instruite en France. Il y a dès lors lieu d'enjoindre au préfet du Nord d'enregistrer la demande d'asile de Mme B en procédure normale et de lui délivrer, en conséquence, une attestation de demande d'asile, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés à l'instance :

9. Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Clément, avocat de Mme B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État et sous réserve de l'admission définitive de sa cliente à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Clément de la somme de mille euros (1 000 euros). Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme B par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de mille euros (1 000 euros) sera versée à Mme B.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 18 novembre 2024 par lequel le préfet du Nord a ordonné le transfert de Mme B aux autorités espagnoles et son assignation à résidence pour une durée de 45 jours est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Nord d'enregistrer la demande d'asile de Mme B en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d'asile dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de Mme B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Clément renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, ce dernier versera à Me Clément, avocat de Mme B, la somme de mille euros (1 000 euros) en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme B par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de mille euros (1 000 euros) sera versée à Mme B.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme B est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B, Me Clément et au préfet du Nord.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 décembre 2024

Le magistrat désigné,

Signé

J. KRAWCZYKLa greffière,

Signé

N. CARPENTIER

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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