jeudi 13 février 2025
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2412416 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
| Avocat requérant | CABINET CENTAURE AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 5 décembre 2024, M. C A, représenté par Me Goeminne, demande au tribunal :
1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 30 novembre 2024 du préfet du Nord en tant seulement qu'il l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et lui a interdit le retour sur le territoire pour une durée d'un an ;
2°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 30 novembre 2024 par lequel le préfet du Nord l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat les dépens et la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;
- elle est entachée d'un défaut de motivation ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;
- elle est entachée d'un défaut de motivation ;
- la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation ;
En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :
- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;
- elle est entachée d'un défaut de motivation ;
- la décision attaquée est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.
La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit de mémoire mais qui a communiqué des pièces.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Célino en application de l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Célino, magistrate désignée,
- les observations de Me Phalippou, représentant le préfet du Nord, qui conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés ne sont pas fondés ;
- M. A n'étant ni présent ni représenté ;
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant tunisien né le 1er mars 1997 à Kerouan (Tunisie), a fait l'objet, le 30 novembre 2024, d'un arrêté du préfet du Nord l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, fixant son pays de destination et lui interdisant le retour sur le territoire pour une durée d'une année. Par un arrêté du même jour, le préfet du Nord l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours. M. A demande au tribunal de prononcer l'annulation du premier arrêté en tant seulement qu'il l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et lui a interdit le retour sur le territoire pour une durée d'un an. Il demande, par ailleurs, l'annulation du second arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne le moyen commun à l'ensemble des décisions attaquées :
2. Par un arrêté du 19 avril 2024, régulièrement publié, le même jour, au recueil des actes administratifs de l'Etat dans le département n° 144, le préfet du Nord a donné délégation à M. D B, sous-préfet de Dunkerque, à l'effet de signer les décisions en litige. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur des décisions attaquées manque en fait et doit être écarté.
En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire français :
3. En premier lieu, la décision attaquée mentionne avec suffisamment de précisions les circonstances de fait et de droit sur lesquelles elle se fonde. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation de la décision en litige doit être écarté.
4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
5. Il ressort des pièces du dossier que M. A a déclaré être entré irrégulièrement sur le territoire français récemment, soit en 2022. Il est constant qu'il n'a engagé aucune démarche pour faire régulariser sa situation. S'il se prévaut d'une relation avec une ressortissante algérienne, titulaire d'un titre de séjour, les pièces produites par le requérant permettent de dater la vie commune à compter du mois de mai 2024, soit six mois avant la date de la décision attaquée. En outre, s'il ressort des pièces du dossier que M. A travaille au sein d'une pizzeria, cette situation professionnelle, datant de juin 2024, est très récente. Il n'est pas établi que l'intéressé ne pourrait se réinsérer socialement et professionnellement en Tunisie alors qu'il y a vécu la majeure partie de son existence. Eu égard à l'ensemble de ces éléments, M. A ne peut être regardé comme ayant transféré en France le centre de ses intérêts privés et familiaux. Par suite, le moyen tiré de la violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.
6. . En dernier lieu, il y a lieu, pour les mêmes motifs, d'écarter également le moyen tiré de ce que la décision attaquée serait entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de M. A.
7. Il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 30 novembre 2024 par laquelle le préfet du Nord l'a obligé à quitter le territoire français.
En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
8. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa version applicable à la date du litige : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". En outre, aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ". Par ailleurs, aux termes de l'article L. 613-2 du même code : " Les décisions relatives au refus et à la fin du délai de départ volontaire prévues aux articles L. 612-2 et L. 612-5 et les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. / Elles sont motivées. ".
9. Il ressort des termes mêmes de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. Ainsi la décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Toutefois, si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.
10. La décision par laquelle le préfet du Nord a fait interdiction à M. A de revenir sur le territoire français pour une durée d'une année mentionne les articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et atteste de ce que l'ensemble des critères énoncés par ces dispositions a été pris en compte. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation de la décision attaquée doit être écarté.
11. Si M. A résidait sur le territoire national depuis environ deux ans à la date de la décision attaquée, il est constant qu'il n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et que sa présence ne représente pas une menace pour l'ordre public. Par ailleurs, il fournit des efforts d'intégration ainsi qu'il a été dit au point 5. Dans ces conditions, la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an est entachée d'une erreur d'appréciation.
12. Il résulte de ce qui précède que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision du 30 novembre 2024 par laquelle le préfet du Nord lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an.
En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision portant assignation à résidence pour une durée de 45 jours :
13. En premier lieu, la décision attaquée énonce de façon suffisamment précise les considérations de fait et de droit sur lesquelles elle se fonde. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée serait insuffisamment motivée doit être écarté.
14. En dernier lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'étant pas illégale, M. A n'est pas fondé à demander l'annulation par voie de conséquence de la décision l'assignant à résidence sur le territoire français.
15. Il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 30 novembre 2024 par laquelle le préfet du Nord l'a assigné à résidence pendant une durée de 45 jours.
16. Il résulte de tout ce qui précède que M. A est seulement fondé à demander l'annulation de la décision du 30 novembre 2024 par laquelle le préfet du Nord lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an.
Sur les dépens :
17. La présente instance n'ayant donné lieu à aucun dépens au sens de l'article R. 761-1 du code de justice administrative, les conclusions présentées par M. A à ce titre ne peuvent qu'être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
18. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'Etat, qui ne peut être regardé comme la partie perdante, pour l'essentiel, dans la présente instance, soit condamné à verser à M. A la somme qu'il demande en application de ces dispositions.
D E C I D E :
Article 1er : La décision du 30 novembre 2024 par laquelle le préfet du Nord a interdit le retour sur le territoire français de M. A pour une durée d'un an est annulée.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et au préfet du Nord.
Copie en sera adressée, pour information, au ministre de l'intérieur.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 février 2025.
La magistrate désignée,
Signé
C. CELINO
La greffière,
Signé
O. MONGET
La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — N° TA95-2515745
01/07/2026
Tribunal Administratif de Toulon — N° TA83-2502101
01/07/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608358
01/07/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2607258
01/07/2026