vendredi 3 janvier 2025
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2412964 |
| Type | Décision |
| Formation | Reconduite à la frontière |
| Avocat requérant | CABINET CENTAURE AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 20 décembre 2024, M. B A demande au tribunal d'annuler l'arrêté en date du 19 décembre 2024 par lequel le préfet du Nord a fixé le pays à destination duquel il sera renvoyé en exécution de la mesure d'interdiction du territoire français prise à son encontre par jugement du tribunal correctionnel de Versailles du 24 mars 2022.
Il soutient que :
- la décision attaquée a été prise par une autorité qui ne justifie pas de sa compétence ;
- elle est insuffisamment motivée, notamment en ce qu'elle n'indique pas clairement sa base légale ;
- elle ne lui a pas été notifiée dans une langue qu'il comprend ;
-elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit de mémoire en défense.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et son décret d'application n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Livenais, premier vice-président, pour statuer en application du livre IX du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Livenais, magistrat désigné ;
- les observations de Me Guillaud, avocate de M. A, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens et soutient en outre que la décision est intervenue en méconnaissance de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'intéressé ayant déposé une demande d'asile en Allemagne et que, pour ce même motif résultant de l'existence d'une demande d'asile sur laquelle il n'a pas encore été statué, la décision attaquée méconnaît le principe de non-refoulement.
- les observations de Me Phalippou, représentant le préfet du Nord, qui conclut au rejet de la requête et fait valoir que les moyens invoqués ne sont pas fondés.
M. A ayant refusé de paraître devant le tribunal.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant algérien né le 10 juin 2003, est entré sur le territoire français, selon ses déclarations, au cours du de l'année 2017. Il a été condamné par jugement du tribunal correctionnel de Versailles (Yvelines) du 24 mars 2022 à une peine de six mois d'emprisonnement pour des faits de vol par effraction, vol par escalade, vol par ruse et tentative de vol, cette peine étant assortie d'une interdiction définitive du territoire français. Par un arrêté du 19 décembre 2024, le préfet du Nord a fixé le pays de renvoi de M. A en vue de l'exécution de cette mesure d'interdiction du territoire. M. A demande au tribunal l'annulation de cette dernière décision.
Sur la légalité de l'arrêté contesté :
2. Aux termes de l'article L. 641-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La peine d'interdiction du territoire français susceptible d'être prononcée contre un étranger coupable d'un crime ou d'un délit est régie par les dispositions des articles 131-30, 131-30-1 et 131-30-2 du code pénal. ". Aux termes de l'article 131-30 du code pénal : " Lorsqu'elle est prévue par la loi, la peine d'interdiction du territoire français peut être prononcée, à titre définitif ou pour une durée de dix ans au plus, à l'encontre de tout étranger coupable d'un crime ou d'un délit. / L'interdiction du territoire entraîne de plein droit la reconduite du condamné à la frontière, le cas échéant, à l'expiration de sa peine d'emprisonnement ou de réclusion. () ". Par ailleurs, aux termes de l'article L. 721-3 du même code : " L'autorité administrative fixe, par une décision distincte de la décision d'éloignement, le pays à destination duquel l'étranger peut être renvoyé en cas d'exécution d'office d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, d'une interdiction de retour sur le territoire français, d'une décision de mise en œuvre d'une décision prise par un autre État, d'une interdiction de circulation sur le territoire français, d'une décision d'expulsion, d'une peine d'interdiction du territoire français ou d'une interdiction administrative du territoire français. ". L'article L. 721-4 de ce code dispose que : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ".
3. Par ailleurs, aux termes du premier paragraphe de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 : " 1. Les États membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux, y compris à la frontière ou dans une zone de transit. La demande est examinée par un seul État membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable. () ". Enfin, aux termes de l'article 33 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 : " 1. Aucun des Etats contractants n'expulsera ou ne refoulera, de quelque manière que ce soit, un réfugié sur les frontières des territoires où sa vie ou sa liberté serait menacée en raison de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques. () ".
4. Il résulte de ces dispositions qu'aussi longtemps que la personne condamnée n'a pas obtenu de la juridiction qui a prononcé la condamnation pénale le relèvement de sa peine d'interdiction du territoire, l'autorité administrative est tenue de pourvoir à son exécution en édictant à son encontre une décision motivée fixant son pays de destination, sous réserve qu'une telle décision n'expose pas l'intéressé à être éloigné à destination d'un pays dans lequel sa vie ou sa liberté serait menacée, ou d'un pays où elle serait exposée à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
5. Il ressort des pièces du dossier, en particulier de la comparaison des empreintes décadactylaires de M. A avec les données de la base Eurodac que le requérant a été enregistré en qualité de demandeur d'asile en Allemagne le 14 décembre 2022. Il ne ressort pas des pièces du dossier que cette demande aurait été définitivement rejetée par les autorités allemandes. Dans ces conditions, M. A qui a la qualité de demandeur d'asile dans la mesure où le traitement des demandes d'asile introduites dans un pays membre de l'Union européenne est régi par le règlement précité du 26 juin 2013 qui prévoit des mécanismes de prise et reprise en charge des demandeurs d'asile en lien avec la détermination de l'unique Etat pouvant être regardé comme responsable de l'examen de leur demande, ne pouvait légalement être éloigné à destination de l'Algérie, pays dont il a la nationalité. Ainsi, le préfet du Nord, qui ne fait pas valoir que l'intéressé serait admissible dans un autre Etat tiers sous réserve de la reprise en charge éventuelle de M. A par les autorités allemandes, a méconnu en l'espèce le principe de non refoulement prévu par les stipulations précitées de l'article 33 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 et les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile combinées à celles du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013.
6. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de l'arrêté contesté.
DÉCIDE :
Article 1er : L'arrêté du préfet du Nord du 19 décembre 2024 est annulé.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Guillaud, et au préfet du Nord.
Rendu à l'issue de l'audience publique qui s'est tenue le 3 janvier 2025.
Le magistrat désigné,
Signé
Y. LIVENAISLa greffière,
Signé
T. LEDORMAND
La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2610374
01/07/2026
Tribunal Administratif de Strasbourg — N° TA67-2605523
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Tribunal Administratif de Strasbourg — N° TA67-2605524
01/07/2026
Tribunal Administratif de Strasbourg — N° TA67-2605525
01/07/2026