Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 18 juin 2026, Mme B... E... A... D... A..., représentée par Me Gueddari Ben Aziza, demande au tribunal :
de l’admettre au bénéfice de l’aide juridictionnelle à titre provisoire ;
d’annuler, d’une part, l’arrêté du 24 avril 2026 par lequel le préfet du Bas-Rhin a décidé son transfert aux autorités roumaines responsables de l’examen de sa demande d’asile et, d’autre part, l’arrêté du 22 mai 2026 du préfet du Bas-Rhin prononçant son assignation à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;
d’enjoindre au préfet du Bas-Rhin de réexaminer sa situation, dans le délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
4°)
de mettre à la charge de l’État une somme de 1 200 euros à verser à son conseil en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Elle soutient que :
Sur la décision de transfert aux autorités roumaines :
cette décision est entachée d’incompétence ;
elle n’a pas reçu l’ensemble des informations prévues par l’article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;
elle n’a pas bénéficié d’un entretien individuel dans les conditions prévues par l’article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;
la décision est entachée d’erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l’article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;
elle méconnaît l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
Sur la décision d’assignation à résidence :
cette décision est entachée d’incompétence ;
elle est illégale en conséquence de l’illégalité de la décision de transfert ;
elle n’est pas suffisamment motivée ;
elle est entachée d’erreur de droit en ce qu’elle prévoit le renouvellement tacite de la mesure ;
elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 24 juin 2026, le préfet du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;
le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné M. Michel, magistrat honoraire inscrit sur la liste prévue à l’article L. 222-2-1 du code de justice administrative, en application des dispositions de l’article L. 922-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
le rapport de M. Michel, magistrat désigné ;
les observations de Me Gueddari Ben Aziza, avocate de Mme D... A..., qui a conclu aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et fait valoir, en outre, que l’entretien individuel s’est déroulé avant la remise des brochures ;
et les observations de Mme D... A..., assistée de M. C..., interprète en langue arabe.
Le préfet du Bas-Rhin n’était ni présent, ni représenté.
La clôture de l’instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
Mme D... A..., ressortissante soudanaise née le 28 mai 1990, a déposé une demande d’asile au guichet unique de la préfecture du Bas-Rhin le 20 janvier 2026. La comparaison du relevé décadactylaire de ses empreintes avec le fichier « Eurodac » a révélé que ses empreintes avaient été relevées par les autorités roumaines le 14 novembre 2025. Après avoir été saisies le 19 février 2026 d’une demande de reprise en charge, les autorités roumaines ont donné leur accord le 25 février 2026. En conséquence, par un arrêté du 24 avril 2026, le préfet du Bas-Rhin a décidé le transfert de Mme D... A... aux autorités roumaines responsables de l’examen de sa demande d’asile et, par un arrêté du 22 mai 2026, il a prononcé son assignation à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.
Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : « Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ». Aux termes de l’article 61 du décret du 28 décembre 2020 pris pour l’application de ces dispositions : « (…) L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ».
En raison de l’urgence, il y a lieu d’admettre Mme D... A... au bénéfice de l’aide juridictionnelle à titre provisoire, sur le fondement de l’article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
D’une part, l’article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l’État membre responsable de l’examen d’une demande de protection internationale introduite dans l’un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride dispose que : « 1. Dès qu’une demande de protection internationale est introduite au sens de l’article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l’application du présent règlement (…) 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu’il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c’est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l’entretien individuel visé à l’article 5. / 3. La Commission rédige, au moyen d’actes d’exécution, une brochure commune ainsi qu’une brochure spécifique pour les mineurs non accompagnés, contenant au minimum les informations visées au paragraphe 1 du présent article. Cette brochure commune comprend également des informations relatives à l’application du règlement (UE) n° 603/2013 et, en particulier, à la finalité pour laquelle les données relatives à un demandeur peuvent être traitées dans Eurodac. (…) ».
D’autre part, l’article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 dispose que : « 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l’État membre responsable, l’État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l’article 4. / (…) / 4. L’entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu’il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d’assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l’entretien individuel. 5. L’entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L’État membre qui mène l’entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l’entretien. Ce résumé peut prendre la forme d’un rapport ou d’un formulaire type (…) ».
Il résulte de ces dispositions que le demandeur d’asile doit se voir remettre une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu’il comprend, dès le moment où le préfet est informé de ce qu’il est susceptible d’entrer dans le champ d’application dudit règlement, et, en tout état de cause, avant la tenue de l’entretien individuel institué par l’article 5 du même règlement. Cette information doit comprendre l’ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l’article 4 du règlement. Eu égard à la nature de cette information, la remise de la brochure commune prévue par les dispositions précitées constitue une garantie pour le demandeur d’asile.
Il ressort des pièces du dossier que les services de la préfecture du Bas-Rhin n’ont remis à Mme D... A... les brochures A et B « J’ai demandé l’asile dans l’Union européenne - quel pays sera responsable de ma demande ?» et « Je suis sous procédure Dublin - qu’est-ce que cela signifie ? » constituant la brochure commune prévue au 3 de l’article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 que les 18 et 16 février 2026, respectivement, postérieurement à l’entretien individuel, qui s’est déroulé le 20 janvier 2026. Dans ces conditions, Mme D... A..., qui n’a pas reçu l’ensemble des éléments d’informations contenus dans la brochure commune et requis par les dispositions précitées de l’article 4 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 avant la tenue de l’entretien individuel prévu par l’article 5 du même règlement, est fondée à soutenir qu’elle a été privée de la garantie prévue par ces dispositions.
Il résulte de ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, qu’il y a lieu d’annuler l’arrêté du 24 avril 2026 par lequel le préfet du Bas-Rhin a décidé le transfert de Mme D... A... aux autorités roumaines, responsables de l’examen de sa demande d’asile, ainsi que, par voie de conséquence, l’arrêté du 22 mai 2026 prononçant son assignation à résidence.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
L’exécution du présent jugement implique seulement que le préfet du Bas-Rhin procède au réexamen de la situation de Mme D... A... et la mette, dans l’attente, en possession d’une attestation de demande d’asile. Il y a lieu de lui enjoindre de procéder à ce réexamen dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu’il soit nécessaire d’assortir cette injonction d’une astreinte.
Sur les frais de l’instance :
Mme D... A... a été admise, à titre provisoire au bénéfice de l’aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l’article L. 761-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, sous réserve que Me Gueddari Ben Aziza renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat au titre de l’aide juridictionnelle et sous réserve de l’admission définitive de sa cliente à l’aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 000 euros à verser à Me Gueddari Ben Aziza. Dans le cas où l’aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme D... A... par le bureau d’aide juridictionnelle, la somme sera versée à Mme D... A....
D É C I D E :
Article 1er :
Mme D... A... est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l’aide juridictionnelle.
Article 2 :
L’arrêté du 24 avril 2026 par lequel le préfet du Bas-Rhin a décidé le transfert de Mme D... A... aux autorités roumaines est annulé.
Article 3 :
L’arrêté du 22 mai 2026 prononçant l’assignation à résidence de Mme D... A... est annulé.
Article 4 :
Il est enjoint au préfet du Bas-Rhin de réexaminer la situation de Mme D... A... dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de la munir dans l’attente d’une attestation de demande d’asile.
Article 5 :
L’Etat versera à Me Gueddari Ben Aziza une somme de 1 000 euros en application de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de l’admission définitive de Mme D... A... à l’aide juridictionnelle et sous réserve que Me Gueddari Ben Aziza renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’État à l’aide juridictionnelle. Cette somme sera versée à Mme D... A... si elle n’était pas admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle.
Article 6 :
Le surplus des conclusions de la requête de Mme D... A... est rejeté.
Article 7 :
Le présent jugement sera notifié à Mme B... E... A... D... A..., à Me Gueddari Ben Aziza et au préfet du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l’intérieur et à la procureure de la République près le tribunal judiciaire de Strasbourg.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juillet 2026.
Le magistrat désigné,
C. MichelLa greffière,
V. Metzger
La République mande et ordonne au préfet du Bas-Rhin en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
V. Metzger