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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2500857

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2500857

mercredi 12 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2500857
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantSCHRYVE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 29 janvier et 5 février 2025, Mme A C, représentée par Me Schryve, demande au juge des référés, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision implicite par laquelle le préfet du Nord a refusé de lui délivrer une carte de résident de dix ans en qualité de parent d'enfant réfugié ;

3°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer une carte de résident de dix ans en qualité de parent d'enfant réfugié dans le délai d'un mois à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir et de lui délivrer un document provisoire de séjour l'autorisant à travailler en France, dans le délai de vingt-quatre heures à compter de la même date, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

4°) à titre subsidiaire, d'enjoindre au préfet du Nord de réexaminer sa demande dans le délai d'un mois à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir et dans cette attente lui délivrer un document provisoire de séjour l'autorisant à travailler en France, dans un délai de vingt-quatre heures à compter de la même date, sous les mêmes conditions d'astreinte ;

5°) de mettre à la charge de l'État le versement à Me Schryve, avocate de Mme C, de la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, en cas de refus d'octroi de l'aide juridictionnelle, de verser à Mme C la même somme au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- son recours est recevable dès lors que la décision implicite de rejet est née le 16 janvier 2025 ;

- par l'ordonnance n° 2409459 du 11 octobre 2024, le juge des référés a rejeté sa première requête au motif que son dossier a été complété seulement le 16 septembre 2024 ;

En ce qui concerne le doute sérieux :

- la décision litigieuse méconnaît les articles L. 424-3 et R. 424-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne l'urgence :

- la condition d'urgence est remplie dans la mesure où elle la maintient dans une situation de précarité ;

- elle est sans document lui permettant de résider sur le territoire français alors même que sa fille mineure bénéficie de la protection internationale ;

- elle ne peut pas travailler ni suivre de formation professionnalisante ;

- en l'absence de titre de séjour, elle ne perçoit pas d'aide sociale de la caisse d'allocations familiales ;

- elle est séparée du père de D qui subvenait à leurs besoins ;

- elle a été contrainte de solliciter une aide financière du département à hauteur de 100 euros par mois et l'aide des restos du cœur.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 janvier 2025, le préfet du Nord conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requête est irrecevable à défaut de tout élément nouveau par rapport à la première requête rejetée par une ordonnance du 11 octobre 2024 prise par le juge des référés ;

- la décision en litige est un refus d'enregistrement, et non un refus de délivrance d'une carte de résident, dès lors que la demande de titre de séjour de Mme C est incomplète (absence de production d'un acte de naissance légalisé) ;

- il a, le 16 septembre 2024, alors que les dispositions de l'article L. 114-5 du code des relations entre le public et l'administration ne sont pas opposables à une demande de titre de séjour, demandé à Mme C de compléter son dossier.

Vu :

- l'ordonnance n° 2409459 du 11 octobre 2024 du tribunal administratif de Lille ;

- la requête enregistrée le 29 janvier 2025 sous le numéro 2500910 par laquelle Mme C demande l'annulation de la décision attaquée ;

- les autres pièce du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2024-87 du 7 février 2024 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Bruneau, première conseillère, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer en matière de référés.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 6 février 2025 à 9 h en présence de Mme Debuissy, greffière d'audience :

- le rapport de Mme Bruneau ;

- les observations de Mme B, élève-avocate, aux côtés de sa maître de stage Me Schryve, avocate de Mme C, qui a conclu aux mêmes fins que la requête et par les mêmes moyens.

Le préfet du Nord n'étant ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante guinéenne, née le 18 août 1999 à Conakry (Guinée), a donné naissance à sa fille, D née le 17 mai 2023 à Lille. Par une décision du 31 octobre 2023, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) a reconnu à D la qualité de réfugiée. Le 25 octobre 2023 Mme C, sur le fondement de l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a sollicité, auprès de la préfecture du Nord, la délivrance d'une carte de résident d'une durée de validité de dix ans en qualité de parent d'un enfant réfugié. A la demande de la préfecture, la requérante a transmis son acte de naissance et un justificatif de domicile le 26 janvier 2024, sa carte consulaire et un nouveau justificatif de domicile le 17 avril 2024. Le 16 septembre 2024, la transmission d'un nouvel acte d'état civil lui a été demandé, demande qu'elle a honorée le jour même. Par une ordonnance du 11 octobre 2024, le juge des référés a rejeté sa demande tendant à l'annulation de la décision rejetant implicitement sa demande de délivrance d'un titre de séjour au motif que son dossier n'a été complété que le 16 septembre 2024, date à laquelle Mme C a transmis son justificatif d'état civil à la préfecture, et qu'aucun refus implicite n'était donc encore né à la date de l'ordonnance. Depuis le 16 septembre 2024, aucune nouvelle demande de communication de pièce ne lui a été adressée. Par une décision réputée intervenue le 16 janvier 2025, le préfet du Nord, a selon Mme C, refusé implicitement de faire droit à sa demande. Par la présente requête, Mme C demande au juge des référés la suspension de l'exécution de cette décision implicite.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ".

3. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre Mme C, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les fins de non-recevoir opposées par le préfet du Nord :

4. Il est constant que, le 25 octobre 2023, Mme C, sur le fondement de l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a présenté une demande tendant à la délivrance d'une carte de résident d'une durée de validité de dix ans en qualité de parent d'enfant réfugié. Il résulte de l'instruction que les services de la préfecture du Nord lui ont demandé en dernier lieu, le 16 septembre 2024, de compléter sa demande en produisant une copie intégrale d'un acte de naissance légalisé comportant les mentions les plus récentes accompagnée le cas échéant de la décision judiciaire ordonnant sa transcription (jugement déclaratif ou supplétif légalisé). Mme C a communiqué le même jour, le 16 septembre 2024, son acte de naissance, ce qui constitue en l'espèce un élément nouveau. Il résulte également de l'instruction que la Guinée, en application de l'annexe 8 du décret n° 2024-87 du 7 février 2024 relatif à la légalisation des actes publics établis par une autorité étrangère, est au nombre des Etats dans lesquels les actes publics sont émis dans des conditions qui ne permettent manifestement pas à l'ambassadeur ou au chef de poste consulaire français d'en assurer la légalisation. Il s'ensuit que le dossier joint à la demande de Mme C doit être regardé comme ayant été utilement complété le 16 septembre 2024.

5. Il résulte de ce qui précède que le préfet du Nord doit être regardé comme ayant, le 16 janvier 2025, refusé implicitement de faire droit à la demande tendant à la délivrance d'une carte de résident d'une durée de validité de dix ans en qualité de parent d'enfant réfugié. Dès lors, il y a lieu d'écarter les fins de non-recevoir opposées par le préfet du Nord tirées de ce que le présent recours serait irrecevable en l'absence d'élément nouveau par rapport à la première requête qui a été rejetée par une ordonnance du 11 octobre 2024 et de ce que la décision en litige serait un refus d'enregistrement insusceptible de recours.

Sur les conclusions à fin de suspension :

6. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".

En ce qui concerne la condition d'urgence :

7. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce.

8. La décision en litige, refusant à Mme C la délivrance de son titre de séjour en qualité de parent d'enfant réfugié, la place dans une situation de précarité administrative et financière l'empêchant de séjourner régulièrement sur le territoire français et de pourvoir à ses besoins et à ceux de sa fille mineure. Cette situation compromet l'effectivité de la protection particulière recherchée par la reconnaissance de la qualité de réfugié reconnue à sa fille mineure dont elle a la charge. Par suite, la condition d'urgence posée par l'article L. 521-1 du code de justice administrative est remplie.

En ce qui concerne le doute sérieux sur la légalité de la décision de refus de délivrance d'une carte de résident :

9. Aux termes de l'article L. 424-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel la qualité de réfugié a été reconnue en application du livre V se voit délivrer une carte de résident d'une durée de dix ans ". En vertu de l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La carte de résident prévue à l'article L. 424-1, délivrée à l'étranger reconnu réfugié, est également délivrée à : () / 4° Ses parents si l'étranger qui a obtenu le bénéfice de la protection est un mineur non marié, sans que la condition de régularité du séjour ne soit exigée () ". Aux termes de l'article R. 424-1 : " Le préfet procède à la délivrance de la carte de résident prévue aux articles L. 424-1 ou L. 424-3 dans un délai de trois mois à compter de la décision de reconnaissance de la qualité de réfugié par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile. Ce délai n'est pas applicable aux membres de famille visés à l'article L. 561-2 ".

10. Ainsi qu'il a été indiqué au point 1, la fille de Mme C a été reconnue réfugiée par une décision de directeur général de l'OFPRA du 31 octobre 2023. Mme C soutient que, en sa qualité de mère d'une enfant mineure reconnue réfugiée, une carte de résident d'une durée de dix ans aurait dû lui être délivrée. En l'état de l'instruction, il n'apparaît pas que Mme C n'aurait pas déposé une demande dans les formes et appuyée par des pièces justificatives requises permettant de traiter sa demande.

11. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision de refus en litige.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les deux conditions auxquelles l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonne la suspension d'une décision administrative étant réunies, il y a lieu de suspendre de l'exécution de la décision en litige jusqu'à ce que le tribunal ait statué sur la requête tendant à son annulation.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

13. Dans le cas où les conditions posées par l'article L. 521-1 du code de justice administrative sont remplies, le juge des référés peut non seulement suspendre l'exécution d'une décision administrative, même de rejet, mais aussi assortir cette suspension d'une injonction, s'il est saisi de conclusions en ce sens, ou de l'indication des obligations qui en découleront pour l'administration. Toutefois, les mesures qu'il prescrit ainsi, alors qu'il se borne à relever l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige, doivent présenter un caractère provisoire. Il suit de là que le juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, ne peut, sans excéder sa compétence, ordonner une mesure qui aurait des effets en tous points identiques à ceux qui résulteraient de l'exécution par l'autorité administrative d'un jugement annulant la décision administrative contestée.

14. En l'espèce, la suspension prononcée par la présente ordonnance implique nécessairement que le préfet du Nord procède à un nouvel examen de la demande de Mme C et prononce à son issue une décision expresse, dans le délai de trois mois à compter de la notification de la présente ordonnance et, dans l'attente, de lui délivrer dans un délai de quinze jours à compter de cette même notification, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, valable jusqu'à ce que ce nouvel examen ait été effectué. En l'espèce, il n'y a lieu d'assortir ces deux injonctions d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

15. Mme C étant admise, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Schryve, avocate de Mme C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de sa cliente à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à cette avocate de la somme de 800 euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme C par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 800 euros sera directement versée à Mme C.

O R D O N N E :

Article 1er : Mme C est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'exécution de la décision réputée intervenue le 16 janvier 2025 par laquelle le préfet du Nord a implicitement refusé de faire droit à la demande de Mme C de délivrance d'une carte de résident de dix ans en qualité de parent de D est suspendue, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Nord de procéder à un nouvel examen de la situation de Mme C et de prononcer une nouvelle décision expresse à son issue, dans le délai de trois mois à compter la notification de la présente ordonnance et de lui délivrer, dans un délai de quinze jours à compter de cette même notification, un récépissé de demande de carte de résident l'autorisant à travailler, valable pendant ce nouvel examen.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de Mme C à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Schryve renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Schryve, avocate de Mme C, une somme de 800 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme C par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 800 euros sera versée à Mme C.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A C, à Me Marion Schryve et au ministre de l'intérieur.

Copie en sera adressée, pour information, au préfet du Nord.

Fait à Lille, le 12 février 2025.

La juge des référés,

signé

M. BRUNEAU

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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