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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2501954

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2501954

mardi 31 mars 2026

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2501954
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantMARSEILLE

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Lille a annulé l'arrêté préfectoral du 1er octobre 2024 refusant un titre de séjour pour raison de santé à une ressortissante géorgienne et l'obligeant à quitter le territoire. Le juge a retenu un vice de procédure, constatant que la commission du titre de séjour n'avait pas été préalablement saisie, en méconnaissance de l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA). Les autres décisions d'obligation de quitter le territoire et de fixation du pays de destination, qui en dépendaient, ont également été annulées.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 26 février 2025, Mme A... C..., représentée par Me Marseille, demande au tribunal :

1°) d’annuler l’arrêté du 1er octobre 2024 par lequel le préfet du Nord a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l’a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d’office ;

2°) d’enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale » dans un délai d’un mois à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation dans le même délai et sous la même astreinte, en lui délivrant, dans l’attente, un récépissé de demande de titre de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l’État la somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 contre renonciation de la part de ce conseil au bénéfice de l’indemnité versée au titre de l’aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable ;

En ce qui concerne la décision de refus de séjour :
- il n’est pas établi que cette décision ait été signée par une personne qui était compétente pour ce faire ;
- elle a été prise à l’issue d’une procédure irrégulière dès lors que la commission du titre de séjour n’a pas été préalablement saisie, en méconnaissance des dispositions de l’article L. 432-13 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- elle est entachée d’un vice de procédure en l’absence de production de l’avis du collège des médecins de l’Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) ;
- elle est entachée d’une erreur d’appréciation au regard des dispositions de l’article L. 425-9 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste dans l’appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est illégale, par voie d’exception, du fait de l’illégalité de la décision portant refus de séjour ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste dans l’appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- elle est illégale en raison de l’illégalité, invoquée par voie d’exception, de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste dans l’appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 novembre 2025, le préfet du Nord, représenté par Me Claisse, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme C... ne sont pas fondés.

L’OFII a produit des pièces, enregistrées le 14 avril 2025 et un mémoire, enregistré le 8 octobre 2025.

Il fait valoir que la décision prise est légalement justifiée au regard des dispositions de l’article L. 425-9 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et des documents médicaux produits.

La clôture de l’instruction été fixée en dernier lieu au 12 décembre 2025 à 12 h par une ordonnance du 12 novembre 2025.

Mme C... a été admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 16 décembre 2024.

Vu les autres pièces du dossier.


Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Le rapport de M. Garot a été entendu au cours de l’audience publique.


Considérant ce qui suit :

1. Mme A... C..., ressortissante géorgienne née le 13 septembre 2003 à Kutaisi (Géorgie), déclare être entrée en France le 3 mars 2023 dépourvue de visa. Elle a sollicité le 7 juin 2023 la délivrance d’une carte de séjour temporaire portant la mention « vie privée et familiale » pour raisons de santé. Par un arrêté du 1er octobre 2024, dont Mme C... demande l’annulation, le préfet du Nord a refusé de lui délivrer le titre demandé, l’a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d’éloignement.

Sur la légalité de la décision portant refus de séjour :

2. En premier lieu, eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l’existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. Par un arrêté du 5 février 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de l’État dans le département n° 2024-064 du même jour, le préfet du Nord a donné délégation à Mme B... D..., sous-préfète d’Avesnes-sur-Helpe, à l’effet de signer, dans le cadre des permanences préfectorales, notamment, la décision attaquée. Il n’est pas contesté que Mme D... était de permanence le mardi 1er octobre 2024. Par suite, le moyen tiré de l’incompétence de l’auteur de la décision attaquée doit être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l’article R. 425-11 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Pour l'application de l'article L. 425-9, le préfet délivre la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " au vu d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. (…) ».

4. Dans le cadre de la présente instance, l’OFII a produit l’avis du collège des médecins du 30 mai 2024, sur lequel le préfet du Nord s’est fondé pour édicter sa décision. Il suit de là que le moyen tiré de l’inexistence de cet avis doit être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l’article L. 425-9 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. / (…) ».

6. La partie qui justifie d’un avis du collège de médecins de l’OFII qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l’existence ou l’absence d’un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d’un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l’autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d’apprécier l’état de santé de l’étranger et, le cas échéant, la possibilité ou l’impossibilité pour ce dernier de bénéficier effectivement d’un traitement approprié dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d’apprécier si l’état de santé d’un étranger justifie la délivrance d’un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires.

7. Pour refuser la délivrance du titre de séjour sollicité, le préfet du Nord s’est fondé sur l’avis émis par le collège des médecins de l’OFII du 30 mai 2024 indiquant que l’état de santé de Mme C... nécessitait une prise en charge médicale dont le défaut pouvait entraîner des conséquences d’une exceptionnelle gravité mais qu’elle pouvait, eu égard à l’offre de soins et aux caractéristiques du système de santé de son pays d’origine, y bénéficier effectivement d’un traitement adapté et qu’au vu des éléments du dossier et à la date de l’avis, elle pouvait voyager sans risque.

8. Il ressort des pièces du dossier que Mme C..., qui a levé le secret médical, souffre d’épilepsie, d’un retard mental moyen et de troubles du comportement consécutifs à une méningite contractée à sa naissance. Ces pathologies nécessitent un traitement médicamenteux composé de valproate de sodium, de levetiracetam et de risperdal, ainsi qu’une prise en charge médicale et paramédicale par un neurologue, un psychiatre, un orthophoniste et un médecin de réhabilitation au sein d’une structure adaptée, Mme C... étant dépendante pour l’ensemble des activités de la vie quotidienne. La requérante se prévaut, d’une part, d’une attestation non datée d’un médecin géorgien, traduite en français par une traductrice assermentée, indiquant que les médicaments qui sont disponibles en Géorgie sont inefficaces pour elle, d’autre part, d’une attestation du 23 octobre 2024 de son médecin généraliste rédigée à la demande de sa mère selon laquelle il n’existe aucun traitement disponible dans son pays d’origine. Toutefois, ces documents, non étayés, ne permettent pas de remettre en cause l’appréciation du préfet, alors qu’il ressort des pièces du dossier, et notamment de l’extrait de fiche MedCoi produit par l’OFII, qu’une prise en charge par un neurologue, un psychiatre, un médecin de réhabilitation, un orthophoniste, ainsi qu’un suivi en structure de réhabilitation pour retard mental, sont possibles en Géorgie, et que le traitement médicamenteux suivi par l’intéressée en France existe dans son pays d’origine. Enfin, les considérations générales extraites d’un rapport d’une organisation non gouvernementale du 31 janvier 2024 sur le système de santé géorgien et l’accès aux soins, faisant état de carences dans la prise en charge des personnes malades et handicapées en Géorgie, ne sont pas davantage de nature à établir que Mme C... ne pourrait pas recevoir des soins appropriés à son état de santé dans son pays d’origine. Il s’ensuit que le préfet du Nord n’a pas fait une inexacte application des dispositions de l’article L. 425-9 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées doit être écarté.

9. En quatrième lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ».

10. En l’espèce, Mme C... est entrée très récemment sur le territoire français, en mars 2023, accompagnée de ses parents, de son frère et de sa sœur, tous deux mineurs à la date de la décision attaquée. Il ne ressort pas des pièces du dossier que les membres de sa famille séjourneraient régulièrement en France. Or il ressort d’un certificat médical du 14 décembre 2023 que l’intéressée, en situation de dépendance pour l’ensemble des actes de la vie quotidienne, supporte difficilement la séparation avec sa mère. Par ailleurs, ainsi qu’il a été dit au point 8, elle pourra bénéficier, dans son pays d’origine, d’un traitement adapté aux pathologies dont elle souffre. Par suite, le préfet du Nord, en refusant de lui délivrer le titre de séjour sollicité, n’a pas porté au droit de Mme C... au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels la décision attaquée a été prise et n’a ainsi pas méconnu les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

11. En cinquième lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point précédent, la décision contestée n’est pas entachée d’une erreur manifeste dans l’appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de la requérante.

12. En sixième et dernier lieu, aux termes de l’article L. 432-13 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Dans chaque département est instituée une commission du titre de séjour qui est saisie pour avis par l'autorité administrative : / 1° Lorsqu'elle envisage de refuser de délivrer ou de renouveler la carte de séjour temporaire prévue aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-13, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21, L. 423-22, L. 423-23, L. 425-9 ou L. 426-5 à un étranger qui en remplit effectivement les conditions de délivrance (…) ». Il résulte de ces dispositions que le préfet n’est tenu de saisir la commission que du seul cas des étrangers qui remplissent effectivement les conditions de délivrance du titre de séjour sollicité, et non de celui de tous les étrangers qui s’en prévalent.

13. Il résulte de ce qui a été exposé au point 8 que Mme C... ne remplit pas les conditions pour se voir délivrer le titre de séjour prévu par les dispositions précitées de l’article L. 425-9 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Par suite, le moyen tiré de l’absence de saisine de la commission du titre de séjour ne peut qu’être écarté.

14. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation de la décision de refus de séjour doivent être rejetées.

Sur la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

15. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré, par voie d’exception, de l’illégalité de la décision de refus de séjour doit être écarté.

16. En second lieu, pour les mêmes motifs que ceux évoqués au point 10, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l’article 8 de la convention européenne des droits de l’homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Il en va de même du moyen tiré de l’erreur manifeste d'appréciation au regard des conséquences qu’emporte la décision attaquée sur la situation personnelle de Mme C....

17. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français doivent être rejetées.

Sur la légalité de la décision fixant le pays de destination :

18. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré, par voie d’exception, de l’illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

19. En second lieu, pour les mêmes motifs que ceux évoqués au point 10, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l’article 8 de la convention européenne des droits de l’homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Il en va de même du moyen tiré de l’erreur manifeste d'appréciation au regard des conséquences qu’emporte la décision attaquée sur la situation personnelle de Mme C....

20. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation de la décision fixant le pays de destination doivent être rejetées.

21. Il résulte de l’ensemble de ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions aux fins d’injonction et d’astreinte et celles présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.


D É C I D E :

Article 1er : La requête de Mme C... est rejetée.





















Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A... C..., au préfet du Nord et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Copie en sera adressée pour information au ministre de l’Intérieur.

Délibéré après l'audience du 10 mars 2026, à laquelle siégeaient :

M. Fabre, président,
Mme Bruneau, première conseillère,
M. Garot, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 mars 2026.



Le rapporteur,
Signé
M. Garot
Le président,
Signé
X. Fabre




Le greffier,

Signé

A. Dewière


La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.



Pour expédition conforme,


La greffière


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