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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2502090

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2502090

mercredi 7 mai 2025

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2502090
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCABINET CENTAURE AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Lille a rejeté la requête de M. B, ressortissant turc, qui contestait l'arrêté du préfet du Nord ordonnant son transfert aux autorités croates pour l'examen de sa demande d'asile. Le tribunal a écarté l'ensemble des moyens soulevés, notamment ceux tirés de la méconnaissance des articles 5, 7, 13 et 17 du règlement (UE) n° 604/2013, de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme, ainsi que de l'existence de défaillances systémiques en Croatie. La solution retenue est le rejet de la demande d'annulation et des conclusions accessoires.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 28 février 2025 et le 14 mars 2025, M. C B, représenté par Me Fourdan, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 28 février 2025 par lequel le préfet du Nord a décidé de le transférer aux autorités croates ;

3°) d'enjoindre au préfet du Nord d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale, dans un délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) d'enjoindre au préfet du Nord de réexaminer sa situation, sous les mêmes conditions de délai et d'astreinte, en lui délivrant dans l'attente une autorisation provisoire de séjour ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Fourdan, avocate de M. B, de la somme de 2 000 euros au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

M. B soutient que la décision attaquée :

- est insuffisamment motivée ;

- méconnaît l'article 5 du règlement du 26 juin 2013 à défaut de confidentialité de l'entretien individuel, tenu au guichet de la préfecture ;

- méconnaît l'article 7 du règlement dès lors qu'il a noué en France une relation stable avec une ressortissante française ;

- méconnaît le paragraphe 1 de l'article 13 du règlement dès lors qu'il avait franchi la frontière croate depuis plus de douze mois lorsqu'il a demandé l'asile en France, de sorte que la Croatie ne pouvait plus être désignée comme Etat membre responsable de l'examen de sa demande d'asile ;

- méconnait le paragraphe 2 de l'article 13 du règlement dès lors qu'il a séjourné en France, avant le dépôt de sa demande d'asile, plus de cinq mois ;

- méconnaît l'article 3 du règlement en présence de défaillances systémiques dans l'examen des demandes d'asile ; en particulier, à son arrivée en Croatie, il a été forcé à signer un formulaire qu'il n'a pas compris, faute de traduction et a été victime de violences physiques et menotté dans un commissariat pendant 18 heures sans nourriture et sans eau ; l'administration n'a pas vérifié le sort de sa prétendue demande d'asile en Croatie ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 17 du règlement, son état de santé le rendant particulièrement vulnérable et ses attaches personnelles et familiales en France étant intenses ;

- est entachée d'une erreur de fait, le certificat médical, contrairement à ce qu'elle mentionne, a bien été rempli ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales compte tenu des liens privés et familiaux dont il dispose en France.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 mars 2025, le préfet du Nord conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Riou, premier vice-président, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Riou, magistrat désigné,

- les observations de Me Fourdan, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ; elle souligne qu'il entretient une relation avec une ressortissante française ; l'arrêté méconnaît l'article 9 compte tenu de cette relation stable ; l'article 13 est méconnu car le relevé des empreintes en Croatie est antérieur de plus de douze mois à la demande d'asile en France ; compte tenu de ses problèmes de santé, il encourt des risques en cas de transfert en Croatie, qui présente des défaillances systémiques à cet égard, à défaut notamment d'accès aux conditions matérielles d'accueil ; aucune demande d'asile n'a été présentée en Croatie, ayant seulement signé un formulaire non traduit ; la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 17 du règlement ;

- les observations de M. B, assisté de M. A, interprète assermenté en langue turque ;

- les observations de Me Kerrich, avocate du préfet du Nord, qui reprend ses conclusions aux fins de rejet de la requête.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant turc né le 7 décembre 1992 à Agri (Turquie), a présenté le 16 décembre 2024 une demande d'asile auprès de la préfecture du Nord. Ses empreintes digitales ayant été relevées en Croatie, il a fait l'objet, le 8 janvier 2025, d'une demande de prise en charge par les autorités croates, acceptée le 20 janvier 2025. Par la présente requête, M. B demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 28 février 2025 par lequel le préfet du Nord a décidé son transfert aux autorités croates.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ( ) ".

3. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. B, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, d'une part, aux termes du b du paragraphe 1 de l'article 18 du règlement du 26 juin 2013 visé ci-dessus : " L'État membre responsable en vertu du présent règlement est tenu de : / reprendre en charge, dans les conditions prévues aux articles 23, 24, 25 et 29, le demandeur dont la demande est en cours d'examen et qui a présenté une demande auprès d'un autre État membre ou qui se trouve, sans titre de séjour, sur le territoire d'un autre État membre ". D'autre part, aux termes de l'article 17 du même règlement : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'Etat membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'Etat membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

5. Il ressort des pièces du dossier, et il n'est pas contesté en défense, que l'oncle de M. B, titulaire d'une carte de résident valable jusqu'au 10 septembre 2027, déclare héberger le requérant. A cet égard, la seule circonstance que l'adresse figurant sur la carte de résident, délivrée en 2017, se situe dans l'Essonne, alors que l'adresse d'hébergement se situe dans le Pas-de-Calais, n'est pas de nature à faire douter de l'intensité des liens avec le requérant, hébergé par un membre de sa famille. Il ressort en outre des pièces du dossier, et il n'est pas davantage contesté en défense, que M. B, qui bénéficie en outre d'un suivi psychologique et d'un traitement au long cours, entretient une relation amoureuse avec une ressortissante française depuis novembre 2023. Dans ces conditions, en ne mettant pas en œuvre la clause discrétionnaire prévue par les dispositions précitées de l'article 17 du règlement du 26 juin 2013, le préfet du Nord a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation et a pas porté au droit au respect de la vie privée et familiale de M. B, droit qui ne résume pas à une alternative entre le célibat et le mariage comme le suggèrent le compte rendu de son entretien individuel et la décision attaquée, une atteinte disproportionnée aux buts d'intérêt public en vue desquels elle a été prise, méconnaissant ainsi l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

6. En second lieu, s'il ressort des pièces du dossier que les autorités croates ont été destinataires du certificat médical faisant état de troubles psychiatriques dont souffre l'intéressé, daté du 28 février 2025, soit le jour même de la décision en cause, il ressort des termes mêmes de cette décision que le préfet a estimé que M. B n'avait pas produit d'éléments sur son état de santé et qu'il ne justifiait pas de problèmes de santé. S'agissant d'un élément, relatif à la vulnérabilité de l'intéressé, susceptible d'être décisif pour apprécier l'opportunité d'examiner la demande d'asile en France, la décision est entachée d'une erreur de fait justifiant son annulation.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision du 28 février 2025 portant transfert de M. B aux autorités croates doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

8. Eu égard aux motifs d'annulation retenus, le présent jugement implique qu'il soit enjoint au préfet d'enregistrer la demande d'asile de M. B en procédure normale et de lui délivrer, en conséquence, une attestation de demande d'asile dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, en l'état de l'instruction, d'assortir cette injonction du prononcé d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. M. B ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, son avocate peut donc se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Fourdan, avocate de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement à ce dernier d'une somme de 1 200 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B, la somme de 1 200 euros sera versée à M. B.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis à l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La décision du 28 février 2025, par laquelle le préfet du Nord a ordonné le transfert de M. B auprès des autorités croates, est annulée.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Nord d'enregistrer la demande d'asile de M. B en procédure normale et de lui délivrer, en conséquence, une attestation de demande d'asile dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Fourdan renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, ce dernier versera à Me Fourdan, avocate de M. B une somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 200 euros sera versée à M. B.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et au ministre de l'intérieur.

Copie en sera adressée, pour information, au préfet du Nord.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 mai 2025.

Le magistrat désigné,

Signé :

J-M. Riou

La greffière,

Signé :

F. Leleu

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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