Texte intégral
Vu la procédure suivante :
I. Par une requête, enregistrée le 12 août 2025 sous le n° 2507825, M. A... B..., représenté par Me Hached, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 10 août 2025 par lequel le préfet du Pas-de-Calais l’a obligé à quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d’office ;
2°) d’enjoindre au préfet du Pas-de-Calais de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l’État une somme de 2 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
En ce qui concerne l’arrêté pris dans son ensemble :
- il entaché d’incompétence ;
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles du 5) de l’article 6 de l’accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;
- elle méconnaît les stipulations du 1. de l’article 3 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- elle est illégale en raison de l’illégalité, invoquée par voie d’exception, de la décision portant obligation de quitter le territoire français.
La requête a été communiquée au préfet du Pas-de-Calais qui n’a pas présenté d’observations en défense mais a produit, le 2 octobre 2025 et le 7 janvier 2026, des pièces au dossier.
La clôture de l’instruction été fixée au 9 février 2026 à 12 h par une ordonnance du 7 janvier 2026.
II. Par une requête, enregistrée le 19 septembre 2025 sous le n° 2509097, M. A... B..., représenté par Me Hached, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 10 août 2025 par lequel le préfet du Pas-de-Calais l’a assigné à résidence pour une durée ne pouvant excéder un an renouvelable deux fois, jusqu’à l’exécution de son obligation de quitter le territoire français ;
2°) de mettre à la charge de l’État une somme de 2 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision attaquée est entachée d’incompétence ;
- elle l’empêcherait d’emmener sa fille et son fils, tous deux gravement malades, à l’hôpital et de rester à leurs côtés le temps de l’hospitalisation ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît les stipulations du 1. de l’article 3 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant.
La requête a été communiquée au préfet du Pas-de-Calais qui n’a pas présenté d’observations en défense mais a produit, le 7 janvier 2026, des pièces au dossier.
La clôture de l’instruction été fixée au 9 février 2026 à 12 h par une ordonnance du 7 janvier 2026.
Par un courrier du 3 mars 2026, les parties ont été informées, en application des dispositions de l’article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le tribunal était susceptible d’annuler la décision portant assignation à résidence par voie de conséquence de l’annulation de l’arrêté du 10 août 2025 par lequel le préfet du Pas-de-Calais a obligé M. B... à quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d’office.
Vu :
- le jugement du tribunal administratif de Lille nos 2311356 et 2311357 du 19 mai 2025 ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l’enfant, signée à New York le 26 janvier 1990 ;
- l’accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Le rapport de M. Garot a été entendu au cours de l’audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. A... B..., ressortissant algérien né le 27 juillet 1983, est entré en France le 20 août 2019, selon ses déclarations. Il a présenté le 3 février 2020 une demande d’admission au bénéfice de l’asile qui a été rejetée par une décision de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 13 mars 2020, confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d’asile (CNDA) du 23 novembre 2020. Par un arrêté du 26 avril 2022, le préfet du Pas-de-Calais lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. M. B... a fait l’objet, le 27 novembre 2023, d’un nouvel arrêté portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de quatre-vingt-dix jours, fixation du pays de destination et interdiction de retour sur le territoire français pour un durée d’un an. Par un jugement du 19 mai 2025, le tribunal administratif de Lille a annulé cet arrêté. Par un arrêté du 10 août 2025, le préfet du Pas-de-Calais a obligé M. B... à quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays de destination de cette mesure d’éloignement. Par un arrêté du même jour, le préfet du Pas-de-Calais l’a assigné à résidence pour une durée ne pouvant excéder un an renouvelable deux fois, jusqu’à l’exécution de son obligation de quitter le territoire français. M. B... demande l’annulation de ces arrêtés.
Sur la jonction :
2. Les requêtes susvisées nos 2507825, 2509097 présentées par M. B..., concernent le même requérant et présentent à juger des questions connexes. Il y a lieu de les joindre pour statuer par une seule décision.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
En ce qui concerne l’arrêté portant obligation de quitter sans délai et fixation du pays de destination :
3. Aux termes du 1. de l’article 3 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant : « Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. »
4. Il ressort des pièces du dossier, en particulier des nombreuses pièces médicales produites, que M. B... est père d’une enfant mineure souffrant d’une encéphalopathie anoxo-ischémique avec polyhandicap et épilepsie qui nécessitent une lourde prise en charge médicamenteuse, rééducative et nutritionnelle par voie entérale ainsi que des opérations chirurgicales futures. Sa fille est suivie en hôpital de jour à Vendin-le-Vieil trois fois par semaine, ainsi que par un neuropédiatre du centre hospitalier régional universitaire de Lille et un gastropédiatre du centre hospitalier de Lens plusieurs fois par an. Or par un jugement nos 2311356 et 2311357 du 19 mai 2025 devenu définitif, le tribunal administratif de Lille a annulé, notamment, la décision du préfet du Nord du 27 novembre 2023 obligeant M. B... à quitter le territoire français, au motif que cette décision était entachée d’une erreur manifeste d’appréciation de sa situation personnelle au regard de la pathologie dont sa fille est atteinte, l’état de santé de cette dernière justifiant son maintien sur le territoire français dès lors que les traitements et la prise en charge pluridisciplinaire dont elle a besoin ne peuvent être réalisés en Algérie. Dans ces conditions, l’éloignement du requérant entraînerait nécessairement soit l’éloignement de l’enfant avec pour conséquence d’interrompre son suivi médical et sa prise en charge, soit la séparation durable du père et de sa fille alors que cette dernière, gravement malade, a besoin de la présence de ses parents à ses côtés. Par suite, en obligeant M. B... à quitter le territoire français, le préfet du Nord a méconnu l’intérêt supérieur de sa fille mineure à demeurer sur le territoire français pour recevoir les soins adaptés à son état de santé.
5. Il résulte de ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, que la décision du 10 août 2025 portant obligation de quitter le territoire français doit être annulée, ainsi que, par voie de conséquence, les décisions du même jour portant refus de délai de départ volontaire et fixation du pays de renvoi.
En ce qui concerne l’arrêté portant assignation à résidence :
6. En raison des effets qui s’y attachent, l’annulation pour excès de pouvoir d’un acte administratif, qu’il soit ou non réglementaire, emporte, lorsque le juge est saisi de conclusions recevables, l’annulation par voie de conséquence des décisions administratives consécutives qui n’auraient pu légalement être prises en l’absence de l’acte annulé ou qui sont en l’espèce intervenues en raison de l’acte annulé. Il en va ainsi, notamment, des décisions qui ont été prises en application de l’acte annulé et de celles dont l’acte annulé constitue la base légale.
7. Il résulte de ce qui a été dit au point 5 que l’arrêté du 10 août 2025 portant assignation à résidence, qui a été pris pour l’exécution de l’arrêté du même jour portant obligation de quitter le territoire français, refus de délai de départ volontaire et fixation du pays de renvoi, doit être annulé.
Sur les conclusions à fin d’injonction sous astreinte :
8. M. B... n’ayant pas présenté de demande de titre de séjour, l’exécution du présent jugement n’implique pas qu’il soit enjoint sous astreinte au préfet du Pas-de-Calais de lui délivrer un récépissé de demande de carte de séjour.
9. En revanche, le présent jugement implique, conformément aux dispositions de l’article L. 614-16 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, qu’il soit enjoint au préfet du Pas-de-Calais de procéder au réexamen de la situation de M. B... et à la délivrance d’une autorisation provisoire de séjour jusqu’à ce qu’il ait à nouveau statué sur son cas. Il y a lieu de prescrire à cette autorité d’y procéder dans le délai d’un mois à compter de la notification du présent jugement.
Sur les frais liés aux litiges :
10. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’État une somme globale de 1 200 euros au titre des frais exposés par M. B... et non compris dans les dépens.
D É C I D E :
Article 1er : Les arrêtés du 10 août 2025 du préfet du Pas-de-Calais pris à l’encontre de M. B... sont annulés.
Article 2 : Il est enjoint au préfet du Pas-de-Calais de réexaminer la situation de M. B... dans le délai d’un mois à compter de la notification du présent jugement, et de lui délivrer dans l’attente une autorisation provisoire de séjour.
Article 3 : L’État versera à B... une somme globale de 1 200 euros au titre de l’article L. 761- 1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête n° 2507825 est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B... et au préfet du Pas-de-Calais.
Copie en sera adressée pour information au ministre de l’Intérieur.
Délibéré après l'audience du 10 mars 2026, à laquelle siégeaient :
M. Fabre, président,
Mme Bruneau, première conseillère,
M. Garot, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 mars 2026.
Le rapporteur,
Signé
M. Garot
Le président,
Signé
X. Fabre
Le greffier,
Signé
A. Dewière
La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière