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AccueilJurisprudence administrativeN° TA63-2000213

Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand — Décision N° TA63-2000213

jeudi 25 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Clermont-Ferrand
SectionTribunal Administratif de Clermont-Ferrand
N° DossierTA63-2000213
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationChambre 2
Avocat requérantAOUNIL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête enregistrée le 28 janvier 2020, et un mémoire complémentaire enregistré le 9 février 2023, M. C B, représenté par Me Aounil, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision explicite du 13 janvier 2023 par laquelle le préfet du Puy-de-Dôme a rejeté sa demande de titre de séjour et l'a obligé à quitter le territoire français, qui s'est substituée à la décision implicite de rejet de sa demande de titre qu'il contestait initialement ;

2°) d'enjoindre au préfet de réexaminer sa situation et, dans l'attente, de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour.

Il soutient que :

- il a bien communiqué sa nouvelle adresse au préfet dès 2018, de sorte que c'est par erreur que les services préfectoraux lui ont adressé une demande de pièces complémentaires à son ancienne adresse en décembre 2022, ce qui a eu pour conséquence de l'empêcher d'y répondre et de présenter ses observations avant la décision du 13 janvier 2023 ;

- dès lors qu'il vit habituellement en France depuis plus de 10 ans, le préfet aurait dû saisir la commission du titre de séjour avant de rejeter sa demande ;

- il exerce parfaitement ses droits parentaux à l'égard de ses trois enfants, ainsi que du fils aîné de son épouse, dans le cadre de l'instance de divorce qui a été initiée par celle-ci ;

- les décisions en litige méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que les articles 3 et 8 de la convention internationale des droits de l'enfant, dès lors que, en raison de la procédure de divorce initiée par son épouse, titulaire d'une carte de dix ans et mère d'un enfant français qui n'a donc pas vocation à le suivre au Maroc, il ne pourra plus être éligible au regroupement familial en cas de retour dans son pays d'origine.

Le préfet du Puy-de-Dôme a produit des pièces, enregistrées le 25 janvier 2023.

Par une ordonnance du 26 janvier 2023, la clôture d'instruction a été fixée en dernier lieu au 13 février 2023.

II. Par une requête enregistrée le 9 février 2023, et un mémoire complémentaire enregistré le 17 avril 2023, M. C B, représenté par Me Aounil, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 13 janvier 2023, par laquelle le préfet du Puy-de-Dôme a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la mise à disposition du présent jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et, dans l'attente, de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour.

Il soutient que :

- il remplit les conditions pour obtenir un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ou de l'article L. 435-1 du même code ;

- il a bien communiqué sa nouvelle adresse au préfet dès 2018, de sorte que c'est par erreur que les services préfectoraux lui ont adressé une demande de pièces complémentaires à son ancienne adresse en décembre 2022, ce qui a eu pour conséquence de l'empêcher d'y répondre et de présenter ses observations avant la décision du 13 janvier 2023 ;

- dès lors qu'il vit habituellement en France depuis plus de 10 ans, le préfet aurait dû saisir la commission du titre de séjour avant de rejeter sa demande ;

- il exerce parfaitement ses droits parentaux à l'égard de ses trois enfants, ainsi que du fils aîné de son épouse, dans le cadre de l'instance de divorce qui a été initiée par celle-ci ;

- les décisions en litige méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que les articles 3 et 8 de la convention internationale des droits de l'enfant, dès lors que, en raison de la procédure de divorce initiée par son épouse, titulaire d'une carte de dix ans et mère d'un enfant français qui n'a donc pas vocation à le suivre au Maroc, il ne pourra plus non plus être éligible au regroupement familial en cas de retour dans son pays d'origine ; pour ces raisons, les décisions en litige sont disproportionnées et entachées d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation.

L'intégralité de la procédure a été communiquée au préfet du Puy-de-Dôme, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces des dossiers ;

Vu :

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport E Trimouille ;

- et les observations de Me Aounil, avocat de M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, ressortissant marocain, est entré en France en février 2011 de façon régulière, sous couvert d'un titre de séjour italien, qui a été renouvelé jusqu'en 2015. Il s'est marié en décembre 2011 avec une compatriote, elle-même titulaire d'un titre de séjour valable jusqu'en avril 2024 et mère d'un enfant français. Sa demande de titre de séjour, déposée en 2014, a fait l'objet de plusieurs demandes de pièces complémentaires par les services préfectoraux, avant d'être réitérée par l'intéressé en janvier 2019 et de faire l'objet d'un rejet explicite par une décision du 13 janvier 2023, par laquelle le préfet du Puy-de-Dôme a également obligé M. B à quitter le territoire français dans un délai de trente jours. Par la requête n° 2000213, M. B demandait initialement l'annulation d'une décision implicite de rejet, conclusion redirigée dans le dernier état de ses écritures contre la décision explicite de rejet de sa demande de titre de séjour du 13 janvier 2023. Par la requête n° 2300266, M. B demande l'annulation de l'arrêté du 13 janvier 2023 dans sa totalité.

Sur la jonction :

2. Les requêtes n° 2000213 et n° 2300266 concernent la situation d'un même requérant et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre afin d'y statuer par un seul jugement.

Sur l'étendue du litige :

3. D'une part, si le silence gardé par l'administration sur une demande fait naître une décision implicite de rejet qui peut être déférée au juge de l'excès de pouvoir, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement se substitue à la première décision. Il en résulte que des conclusions à fin d'annulation de cette première décision doivent être regardées comme dirigées contre la seconde.

4. En l'espèce, le préfet du Puy-de-Dôme a expressément rejeté la demande de titre de séjour formée par M. B par une décision du 13 janvier 2023. Par suite, les moyens développés dans la requête n° 2000213 doivent être regardés comme dirigés contre la décision explicite du 13 janvier 2023.

Sur les conclusions à fin d'annulation et d'injonction :

5. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention de New-York du 26 janvier 1990 relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. "

6. Il ressort des pièces du dossier que, concernant sa situation administrative, M. B est entré en France en 2011, soit douze ans avant la décision attaquée, de façon régulière, sous couvert d'un titre de séjour italien. Il établit également ne s'être jamais maintenu en situation irrégulière sur le territoire français avant de demander un titre de séjour français. Il fait valoir, à juste titre, que l'instruction de sa demande a été anormalement longue, se soldant, comme ultime préalable au rejet de sa demande de titre, par l'envoi par les services préfectoraux d'un courrier de demande de pièces complémentaires en décembre 2022, adressé par erreur à son ancienne adresse, alors qu'il établit que l'administration avait connaissance de sa nouvelle adresse depuis au moins l'année 2018 et qu'il est au demeurant de notoriété publique que l'immeuble correspondant à son ancien adresse, dit " D ", est vide de tout occupant depuis plusieurs mois et en cours de déconstruction. Concernant sa vie personnelle et familiale, M. B établit être père de trois enfants nés en France de son union avec Mme A, ressortissante marocaine titulaire d'un titre de séjour valable jusqu'en avril 2024, et elle-même mère d'un enfant français issu d'une précédente union. Il établit également, par la production d'une ordonnance du juge aux affaires familiales rendue le 15 octobre 2022, être en instance de divorce, s'être vu reconnaître l'exercice conjoint avec leur mère de l'autorité parentale sur leurs trois enfants communs, ainsi qu'un droit de visite et d'hébergement concernant à la fois leurs enfants communs et le fils aîné E Mme A. Il soutient exercer ses droits à l'égard des quatre enfants, ce qui n'est pas contesté par le préfet du Puy-de-Dôme et confirmé par Mme A qui, aux termes d'une attestation rédigée par ses soins, certifie que M. B entretient des relations régulières et intenses avec les quatre enfants. Dès lors que Mme A est titulaire d'un titre de séjour valable jusqu'en 2024, qu'elle est mère d'un enfant français et qu'une procédure de divorce est en cours, M. B est fondé à soutenir que son ex-conjointe et les enfants n'ont pas vocation à le suivre au Maroc d'une part et que, d'autre part, il ne sera plus éligible à la procédure de regroupement familial, de sorte que l'arrêté en litige a pour effet de le tenir nécessairement et durablement éloigné des enfants. En conséquence, dans les circonstances particulières de l'espèce, le requérant est fondé à soutenir que, en refusant de faire droit à sa demande de titre de séjour et en l'obligeant à quitter le territoire français, le préfet du Puy-de-Dôme a méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention de New-York du 26 janvier 1990 relative aux droits de l'enfant.

7. Il résulte de ce qui précède que l'arrêté du 13 janvier 2023, par lequel le préfet du Puy-de-Dôme a rejeté la demande de titre de séjour de M. B, l'a obligé à quitter le territoire français et a fixé le pays de destination doit être annulé, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête.

8. La présente annulation implique que le préfet du Puy-de-Dôme délivre un titre de séjour à M. B dans un délai de deux mois à compter de la mise à disposition du présent jugement et, dans l'attente, lui délivre une attestation provisoire de séjour.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 13 janvier 2023, par lequel le préfet du Puy-de-Dôme a rejeté la demande de titre de séjour de M. B, l'a obligé à quitter le territoire français et a fixé le pays de destination est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Puy-de-Dôme de délivrer un titre de séjour à M. B dans un délai de deux mois à compter de la mise à disposition du présent jugement et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et au préfet du Puy-de-Dôme.

Délibéré après l'audience du 11 mai 2023 à laquelle siégeaient :

Mme Bader-Koza, présidente,

Mme Trimouille, première conseillère,

M. Debrion, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 mai 2023.

La rapporteure,

C. TRIMOUILLE

La présidente,

S. BADER-KOZA Le greffier,

P. MANNEVEAU

La République mande et ordonne au préfet du Puy-de-Dôme en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision. ; N° 2300266

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