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AccueilJurisprudence administrativeN° TA63-2102876

Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand — Décision N° TA63-2102876

mardi 18 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Clermont-Ferrand
SectionTribunal Administratif de Clermont-Ferrand
N° DossierTA63-2102876
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationChambre 1
Avocat requérantCABINET D'AVOCATS PRESLE ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 21 décembre 2021 et le 28 septembre 2022, M. C A, représenté par Me Presle, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 3 septembre 2021 par lequel le préfet de l'Allier a refusé de lui délivrer un titre de séjour, a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;

2°) d'enjoindre, à titre principal, au préfet de l'Allier de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans un délai de trente jours à compter de la notification du jugement à intervenir et dans l'attente de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de deux jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 200 euros au titre des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué a été signé par une autorité incompétente ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'une erreur de fait ;

- il est illégal en ce qu'il remet en cause le caractère authentique de ses documents d'état civil ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 313-11 7° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 avril 2022, la préfète de l'Allier conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 24 novembre 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code civil ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B D,

- et les observations de M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant guinéen, est entré le 7 décembre 2016 sur le territoire français. Il a été placé auprès du service de l'aide sociale à l'enfance du département de l'Allier par un jugement du tribunal de grande instance de Moulins du 15 mai 2017. Par un arrêté du 3 septembre 2021, le préfet de l'Allier a refusé sa demande de titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi. Le requérant demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; () " et selon les dispositions de l'article L. 811-2 de ce code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil. ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil () des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. ".

3. Aux termes de l'article 16 de la loi du 23 mars 2019 de programmation 2018-2022 et de réforme pour la justice : " II. - Sauf engagement international contraire, tout acte public établi par une autorité étrangère et destiné à être produit en France doit être légalisé pour y produire effet. / La légalisation est la formalité par laquelle est attestée la véracité de la signature, la qualité en laquelle le signataire de l'acte a agi et, le cas échéant, l'identité du sceau ou timbre dont cet acte est revêtu () ". Aux termes de l'article 1er du décret du 10 novembre 2020 relatif à la légalisation des actes publics établis par une autorité étrangère, applicable aux légalisations intervenues à compter du 1er janvier 2021 : " Sauf engagement international contraire, tout acte public établi par une autorité étrangère et destiné à être produit en France ou devant un ambassadeur ou chef de poste consulaire français doit être légalisé pour y produire effet. La légalisation est la formalité par laquelle est attestée la véracité de la signature, la qualité en laquelle le signataire de l'acte a agi et, le cas échéant, l'identité du sceau ou timbre dont cet acte est revêtu. Elle donne lieu à l'apposition d'un cachet dont les caractéristiques sont définies par arrêté conjoint des ministres chargés de la justice et des affaires étrangères ".

4. A moins d'engagements internationaux contraires, la légalisation était imposée, s'agissant des actes publics étrangers destinés à être produits en France, sur le fondement de l'article 23 du titre IX du livre Ier de l'ordonnance de la marine d'août 1681, jusqu'à ce que ce texte soit abrogé par le II de l'article 7 de l'ordonnance du 21 avril 2006 relative à la partie législative du code général de la propriété des personnes publiques. L'exigence de légalisation est toutefois demeurée, sur le fondement de la coutume internationale, reconnue par une jurisprudence établie du juge judiciaire, jusqu'à l'intervention des dispositions citées ci-dessus du II de l'article 16 de la loi du 23 mars 2019. Les dispositions des 1ers et 3èmes alinéas de cet article ont été déclarées contraires à la Constitution, au motif qu'elles ne prévoient pas de voie de recours en cas de refus de légalisation d'actes d'état civil, par la décision n° 2021-972 QPC du 18 février 2022 du Conseil constitutionnel, qui a toutefois reporté au 31 décembre 2022 la date de leur abrogation. Par une décision n° 48296, 448305, 454144, 455519 du 7 avril 2022, le Conseil d'Etat, statuant au contentieux, a annulé le décret du 10 novembre 2020 relatif à la légalisation des actes publics établis par une autorité étrangère, pris pour l'application de ces dispositions législatives, en reportant la date et l'effet de cette annulation au 31 décembre 2022. Il en résulte que les dispositions citées au point 3, qui se sont substituées à compter de leur entrée en vigueur comme fondement de l'exigence de légalisation à la coutume internationale, demeurent applicables jusqu'à cette date.

5. Il résulte de ces dispositions que, lorsqu'est produit devant l'administration un acte d'état civil émanant d'une autorité étrangère qui a fait l'objet d'une légalisation, sont en principe attestées la véracité de la signature apposée sur cet acte, la qualité de celui qui l'a dressé et l'identité du sceau ou timbre dont cet acte est revêtu. En cas de doute sur la véracité de la signature, sur l'identité du timbre ou sur la qualité du signataire de la légalisation, il appartient à l'autorité administrative de procéder, sous le contrôle du juge, à toutes vérifications utiles pour s'assurer de la réalité et de l'authenticité de la légalisation. En outre, la légalisation se bornant à attester de la régularité formelle d'un acte, la force probante de celui-ci peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. Par suite, en cas de contestation de la valeur probante d'un acte d'état civil légalisé établi à l'étranger, il revient au juge administratif de former sa conviction en se fondant sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

6. Il ressort des pièces du dossier que pour considérer que M. A ne justifiait pas de son état civil, le préfet de l'Allier s'est fondé sur le caractère irrégulier des documents d'état civil présentés à l'appui de sa demande à savoir un extrait du registre de l'état civil n°267 délivré le 26 août 2014 par la commune de Kindia et un jugement supplétif tenant lieu d'acte de naissance n°2286 délivré le même jour par le tribunal de 1ère instance de Kindia près la cour d'appel de Conakry. Pour contester l'authenticité de ces documents, le préfet de l'Allier s'est fondé sur l'analyse faite des documents précités par l'unité aux fraudes aux documents et à l'identité de la police aux frontière de Clermont-Ferrand.

7. Il ressort des pièces du dossier que l'extrait du registre de l'état civil et le jugement supplétif tenant lieu d'acte de naissance délivrés le 26 août 2014 ont été légalisés par le ministère des affaires étrangères et des guinéens de l'étranger le 6 février 2017 et par l'ambassade de la république de Guinée à Paris le 12 mai 2017 dont la qualité et le nom de l'autorité signataire sont absents. Cependant, comme il a été dit aux points précédents, la procédure de légalisation a pour seul objet d'attester la véracité de la signature et la qualité en laquelle le signataire de l'acte a agi et non le respect des conditions de fond de l'acte. Par suite, l'absence ou l'irrégularité de la légalisation des actes en cause ne fait pas obstacle à ce que puissent être prises en considération les énonciations qu'ils contiennent. Par ailleurs, la circonstance que la date de délivrance de l'extrait d'acte civil ne soit pas indiquée en toute lettre et que le jugement supplétif soit dépourvu de formules exécutoires conformes ne permettent pas de déduire, de ce seul fait, que ces documents ne sont pas authentiques. Enfin, les circonstances que la transcription de l'extrait du registre de l'état civil a été faite le même jour que le jugement supplétif et la mention de transcription du jugement supplétif indique la même date que le jour du délibéré ne sauraient suffire à établir que cet acte serait irrégulier, falsifié ou inexact, dès lors que le rapport technique documentaire relève que les cachets humides présents sur les documents ne présentent ni d'anomalie ni d'altération et que ces actes ont fait l'objet d'une double légalisation. Dans ces conditions, M. A est fondé à soutenir que c'est à tort que le préfet de l'Allier a remis en cause le caractère probant des documents d'état civil qu'il a produit pour justifier son identité.

8. En second lieu, il ressort des pièces du dossier que M. A, entré en France le 7 décembre 2016 à l'âge de seize ans a obtenu le 6 juillet 2020 le diplôme du baccalauréat technologique sciences et technologies du management et de la gestion spécialité gestion et finance avec la mention " assez bien ". Il a par la suite conclu le 8 juillet 2020 un contrat d'apprentissage du 3 août 2020 au 31 mai 2022 dans le cadre de la préparation d'un brevet de technicien supérieur " comptabilité et gestion " au centre de formation des apprentis de l'éducation nationale en Auvergne. Il ressort également des pièces du dossier que son employeur est très satisfait de son travail et de son intégration au sein de la structure. Par ailleurs, s'il ressort des pièces du dossier que M. A partage une communauté de vie récente depuis le 1er janvier 2020 avec sa compagne de nationalité française, il ressort des nombreux témoignages versés au débat, non contestés sérieusement en défense, qu'ils poursuivaient une relation amoureuse depuis au moins trois ans à la date de la décision attaquée et que le requérant est bien intégré dans le cercle familial et amical de sa compagne. Par suite, et en dépit de l'inscription au casier judiciaire du requérant des infractions de rébellion et d'outrage à une personne dépositaire de l'autorité publique qui se sont déroulées le 9 mai 2019 et pour lesquelles il a été condamné à une peine de trente jours-amende, compte tenu des circonstances particulières de l'espèce, M. A est fondé à soutenir que le préfet de l'Allier a commis une erreur manifeste d'appréciation des conséquences du refus de titre de séjour sur sa situation personnelle.

9. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision du 3 septembre 2021 du préfet de l'Allier portant refus de titre de séjour doit être annulée ainsi que, par voie de conséquence, les décisions, du même jour, portant obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de renvoi.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'exécution du présent jugement implique nécessairement, en application de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, sous réserve de modifications dans les circonstances de droit et de fait, que soit délivré à M. A un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Par suite, il y a lieu d'enjoindre à la préfète de l'Allier de délivrer au requérant le titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

11. M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 900 euros qui sera versée à Me Presle, avocat du requérant. Conformément aux dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, la perception en tout ou partie de cette somme vaudra renonciation à percevoir, à due concurrence, la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 3 septembre 2021 du préfet de l'Allier refusant à M. A la délivrance d'un titre de séjour, l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays à destination duquel il serait reconduit à défaut de se conformer à cette obligation, est annulé.

Article 2 : Sous réserve de modification dans les circonstances de droit ou de fait, il est enjoint à la préfète de l'Allier de délivrer à M. A le titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'État versera à Me Presle la somme de 900 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et à la préfète de l'Allier.

Délibéré après l'audience du 4 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Courret, présidente,

M. Panighel, premier conseiller,

Mme Bollon, première conseillère

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 octobre 2022.

La rapporteure,

L. D

La présidente,

C. COURRET

La greffière,

F. LLORACH

La République mande et ordonne à la préfète de l'Allier en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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