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AccueilJurisprudence administrativeN° TA63-2200254

Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand — Décision N° TA63-2200254

jeudi 16 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Clermont-Ferrand
SectionTribunal Administratif de Clermont-Ferrand
N° DossierTA63-2200254
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 2
Avocat requérantAARPI THEMIS (MAÎTRES MONTRICHARD / CIAUDO)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 4 février 2022, M. A D, représenté par l'AARPI Themis, Me Ciaudo, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du garde des sceaux, ministre de la justice du 14 janvier 2022 par laquelle son placement en isolement a été maintenu jusqu'au 10 mars 2022 ;

2°) d'enjoindre au garde des sceaux, ministre de la justice de lever l'isolement dont il fait l'objet dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'un vice d'incompétence ;

- la décision litigieuse a été prise au terme d'une procédure irrégulière ; en effet, elle a été prise en violation des droits de la défense dès lors qu'il n'a pas bénéficié de la communication de son dossier avant l'édiction de la décision litigieuse pour pouvoir préparer sa défense et qu'il n'a pas pu être assisté d'un avocat lors de l'audience tenue le 12 janvier 2022 ; par ailleurs, il n'est pas démontré que le directeur interrégional des services pénitentiaires aurait rendu son rapport à l'autorité décisionnaire conformément à l'article R. 57-7-68 du code de procédure pénale ;

- la décision attaquée est entachée d'inexactitude matérielle des faits dès lors que lors de l'incident qui lui est reproché, il n'avait aucune intention de blesser un agent pénitentiaire ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 octobre 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. D ne sont pas fondés.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'incompétence du garde des sceaux, ministre de la justice pour prendre une décision de maintien en quartier d'isolement à la suite d'un placement d'urgence à l'isolement dès lors que le détenu concerné n'était pas en isolement depuis un an.

Dans un mémoire enregistré le 28 février 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice produit des observations en réponse à ce courrier.

Par décision du 23 février 2022, M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu :

- l'ordonnance n° 2200255 du juge des référés du tribunal administratif de Clermont-Ferrand du 8 février 2022.

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code pénal et le code de procédure pénale ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Jaffré,

- et les conclusions de Mme Luyckx, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. D est écroué depuis le 18 janvier 2013 et exécute plusieurs peines d'emprisonnement pour meurtre et violences et outrages sur personnes dépositaires de l'autorité publique. Il a été transféré au sein du centre pénitentiaire de Moulins-Yzeure le 29 octobre 2019. Par une décision du 10 janvier 2022, M. D a été placé en quartier d'isolement en urgence. Par une décision du 14 janvier 2022, le garde des sceaux, ministre de la justice a ordonné le maintien à l'isolement de l'intéressé jusqu'au 10 mars 2022. Par la présente requête, M. D demande au tribunal d'annuler cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, il ressort des dispositions de l'article R. 57-7-68 du code de procédure pénale que toute décision de prolongation de placement en isolement, au-delà d'un an à compter de la décision initiale, relève de la compétence du garde des sceaux, ministre de la justice. Selon l'article R. 57-7-74 du code de procédure pénale alors en vigueur à la date de la décision attaquée : " Lorsque la personne détenue a déjà été placée à l'isolement et si cette mesure a fait l'objet d'une interruption inférieure à un an, la durée de l'isolement antérieur s'impute sur la durée de la nouvelle mesure. / Si l'interruption est supérieure à un an, la nouvelle mesure constitue une décision initiale de placement à l'isolement qui relève de la compétence du chef d'établissement. "

3. L'interruption de la mise à l'isolement de M. D entre le 12 avril 2021 et le 10 janvier 2022 n'ayant pas duré plus d'un an, cette décision de prolongation de l'isolement au-delà d'un an relevait de la compétence du ministre de la justice, en vertu des articles R. 57-7-68 et R. 57-7-74 du code de procédure pénale précités. En vertu de l'arrêté du 30 juillet 2021 portant délégation de signature, régulièrement publié au journal officiel le 5 août 2020, le garde des sceaux, ministre de la justice a donné délégation à Mme C B, directrice des services pénitentiaires hors classe, cheffe du pôle isolement, à l'effet de signer, au nom du garde des sceaux, tous actes, arrêtés et décisions, dans la limite de ses attributions et à l'exclusion des décrets. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'autrice de l'acte attaqué doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 57-7-64 du code de procédure pénale, alors en vigueur : " Lorsqu'une décision d'isolement d'office initial ou de prolongation est envisagée, la personne détenue est informée, par écrit, des motifs invoqués par l'administration, du déroulement de la procédure et du délai dont elle dispose pour préparer ses observations. Le délai dont elle dispose ne peut être inférieur à trois heures à partir du moment où elle est mise en mesure de consulter les éléments de la procédure, en présence de son avocat, si elle en fait la demande. Le chef d'établissement peut décider de ne pas communiquer à la personne détenue et à son avocat les informations ou documents en sa possession qui contiennent des éléments pouvant porter atteinte à la sécurité des personnes ou des établissements pénitentiaires. ".

5. D'une part, il ressort des pièces du dossier que M. D a été informé, le 11 janvier 2022 à 10 heures, de l'intention de l'administration pénitentiaire de proposer une prolongation de son isolement. L'intéressé a alors déclaré vouloir se faire assister ou représenter par un avocat et vouloir présenter des observations orales. Le même jour, son avocat a été invité à l'assister lors de l'audience le 12 janvier 2022 à 15 heures. Informé de l'indisponibilité de cet avocat le 12 janvier à 10h53, l'administration a immédiatement invité l'avocate de permanence à assister l'intéresser lors de l'audience. L'avocate de permanence a répondu le 12 janvier à 11h50 que ni elle, ni aucun confrère ou consœur du barreau n'était disponible. M. D a pu présenter ses observations orales ainsi qu'il en ressort du compte-rendu de l'audience du 12 janvier 2022. Par suite, l'absence d'avocat à l'audience du 12 janvier 2022, pour regrettable qu'elle soit, ne constitue pas une violation des droits de la défense.

6. D'autre part, il ressort des documents de la procédure contradictoire signés par le requérant que ce dernier s'est vu notifier par écrit les motifs pour lesquels l'administration envisageait de prolonger le placement à l'isolement dont il faisait l'objet.

7. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de ce que la décision en litige aurait été prise à l'issue d'une procédure irrégulière doit donc être écarté

8. En troisième lieu, aux termes de l'article R. 57-7-62 du code de procédure pénale alors en vigueur : " La mise à l'isolement d'une personne détenue, par mesure de protection ou de sécurité, qu'elle soit prise d'office ou sur la demande de la personne détenue, ne constitue pas une mesure disciplinaire. () ". Saisi d'un recours pour excès de pouvoir contre une décision de mise à l'isolement, le juge administratif ne peut censurer l'appréciation portée par l'administration pénitentiaire quant à la nécessité d'une telle mesure qu'en cas d'erreur manifeste.

9. Il ressort des pièces du dossier que M. D a été placé à l'isolement en raison, d'une part, de son comportement générant de nombreuses tensions avec ses codétenus nécessitant l'intervention des surveillants pénitentiaires, d'autre part, de la dégradation répétée de matériels dont il est l'auteur, et enfin d'un comportement violent blessant un surveillant pénitentiaire et de menaces de mort proférées à l'encontre de cet agent. Ces faits ne sont pas sérieusement contestés par le requérant qui se borne à affirmer qu'il n'avait pas eu l'intention de blesser le surveillant pénitentiaire et qui invoque, sans apporter aucun élément probant à l'appui, sa fragilité psychologique. Par ailleurs, si le médecin a rappelé dans son avis qu'un maintien prolongé en quartier d'isolement pouvait avoir des conséquences délétères sur la santé de l'intéressé, cet avis ne peut être regardé comme une contre-indication médicale à la mesure envisagée alors au demeurant que le placement en quartier d'isolement de M. D était récent. Par suite, en considérant que la prolongation du placement à l'isolement de l'intéressé constituait l'unique moyen d'assurer la protection des personnes et de garantir la sécurité au sein de l'établissement, le ministre n'a pas entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation.

10. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête présentée par M. D doivent être rejetées et par voie de conséquence, doivent également être rejetées les conclusions tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A D et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 2 mai 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Bader-Koza, présidente du tribunal,

- Mme Jaffré, première conseillère,

- M. Nivet, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 mai 2024.

La rapporteure,

M. JAFFRÉ

La présidente,

S. BADER-KOZA

La greffière,

C. PETIT

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2200254

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