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AccueilJurisprudence administrativeN° TA63-2201153

Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand — Décision N° TA63-2201153

jeudi 11 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Clermont-Ferrand
SectionTribunal Administratif de Clermont-Ferrand
N° DossierTA63-2201153
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationChambre 2
Avocat requérantYERMIA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête enregistrée le 23 mai 2022, Mme A D, représentée par Me Yermia, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 18 février 2022 par lequel le préfet du Cantal l'a assignée à résidence pour une durée de six mois, l'a obligée à se présenter quotidiennement au commissariat d'Aurillac et lui a interdit de sortir des limites de la commune d'Aurillac sans autorisation ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'un vice de procédure, dès lors que la procédure contradictoire prévue par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et par l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration n'a pas été respectée ; il ne lui a pas été laissé de délai suffisant pour faire part de sa situation personnelle à l'autorité préfectorale, elle n'a pas été auditionnée ;

- il est insuffisamment motivé et a été pris sans un examen réel et sérieux de sa situation personnelle, dès lors qu'il n'est pas fait mention de son intégration en France, qu'elle ne peut pas se déplacer sans risque pour sa santé ou celle de son nouveau-né, que ses trois aînés sont scolarisés en France ; l'arrêté ne tire par les conséquences de la précédente assignation à résidence dont elle a fait l'objet ;

- il n'existe pas de perspective raisonnable d'éloignement, d'une part en raison de la situation politique actuelle au Soudan et d'autre part dès lors qu'elle ne possède ni document de voyage ni d'identité ; sa précédente assignation à résidence n'a pas permis à la préfecture d'obtenir un laisser-passer consulaire ;

- l'obligation de pointage quotidienne constitue une atteinte à son droit à une vie privée et familiale normale ainsi qu'à sa santé, dès lors que les déplacements lui sont déconseillés ; l'interdiction qui lui est faite de sortir des limites de la commune d'Aurillac constitue un risque pour sa santé en cas d'urgence médicale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 juin 2022, le préfet du Cantal conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par une décision du 30 mars 2022, Mme D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

II. Par une requête enregistrée le 23 mai 2022, M. C B, représenté par Me Yermia, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 18 février 2022 par lequel le préfet du Cantal l'a assigné à résidence pour une durée de six mois, l'a obligé à se présenter quotidiennement au commissariat d'Aurillac et lui a interdit de sortir des limites de la commune d'Aurillac sans autorisation ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'un vice de procédure, dès lors que la procédure contradictoire prévue par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et par l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration n'a pas été respectée ; il ne lui a pas été laissé de délai suffisant pour faire part de sa situation personnelle à l'autorité préfectorale, il n'a pas été auditionné ;

- il est insuffisamment motivé et a été pris sans un examen réel et sérieux de sa situation personnelle, dès lors qu'il n'est pas fait mention de son intégration en France, que son épouse ne peut pas se déplacer sans risque pour sa santé ou celle de son nouveau-né, que ses trois aînés sont scolarisés en France ; l'arrêté ne tire par les conséquences de la précédente assignation à résidence dont il a fait l'objet ;

- il n'existe pas de perspective raisonnable d'éloignement, d'une part en raison de la situation politique actuelle au Soudan et d'autre part dès lors qu'il ne possède ni document de voyage ni d'identité ; sa précédente assignation à résidence n'a pas permis à la préfecture d'obtenir un laisser-passer consulaire ;

- l'obligation de pointage quotidienne constitue une atteinte à son droit à une vie privée et familiale normale ainsi qu'à la santé de son épouse, dès lors que les déplacements lui sont déconseillés ; l'interdiction qui lui est faite de sortir des limites de la commune d'Aurillac constitue un risque pour sa santé de son épouse en cas d'urgence médicale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 juin 2022, le préfet du Cantal conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par une décision du 30 mars 2022, M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces des dossiers ;

Vu :

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Trimouille a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D et M. B, ressortissants soudanais, déclarent être entrés en France en 2019, accompagnés de leurs trois enfants mineurs. Leurs demandes d'asile ayant été définitivement rejetées par la Cour nationale du droit d'asile, ils ont fait l'objet de décisions portant obligation de quitter le territoire le 26 juillet 2021, puis d'assignations à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. Le couple a donné naissance à un quatrième enfant en janvier 2022. S'étant irrégulièrement maintenus sur le territoire français malgré ces mesures, ils ont fait l'objet, le 18 février 2022, d'arrêtés portant assignation à résidence pour une durée de six mois. Par les présentes requêtes, Mme D et M. B demandent l'annulation des arrêtés du 18 février 2022.

2. Les requêtes présentées par Mme D et M. B sous les n° 22001153 et n° 2201154 concernent la situation d'un couple et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour y être statué par la présente ordonnance.

3. En premier lieu, les arrêtés en litige mentionnent les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Dès lors, leur motivation, qui n'a pas à être exhaustive, ne saurait être regardée comme insuffisante. Le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté, ainsi que celui tiré du défaut d'examen.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration que : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable ". L'article L. 122-1 du même code dispose : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-2 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. () ". Aux termes de l'article L. 121-2 : " Les dispositions de l'article L. 121-1 ne sont pas applicables : () 3° Aux décisions pour lesquelles des dispositions législatives ont instauré une procédure contradictoire particulière ; () ".

5. Il résulte des dispositions du titre V du livre II et des livres VI et VII du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, applicables aux citoyens de l'Union européenne et autres membres de leur famille et, respectivement, aux autres ressortissants étrangers, que le législateur a entendu déterminer l'ensemble des règles de procédure administrative et contentieuse auxquelles sont soumises l'intervention et l'exécution des décisions portant obligation de quitter le territoire français, ainsi que des décisions portant assignation à résidence qui en découlent. Par suite, les requérants ne sauraient utilement invoquer les dispositions des articles L. 121-1 et L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration à l'encontre des mesures attaquées, prises sur le fondement de l'article L. 731-3 du même code.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne s'adresse uniquement aux institutions et organes de l'Union. Le moyen tiré de sa violation par une autorité d'un État membre est donc inopérant. Toutefois, il résulte également de cette jurisprudence que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il n'implique toutefois pas systématiquement l'obligation pour l'administration d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, l'étranger soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de demander un entretien pour faire valoir ses observations orales. Enfin, une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'entraîner l'annulation de la décision faisant grief que si la procédure administrative aurait pu, en fonction des circonstances de fait et de droit spécifiques de l'espèce, aboutir à un résultat différent du fait des observations et éléments que l'étranger a été privé de faire valoir.

7. Il ressort des pièces du dossier que Mme D et M. B ont pu, à l'occasion de leurs demandes d'asile, faire valoir leur situation personnelle. Ils ne contestent pas avoir été informés par l'autorité préfectorale que, en cas de rejet de leurs demandes d'asile, ils disposaient d'un délai de trois mois pour solliciter un droit au séjour sur un autre motif et s'être abstenus de le faire. Ils ne contestent pas non plus, à l'occasion des décisions portant obligation de quitter le territoire dont ils ont fait l'objet et qui impliquaient nécessairement la possibilité pour eux d'être assignés à résidence en l'absence de toute démarche de leur part en vue d'organiser leur départ, avoir tenté de faire valoir des observations écrites ou orales auprès des services préfectoraux et d'en avoir été empêchés. Enfin, ils n'établissent pas que les observations qu'ils auraient pu faire valoir, dont ils ne livrent pas la teneur, auraient été susceptibles d'aboutir à un résultat différent des assignations à résidence dont ils ont fait l'objet.

8. En quatrième lieu, s'ils invoquent la situation politique de leur pays d'origine, les requérants ne contestent pas l'existence de liaisons aériennes entre la France et le Soudan. S'ils invoquent la circonstance que les précédentes mesures d'assignation à résidence dont ils ont fait l'objet n'ont pas permis de procéder à leur éloignement, faute de laisser-passer consulaire, celle-ci n'implique pas que le préfet serait dans l'impossibilité définitive d'obtenir un tel document dans les six mois qui lui sont impartis par les assignations à résidence en litige. Par suite, le moyen tiré de ce qu'il n'existerait pas de perspective raisonnable d'éloignement à la date de la décision attaquée doit être écarté.

9. En cinquième lieu, les requérants n'apportent aucun élément de nature à établir que l'obligation de pointage quotidienne constituerait une atteinte à leur droit à une vie privée et familiale normale ainsi qu'à la santé de Mme D. Leurs enfants sont scolarisés à Aurillac et la famille ne fait état d'aucune autre obligation professionnelle ou personnelle qui serait entravée par cette obligation de pointage, ni d'aucune pathologie actuelle qui rendrait pour Mme D ce déplacement ni impossible, ni difficile. Ils n'établissent pas non plus que l'interdiction qui leur est faite de sortir des limites de la commune d'Aurillac constitueraient un risque pour la santé de la requérante. En effet, son état de santé, ni celle de son plus jeune enfant, ne sont établis par la simple production d'un certificat médical faisant état de ce que la requérante avait fait l'objet d'un diabète gestationnel, sans précision sur d'éventuelles séquelles sur elle-même ni sur l'enfant après sa naissance.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les requêtes de Mme D et de M. B doivent être rejetées, y compris leurs conclusions relatives à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Les requêtes de Mme D et de M. B sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A D, à M. C B et au préfet du Cantal.

Délibéré après l'audience du 27 avril 2023 à laquelle siégeaient :

Mme Bader-Koza, présidente,

Mme Trimouille, première conseillère,

M. Debrion, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 mai 2023.

La rapporteure,

C. TRIMOUILLE

La présidente,

S. BADER-KOZA Le greffier,

P. MANNEVEAU

La République mande et ordonne au préfet du Cantal en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision. ; N° 2201154

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