mardi 15 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand |
| Section | Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand |
| N° Dossier | TA63-2201699 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | Chambre 3 |
| Avocat requérant | LPS AVOCATS ASSOCIES |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 29 juillet 2022, la société Hygiène Environnement Industriel (HEI), représentée par le cabinet LPS avocats associés, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 5 juillet 2022 par laquelle le ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion a retiré la décision implicite née le 16 juin 2022 rejetant le recours hiérarchique formé par M. A B, a annulé la décision de l'inspectrice du travail du 13 décembre 2021 autorisant le licenciement de M. B et a refusé de licencier ce dernier ;
2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'elle ne pouvait se fonder sur le dépassement des délais fixés à l'article R. 2421 du code du travail dès lors que ces délais ne sont pas prescrits à peine de nullité ; en tout état de cause, ce motif est inopérant lorsque le salaire de l'intéressé est maintenu ;
- elle ne pouvait se voir opposer la mise en dispense d'activité du salarié pour se voir refuser sa demande d'autorisation de le licencier ;
- le dépassement des délais ne résulte pas d'une volonté de sa part mais de circonstances de fait ;
- la décision du ministre d'annuler celle de l'inspectrice du travail ne porte pas sur la matérialité des faits reprochés à M. B, invoqués par la société à l'appui de sa demande d'autorisation de licenciement ; la décision de l'inspectrice du travail du 13 décembre 2021 était pertinente eu égard aux agissements de M. B dont elle avait établi la réalité et la gravité, ce qui avait justifié le vote favorable au licenciement du comité social et économique par avis du 5 octobre 2021.
Par un mémoire en défense, enregistré le 26 septembre 2022, M. A B, représenté par Me Gasnier, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de la société HEI la somme de 3 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés alors que les faits qui lui sont reprochés sont prescrits et non établis.
Vu l'ensemble des pièces du dossier ;
Vu :
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
La présidente du tribunal a désigné Mme Jaffré, première conseillère, pour exercer les fonctions de rapporteure publique sur le fondement des dispositions de l'article R. 222-24 du code de justice administrative.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. L'hirondel ;
- et les conclusions de Mme Jaffré, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. La société Hygiène Environnement Industriel (HEI) a saisi, le 20 octobre 2021, l'inspection du travail du Puy-de-Dôme d'une demande d'autorisation de licenciement de M. A B, responsable d'exploitation et élu au comité économique et social, après que ce comité, réuni le 5 octobre 2021, eût rendu un avis favorable. Par une décision du 13 décembre 2021, l'inspectrice du travail a autorisé le licenciement de M. B. Par un courrier du 12 février 2022, ce dernier a exercé un recours hiérarchique auprès de la ministre en charge du travail à l'encontre de cette décision. Par une décision du 5 juillet 2022, la ministre du travail, de la santé et des solidarités a retiré la décision implicite de rejet née le 16 juin 2022 à la suite du recours hiérarchique de M. B, a annulé la décision de l'inspectrice du travail du 13 décembre 2021 autorisant le licenciement de M. B et a refusé le licenciement de ce dernier. Dans la présente instance, la société HEI demande au tribunal d'annuler cette dernière décision.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. D'une part, aux termes de l'article L. 2411-1 du code du travail : " Bénéficie de la protection contre le licenciement prévu par le présent chapitre, y compris lors d'une procédure de sauvegarde, de redressement ou de liquidation judiciaire, le salarié investi de l'un des mandats suivants : () / 2° Membre élu à la délégation du personnel du comité social et économique ; () ". Aux termes de l'article L. 2411-5 du même code : " Le licenciement d'un membre élu de la délégation du personnel du comité social et économique, titulaire ou suppléant ou d'un représentant syndical au comité social et économique, ne peut intervenir qu'après autorisation de l'inspecteur du travail. () ". Enfin, aux termes de l'article L. 1235-1 dudit code : " () En cas de litige, le juge, à qui il appartient d'apprécier la régularité de la procédure suivie et le caractère réel et sérieux des motifs invoqués par l'employeur, forme sa conviction au vu des éléments fournis par les parties après avoir ordonné, au besoin, toutes les mesures d'instruction qu'il estime utiles. / () Si un doute subsiste, il profite au salarié. ".
3. D'autre part, aux termes de l'article R. 2421-14 du code du travail applicable notamment aux membres de la délégation du personnel au comité social et économique : " En cas de faute grave, l'employeur peut prononcer la mise à pied immédiate de l'intéressé jusqu'à la décision de l'inspecteur du travail. La consultation du comité d'entreprise a lieu dans un délai de dix jours à compter de la date de la mise à pied. La demande d'autorisation de licenciement est présentée dans les quarante-huit heures suivant la délibération du comité d'entreprise. (). ". Les délais mentionnés par ces dispositions ne sont pas prescrits à peine de nullité, ils doivent cependant être aussi courts que possible eu égard à la gravité de la mesure de mise à pied. Par suite, il appartient à l'administration, saisie par l'employeur d'une demande d'autorisation de licenciement d'un salarié protégé auquel s'appliquent ces dispositions, de s'assurer que ce délai a été aussi court que possible pour ne pas entacher d'irrégularité la procédure antérieure à sa saisine.
4. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que, par une lettre du 6 septembre 2021, M. B a été avisé qu'il était dispensé d'activité avec maintien de sa rémunération à compter de ce jour jusqu'à l'entretien préalable fixé au 22 septembre 2021 et que par une lettre du 22 septembre 2021, il a été informé du maintien de cette dispense d'activité " et ce, jusqu'à la fin de la procédure disciplinaire pouvant aller jusqu'au licenciement envisagée à [son] encontre ". Cette dispense d'activité avec maintien de rémunération contemporaine d'une procédure de licenciement répond à la définition d'une mise à pied conservatoire qui a commencé en l'espèce le 6 septembre 2021.
5. Il ressort des mêmes pièces du dossier que le comité économique et social n'a été consulté que le 5 octobre 2021, soit 29 jours après et donc au-delà du délai de dix jours à compter de la mise à pied prévu par les dispositions précitées de l'article R. 2421-14 du code du travail. Il ressort également de ces pièces que la société HEI a demandé l'autorisation de licenciement de M. B auprès de l'inspectrice du travail par un courrier du 20 octobre 2021, soit 15 jours après la délibération rendue par le comité social et économique le 5 octobre 2021, soit, là encore, au-delà du délai de 48 heures fixé par les mêmes dispositions du code du travail. Pour justifier de ce qu'il était dans l'impossibilité de respecter les délais prescrits par l'article R. 2421-14 du code du travail, l'employeur fait état que le retard pris pour la consultation du comité social et économique est dû à la nécessité de relancer l'organisation de l'activité de l'entreprise et la gestion des retours des congés estivaux à l'expiration de la période de déconfinement alors qu'il convenait d'effectuer différentes taches telles que fixer le calendrier prévisionnel de la procédure dont la date de l'entretien préalable qui impose un délai incompressible de prévenance et de fixer avec la secrétaire du comité social et économique (CSE), la date de la réunion de consultation de ce comité en prenant en considération les disponibilités de chacun alors que la secrétaire de ce comité souhaitait, de plus, adjoindre à cette consultation la réunion ordinaire du CSE. Il soutient également que le retard pris pour saisir l'inspectrice du travail résulte de la nécessité, d'une part, d'obtenir pour l'entreprise la remise par la secrétaire du CSE du procès-verbal de la réunion et, d'autre part, " d'attendre le retour de l'ensemble des éléments régularisés dont notamment les retours des salariés ayant participés aux entretiens intervenus dans le cadre de ce dossier ". La société requérante n'apporte au soutien de ses allégations aucun élément permettant au tribunal d'en apprécier le bien-fondé. En tout état de cause, les explications fournies par l'employeur ne suffisent pas à justifier que des délais aussi longs, qui ont été, l'un de 29 jours entre la date de la mise à pied et celle de la consultation du comité d'entreprise et l'autre, de 15 jours, entre la délibération du comité social et économique et la saisine de l'inspection du travail, alors qu'ils sont respectivement fixés à 10 jours et 48 heures par l'article R. 2421-14 précité du code du travail, se soient écoulés. Dans ces conditions, les longueurs excessives de ces délais ont entaché d'irrégularité la procédure de licenciement intentée par la société HEI à l'encontre de M. B. Par suite, c'est à bon droit que le ministre du travail a refusé, pour ce motif, d'autoriser le licenciement.
6. Enfin, en se bornant à soutenir que le ministre du travail n'a pas pris en considération les faits reprochés à M. B et qui sont à l'origine de la procédure de licenciement et a retenu une appréciation juridique erronée des circonstances de fait ayant conduit à la dispense d'activité de M. B, la société HEI ne conteste pas utilement le motif de la décision attaquée. Dans ces conditions, alors que le motif retenu par le ministre est à lui seul suffisant pour refuser le licenciement envisagé par la société requérante, le moyen tiré de ce que la faute commise par M. B serait de nature à justifier le licenciement est sans incidence sur la légalité de la décision contestée.
7. Il résulte de tout ce qui précède que la société HEI n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du 5 juillet 2022 par laquelle le ministre du travail a retiré la décision implicite de rejet née le 16 juin 2022 à la suite du recours hiérarchique de M. B, a annulé la décision de l'inspectrice du travail du 13 décembre 2021 autorisant le licenciement de M. B et a refusé d'autoriser le licenciement de ce dernier.
Sur les frais liés au litige :
8. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de M. B, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que la société HEI demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de mettre à la charge de la société HEI une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.
D É C I D E :
Article 1er : La requête de la société Hygiène Environnement Industriel est rejetée.
Article 2 : La société Hygiène Environnement Industriel versera à M. B la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société Hygiène Environnement Industriel, à la ministre du travail et de l'emploi et à M. A B.
Délibéré après l'audience du 1er octobre 2024, à laquelle siégeaient :
- Mme Bader-Koza, présidente
- M. L'hirondel, président-rapporteur,
- M. Brun, conseiller
Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 octobre 2024.
Le président-rapporteur,
M. D
La présidente,
S. BADER-KOZA
Le greffier,
P. MANNEVEAU
La République mande et ordonne à la ministre du travail et de l'emploi en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.AA
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