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AccueilJurisprudence administrativeN° TA64-2102023

Tribunal Administratif de Pau — Décision N° TA64-2102023

mercredi 13 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Pau
SectionTribunal Administratif de Pau
N° DossierTA64-2102023
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantTANDONNET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 3 août 2021 et le 4 juillet 2022, la commune de Villefranche-d'Astarac, représentée par Me Tandonnet, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) à titre principal, d'annuler l'arrêté interministériel du 18 mai 2021 en tant qu'il refuse la reconnaissance d'état de catastrophe naturelle sur son territoire pour les mouvements de terrain différentiels consécutifs à la sécheresse et à la réhydratation des sols pour la période du 1er janvier 2020 au 31 décembre 2020 ;

2°) d'enjoindre à l'Etat de reconnaître l'état de catastrophe naturelle pour ladite période ou, à tout le moins, de réétudier sa demande, dans un délai de deux mois suivant le jugement à intervenir, sous une astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) à titre subsidiaire, d'ordonner une expertise avant dire droit ;

4°) en tout état de cause, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué est illégal en ce qu'il a été pris à la suite d'avis rendus par une commission interministérielle dont la composition régulière devra être justifiée dès lors qu'en l'absence de feuille d'émargement, le respect des dispositions du titre 4 de la circulaire du 27 mars 1984 ne peut être vérifié ;

- il repose sur des données erronées en ce qui concerne le taux d'humidité des sols, le critère météorologique étant mentionné comme n'ayant pas été vérifié pour cette commune, dans la " fiche de notification des motivations " jointe à l'arrêté en litige ; aucun relevé de terrain n'a été réalisé pour justifier d'ailleurs le taux d'humidité retenu ;

- il est également entaché d'une erreur dans l'appréciation de la situation de la commune.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 décembre 2021, le ministre de l'intérieur, représenté par Me Fergon, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de la commune de Villefranche-d'Astarac une somme de 3000 euros, sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des assurances ;

- la circulaire n° 84-90 du 27 mars 1984 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Perdu,

- les conclusions de Mme Duchesne, rapporteure publique,

- et les observations de Me Tandonnet, représentant la commune de Villefranche-d'Astarac.

Considérant ce qui suit :

1. La commune de Villefranche-d'Astarac (Gers) a déposé en préfecture une demande de reconnaissance de l'état de catastrophe naturelle de son territoire au titre des mouvements de terrains différentiels consécutifs aux épisodes de sécheresse et de réhydratation des sols observés entre le 1er janvier 2020 et le 31 décembre 2020. Par un arrêté du 18 mai 2021, le ministre de l'intérieur, le ministre de l'économie et des finances et le ministre de l'action et des comptes publics ont établi la liste des communes faisant l'objet d'une reconnaissance de l'état de catastrophe naturelle et ont rejeté la demande de cette commune. La commune de Villefranche-d'Astarac demande au tribunal d'annuler cet arrêté en tant qu'il ne fait pas droit à sa demande.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 125-1 du code des assurances : " Sont considérés comme les effets des catastrophes naturelles, au sens du présent chapitre, les dommages matériels directs non assurables ayant eu pour cause déterminante l'intensité anormale d'un agent naturel, lorsque les mesures habituelles à prendre pour prévenir ces dommages n'ont pu empêcher leur survenance ou n'ont pu être prises. () / L'état de catastrophe naturelle est constaté par arrêté interministériel qui détermine les zones et les périodes où s'est située la catastrophe ainsi que la nature des dommages résultant de celle-ci couverts par la garantie visée au premier alinéa du présent article. Cet arrêté précise, pour chaque commune ayant demandé la reconnaissance de l'état de catastrophe naturelle, la décision des ministres, qui est motivée de façon claire, détaillée et compréhensible et mentionne les voies et délais de recours ainsi que les règles de communication des documents administratifs, notamment des rapports d'expertise ayant fondé cette décision, dans des conditions fixées par décret. Cette décision est ensuite notifiée à chaque commune concernée par le représentant de l'Etat dans le département, en précisant les conditions de communication des rapports d'expertise. L'arrêté doit être publié au Journal officiel dans un délai de deux mois à compter du dépôt des demandes à la préfecture. () ".

3. D'une part, les ministres, à qui il incombe de prendre les mesures nécessaires au bon fonctionnement des administrations placées sous leur autorité, ont la faculté, même en l'absence de disposition le prévoyant expressément, de s'entourer avant de prendre les décisions relevant de leur compétence, des avis qu'ils estiment utile de recueillir. Dans ce cadre, la circulaire interministérielle du 27 mars 1984 a institué une commission interministérielle dont la mission est d'éclairer les ministres sur l'application de la législation relative aux catastrophes naturelles, les avis émis par cette instance ne liant pas, toutefois, les autorités dont relève la décision. Par une autre circulaire du 19 mai 1998, l'autorité ministérielle a posé des règles de constitution, de validation et de transmission des dossiers de demande de reconnaissance de l'état de catastrophe naturelle et a précisé, dans le cas de dommages résultant de mouvements de terrain différentiels consécutifs à la sécheresse et à la réhydratation des sols, que la demande doit être accompagnée d'un rapport géotechnique et d'un rapport météorologique relatif à l'événement.

4. Ainsi, aux termes du titre IV de la circulaire interministérielle du 27 mars 1984 : " Le ministre de l'intérieur et de la décentralisation saisit la commission interministérielle chargée d'émettre un avis sur le caractère de catastrophe naturelle. / Cette commission est composée : / - d'un représentant du ministère de l'intérieur et de la décentralisation, appartenant à la direction de la sécurité civile ; / - d'un représentant du ministère de l'économie, des finances et du budget, appartenant à la direction des assurances ; / - d'un représentant du secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'économie, des finances et du budget, chargé du budget, appartenant à la direction du budget () ".

5. Il ressort en l'espèce de la feuille d'émargement, produite en défense par le ministre de l'intérieur, que lors de sa réunion du 11 mai 2021, la commission interministérielle était composée de quatre représentants du ministre de l'intérieur, un représentant du ministre de l'action et des comptes publics, trois représentants du ministre de la transition écologique et solidaire, un représentant du ministre des outre-mer et deux membres de la Caisse centrale de réassurance. Ainsi, la commission n'était composée d'aucun représentant du ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, appartenant à la direction des assurances, contrairement aux prévisions de la circulaire du 27 mars 1984.

6. Toutefois, un vice affectant le déroulement d'une procédure administrative préalable, suivie à titre obligatoire ou facultatif, n'est de nature à entacher d'illégalité la décision prise que s'il ressort des pièces du dossier qu'il a été susceptible d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de la décision prise ou qu'il a privé les intéressés d'une garantie.

7. En l'espèce, il ne ressort pas des pièces du dossier que, par elle-même, cette composition aurait privé la commune d'une garantie tenant notamment à l'impartialité qui s'impose aux membres de la commission ou à l'obligation qui incombe à ces derniers de procéder à un examen circonstancié de chaque demande. Il ne ressort pas non plus des pièces du dossier que cette composition a été susceptible d'exercer une influence sur le sens de la décision prise. Par suite, la composition de cette commission interministérielle, investie d'une mission purement technique, n'entache pas d'irrégularité l'arrêté en litige.

8. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que pour apprécier, afin de mettre en application les dispositions précitées de l'article L. 125-1 du code des assurances, si la sécheresse constatée en 2020 sur le territoire de Villefranche-d'Astarac présentait un caractère anormal et intense, conditions nécessaires à la reconnaissance de l'état de catastrophe naturelle, l'administration s'est fondée sur les données météorologiques de Météo-France et l'outil SIM mis au point par cet établissement public pour modéliser, à l'aide des données pluviométriques conservées dans 4 500 postes d'observation, le bilan hydrique du territoire français. Cette modélisation a conduit à couvrir le territoire français métropolitain d'une grille composée d'environ 9 000 mailles de 8 km de côté. La grille mise au point à l'aide de l'outil SIM doit permettre d'apprécier pour chaque maille le niveau d'intensité de l'aléa naturel en fonction de critères permettant d'étudier le bilan hydrique des sols argileux, lequel ne s'arrête pas à la seule prise en compte de données strictement météorologiques de pluviométrie, afin d'apprécier les mouvements de terrains différentiels consécutifs à la succession d'épisodes de sécheresse et de réhydratation des sols. Les outils élaborés permettent d'intégrer dans le bilan hydrique un paramètre de teneur en eau des sols, laquelle est mesurée par l'index SWI (Soil Wetness Index), qui fournit des moyennes d'humidité du sol par rapport auxquelles est comparée la période concernée par la demande de reconnaissance de l'état de catastrophe naturelle. Les données de mesure sont fournies par les 4 500 postes d'observation répartis sur l'ensemble du territoire et sont disponibles depuis 1958. Ainsi, la sécheresse hivernale est considérée comme revêtant une intensité anormale lorsque l'indice d'humidité du sol superficiel moyen est inférieur à la normale sur les quatre trimestres de l'année et qu'une décade du trimestre de fin de recharge (janvier à mars) est inférieure à 80 % de la normale. La sécheresse printanière est retenue comme catastrophe naturelle lorsque la moyenne de l'index SWI, calculée sur les trois mois du second trimestre est si faible que la durée de retour d'un tel épisode est au moins de 25 années. Quant à l'intensité anormale de la sécheresse estivale, elle est retenue notamment lorsque la teneur en eau des sols est inférieure à 70 % de son niveau habituel durant le 3ème trimestre de l'année considérée et que le nombre de décades au cours desquelles le niveau d'humidité du sol superficiel mesuré par l'index SWI est inférieur à 0,27, soit lorsque l'index SWI des neuf décades composant la période de juillet à septembre de l'année considérée est si faible que le temps de retour à la normale de la moyenne SWI représente au moins 25 années.

9. La commune requérante fait valoir que les données sur lesquelles repose l'arrêté attaqué sont erronées et ne reposent sur aucun relevé de terrain. Cependant, eu égard notamment à la superficie des mailles pour chacune desquelles l'index SWI est mesuré par Météo-France, il ne ressort pas des pièces du dossier que la méthode employée par l'administration empêcherait la prise en compte de la situation particulière de chaque commune, ni qu'elle serait inappropriée pour apprécier de manière suffisamment objective, précise et conforme aux buts poursuivis par l'article L. 125-1 du code des assurances, l'intensité anormale du phénomène à l'origine des mouvements de terrains différentiels consécutifs à la sécheresse et à la réhydratation des sols durant l'année 2020. Par suite, le moyen tiré de l'inexactitude des données fondant l'arrêté attaqué doit être rejeté.

10. En outre, il ressort des pièces du dossier que plus de 99 % du territoire de la commune de Villefranche-d'Astarac est sensible au phénomène de retrait et gonflement des argiles. Il ressort de l'avis de la commission interministérielle que, pour l'année 2020, l'indicateur d'humidité des sols superficiels hivernal de la commune a été évalué à 1,059 pour la maille 9088 et à 1,058 pour la maille 9089, soit une durée de retour d'un an. S'agissant de l'indicateur d'humidité des sols superficiels printanier, il a été évalué à 0,592 pour la maille 9088 et à 0,567 pour la maille 9089, soit une durée de retour de trois ans. S'agissant de l'indicateur d'humidité des sols superficiels estival, celui-ci a été évalué à 0,229 pour la maille 9088 et à 0,208 pour la maille 9089, soit une durée de retour de huit et dix ans. S'agissant enfin de l'indicateur d'humidité des sols superficiels automnal, il a été évalué à 0,364 pour la maille 9088 et à 0,357 pour la maille 9089, soit une durée de retour d'un an. Ces données, propres à Villefranche-d'Astarac et analysées par l'administration, ont montré qu'aucun des critères météorologiques permettant de retenir l'existence d'un aléa naturel d'intensité anormale n'était rempli pour les quatre trimestres.

11. Enfin, s'il ressort notamment des courriers produits par la commune que des dégâts matériels ont été relevés sur son territoire, ces constatations sont insuffisantes pour permettre d'estimer que le phénomène de sécheresse et de réhydratation des sols de 2020 revêtait un caractère d'intensité anormale et que les auteurs de l'arrêté en litige ont commis une illégalité en n'inscrivant pas la commune de Villefranche-d'Astarac sur la liste des communes reconnues en état de catastrophe naturelle. Par suite, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation ou de qualification juridique de la situation de la commune doit être écarté.

12. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'ordonner une expertise, que la commune de Villefranche-d'Astarac n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté interministériel du 18 mai 2021 en tant qu'il n'a pas reconnu l'état de catastrophe naturelle sur son territoire, au titre de la période allant du 1er janvier au 31 décembre 2020.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

13. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation présentées par la commune de Villefranche-d'Astarac, n'appelle aucune mesure d'exécution. Les conclusions présentées à ce titre doivent donc être rejetées.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

14.Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de laisser à chacune des parties la charge des frais exposés et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de la commune de Villefranche-d'Astarac est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par le ministre de l'intérieur et des outre-mer au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la commune de Villefranche-d'Astarac, au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 29 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Perdu, présidente,

M. Rousseau, premier conseiller,

Mme Portès, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 décembre 2023.

La présidente-rapporteure,

Signé

S. PERDU

Le magistrat assesseur,

Signé

S. ROUSSEAU

La greffière,

Signé

P. SANTERRE

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, et au ministre de l'intérieur et des outre-mer, chacun en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition :

La greffière,

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