mercredi 23 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Pau |
| Section | Tribunal Administratif de Pau |
| N° Dossier | TA64-2201172 |
| Type | Décision |
| Recours | Question préjudicielle |
| Formation | CHAMBRE 3 |
| Avocat requérant | MICHEL LEDOUX ET ASSOCIES |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 31 mai 2022, M. E A, représenté par Me Quinquis, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision par laquelle le ministre du travail a implicitement rejeté sa demande préalable indemnitaire ;
2°) de condamner l'Etat à lui verser les sommes de 15 000 euros en réparation du préjudice moral d'anxiété, et de 12 000 euros en réparation de ses troubles dans les conditions d'existence, à la suite de son exposition aux poussières d'amiante, en raison de la carence fautive de l'Etat dans la mise en œuvre effective de mesures de protection, sommes assorties des intérêts au taux légal à compter de la date de sa demande d'indemnisation, ainsi que de la capitalisation de ces intérêts ;
3°) et de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- sa créance n'est pas prescrite dès lors que des actions engagées contre l'Etat ont donné lieu à des décisions du Conseil d'Etat rendues en 2004, 2015 et 2018, et qu'une plainte avec constitution de partie civile déposée par d'anciens salariés de la société Normed, fondées sur un fait générateur de la créance identique, ont interrompu le délai de prescription ;
- l'utilisation très importante de l'amiante au sein de la SNCF est connue de l'entreprise, plusieurs recensements d'agents exposés ayant été réalisés à compter du 7 juillet 1977 ainsi que des inventaires du matériel, sans qu'aucun équipement de protection collectif ou individuel ait jamais été donné aux opérateurs, ni qu'aucune information leur ait été délivrée sur les dangers liés à l'amiante dans de telles conditions ; la faute inexcusable de la SNCF a déjà été reconnue par les juridictions judiciaires ;
- il a été exposé aux poussières d'amiante du 20 novembre 1972 au 30 novembre 2007, en tant qu'ouvrier affecté dans les établissements de Dreux, Châtillon, Tarbes et Lourdes ; au sein de ces deux derniers établissements, il a été chargé de l'entretien des freins du matériel remorqué puis du démontage et de la transformation des voitures de la SNCF ;
- l'absence, antérieurement à 1977, de réglementation propre à prévenir les risques liés à l'amiante et de tout contrôle de la SNCF par l'inspection du travail, constitue une carence fautive de l'Etat ;
- postérieurement à 1977, l'insuffisance de la réglementation, l'absence de recrutement suffisant d'inspecteurs du travail et l'absence de contrôle efficace par les services de l'inspection du travail du respect de la règlementation par l'employeur sont également constitutives de carences fautives de l'Etat ;
- l'exposition à l'amiante fait peser sur lui un risque grave de maladie et la crainte de développer une telle maladie, indépendamment de la mise en œuvre d'un suivi médical spécifique et de l'inscription de l'employeur sur la liste des établissements ouvrant droit à l'allocation de cessation anticipée des travailleurs de l'amiante ; les maladies susceptibles de l'affecter à ce titre ne font l'objet, à ce jour, d'aucun traitement thérapeutique efficace ; son préjudice moral doit en conséquence être indemnisé à hauteur de 15 000 euros ;
- la diminution de son espérance de vie entraîne des troubles dans ses conditions d'existence qui doivent être indemnisés à hauteur de 12 000 euros.
Par un mémoire en défense enregistré le 21 avril 2023, le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- la créance de M. A est prescrite ;
- en tout état de cause, M. A ne démontre pas l'existence d'un lien de causalité entre les fautes de l'Etat et son préjudice.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Rousseau,
- et les conclusions de Mme Portès, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, a été recruté à la SNCF en tant qu'ouvrier, technicien d'entretien, chef d'équipe et agent de maîtrise du matériel, et affecté successivement dans les établissements de Dreux, Châtillon, Tarbes et Lourdes du 20 novembre 1972 au 30 novembre 2007. Estimant que l'Etat a commis des fautes, en ne prenant avant 1977 aucune mesure apte à éliminer ou, tout au moins, à limiter les dangers liés à l'exposition des travailleurs aux poussières d'amiante, du fait de l'insuffisance de la réglementation adoptée à partir de 1977 pour prévenir les risques liés à cette exposition, et en ne contrôlant pas le respect de cette réglementation, il a formé, par une lettre du 1er mars 2022, adressée à la ministre du travail, une demande en réparation de son préjudice d'anxiété et des troubles dans les conditions d'existence en résultant. Le silence gardé par la ministre a fait naître une décision implicite de rejet. Par la présente requête, M. A demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme totale de 27 000 euros en réparation des préjudices résultant des carences fautives de l'Etat.
Sur les conclusions indemnitaires :
En ce qui concerne la prescription opposée en défense :
2. Aux termes du premier alinéa de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'Etat, les départements, les communes et les établissements publics : " Sont prescrites, au profit de l'Etat, des départements et des communes, sans préjudice des déchéances particulières édictées par la loi, et sous réserve des dispositions de la présente loi, toutes créances qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis ". Aux termes de l'article 2 de la même loi : " La prescription est interrompue par : / () Tout recours formé devant une juridiction, relatif au fait générateur, au montant ou au paiement de la créance, quel que soit l'auteur du recours et même si la juridiction saisie est incompétente pour en connaître, et si l'administration qui aura finalement la charge du règlement n'est pas partie à l'instance / () Un nouveau délai de quatre ans court à compter du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle a eu lieu l'interruption ". Aux termes de l'article 2 de la même loi : " La prescription est interrompue par : / () Tout recours formé devant une juridiction, relatif au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance, quel que soit l'auteur du recours et même si la juridiction saisie est incompétente pour en connaître, et si l'administration qui aura finalement la charge du règlement n'est pas partie à l'instance ; / () Un nouveau délai de quatre ans court à compter du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle a eu lieu l'interruption. Toutefois, si l'interruption résulte d'un recours juridictionnel, le nouveau délai court à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle la décision est passée en force de chose jugée ". Aux termes de l'article 3 de la même loi : " La prescription ne court ni contre le créancier qui ne peut agir, soit par lui-même ou par l'intermédiaire de son représentant légal, soit pour une cause de force majeure, ni contre celui qui peut être légitimement regardé comme ignorant l'existence de sa créance ou de la créance de celui qu'il représente légalement ".
3. Lorsque la responsabilité d'une personne publique est recherchée, les droits de créance invoqués en vue d'obtenir l'indemnisation des préjudices doivent être regardés comme acquis, au sens des dispositions citées au point 2, à la date à laquelle la réalité et l'étendue de ces préjudices ont été entièrement révélées, ces préjudices étant connus et pouvant être exactement mesurés.
4. Il résulte également de ces dispositions que le point de départ de la prescription quadriennale est la date à laquelle la victime est en mesure de connaître l'origine du dommage ou du moins de disposer d'indications suffisantes selon lesquelles ce dommage pourrait être imputable au fait de l'administration.
5. En premier lieu, le ministre du travail oppose la prescription quadriennale à la demande indemnitaire de M. A en faisant valoir que le délai de prescription a commencé à courir le 1er janvier 2014 dans la mesure où l'intéressé a nécessairement eu connaissance de l'existence de son préjudice, et donc de sa créance alléguée envers l'Etat, au plus tard en mai 2013, mois au cours duquel il a fait établir des attestations par d'anciens collègues afin d'établir son exposition à l'amiante.
6. Le ministre se fonde sur trois attestations des 26 et 27 mai 2013, par lesquelles MM. B, D et C, anciens collègues de la SNCF certifient qu'ils ont été exposés avec le requérant aux risques liés à l'inhalation de poussières d'amiante. M. B certifie ainsi qu'il a travaillé avec M. A au service d'entretien de la SNCF à Tarbes de 1982 à 2002 et qu'il bénéficie lui aussi du " suivi médical amiante ". Il précise que le requérant était technicien freiniste, qu'il a travaillé sur du matériel remorqué ANF, OCEM, DEV, VIC et Corail, fortement amianté, que l'amiante s'échappait de ces matériels lorsque les ouvriers effectuaient les travaux d'entretien et que la SNCF ne leur fournissait pas d'équipements de protection. M. D précise qu'il a travaillé avec le requérant au sein de l'équipe mécanique-frein de l'unité de Lourdes et qu'ils ont été en contact avec l'amiante lors des modifications des véhicules Corail, du remplacement des garnitures et des semelles de frein et de la maintenance des véhicules. Enfin, M. C indique qu'ils ont travaillé au technicentre de Lourdes sans équipement de protection pendant plusieurs mois, qu'il a lui-même dû mettre en œuvre son droit de retrait et que l'inspection du travail est intervenue en vue de faire cesser cette situation. Dans ces conditions, en l'absence de toutes circonstances particulières justifiées ou même alléguées de nature à établir qu'il pouvait légitimement ignorer l'existence de sa créance, M. A doit être regardé comme ayant eu une connaissance suffisante des risques réellement encourus au cours de son activité professionnelle au plus tard le 27 mai 2013. Le point de départ de la prescription quadriennale doit ainsi être fixé au plus tard au 1er janvier 2014.
7. En deuxième lieu, les recours formés à l'encontre de l'Etat par des tiers tels que d'autres salariés victimes, leurs ayants droit ou des sociétés exerçant une action en garantie fondée sur les droits d'autres salariés victimes ne peuvent être regardés comme relatifs au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance, dont ils ne peuvent dès lors interrompre le délai de prescription en application de l'article 2 de la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968.
8. Par ailleurs, si le dépôt par un ouvrier de l'Etat exposé aux poussières d'amiante d'une plainte avec constitution de partie civile contre une collectivité publique ou le fait de se porter partie civile afin d'obtenir des dommages et intérêts dans le cadre d'une instruction pénale déjà ouverte présente, au sens de l'article 2 de la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968, le caractère d'un recours relatif au fait générateur de la créance que son auteur détient sur la collectivité et interrompt par suite le délai de prescription de cette créance au profit de cet auteur, cette interruption ne saurait bénéficier à d'autres ouvriers de l'Etat exposés aux poussières d'amiante et demandant la réparation par l'Etat de préjudices liés à leur exposition à l'amiante, alors même qu'ils auraient travaillé dans les mêmes établissements ou parties d'établissements que l'auteur de la plainte, l'action en cause ne pouvant être regardée comme relative au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de leur propre créance.
9. En l'espèce, le fait générateur des créances dont se prévaut M. A est constitué par la carence fautive de l'Etat dans la prévention des risques liés à sa propre exposition aux poussières d'amiante, durant cette période d'exposition. Il ne peut donc se prévaloir des recours formés, soit à l'encontre de l'Etat, par des tiers tels que notamment les ayants droit des salariés ayant donné lieu aux quatre décisions du Conseil d'Etat du 3 mars 2004, ou des sociétés comme dans le cas notamment des décisions du 9 novembre 2015 et du 12 juillet 2018, soit à l'encontre de l'employeur, par les actions en reconnaissance de sa faute inexcusable formées devant les juridictions judiciaires, soit par la plainte pénale contre X déposée en 2006 par un salarié de la société Normed et une association alors qu'il ne résulte pas de l'instruction que cette action pénale viserait à engager l'action civile de la victime. Ces actions judicaires formées par d'autres salariés s'étant également trouvés exposés à des poussières d'amiante à l'occasion de l'exercice de leurs fonctions dans des entreprises différentes et au cours de périodes distinctes n'ont pu ainsi interrompre le délai de prescription. Par suite, alors que le requérant ne fait état d'aucun obstacle ou cas de force majeure ayant eu pour effet de retarder l'introduction de son action et que sa réclamation indemnitaire préalable n'a été présentée au ministre que le 1er mars 2022, il y a lieu d'accueillir l'exception de prescription quadriennale opposée en défense.
10. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. A doit être rejetée, y compris ses conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. A est rejetée.
Article 2 : La présente décision sera notifiée à M. E A et à la ministre du travail et de l'emploi.
Délibéré après l'audience du 2 octobre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Madelaigue, présidente,
M. Rousseau, premier conseiller,
Mme Foulon, conseillère.
Rendue publique par mise à disposition au greffe le 23 octobre 2024.
Le rapporteur,
S. ROUSSEAU
La présidente,
F. MADELAIGUE
La greffière,
A. STRZALKOWSKA
La République mande et ordonne à la ministre du travail et de l'emploi, en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition :
La greffière,
Tribunal Administratif de Pau — N° TA64-2202957
La décision concerne un recours en excès de pouvoir contre un arrêté préfectoral autorisant l'enregistrement d'une centrale d'enrobage à chaud. Le Tribunal Administratif de Pau rejette la requête de la société FL Immo 64, estimant que le dossier de demande d'enregistrement était complet et respectait les exigences légales, notamment celles de l'article R. 512-46-3 du code de l'environnement concernant la description des incidences notables sur l'environnement.
07/04/2026
Tribunal Administratif de Pau — N° TA64-2202950
Le Tribunal Administratif de Pau a été saisi d'un recours pour excès de pouvoir visant à annuler un arrêté préfectoral du 1er septembre 2022 enregistrant une centrale d'enrobage de bitume à chaud à Escout. Les requérants soutenaient que le dossier de demande méconnaissait l'article L. 512-7-1 du code de l'environnement en omettant d'évaluer les incidences notables sur l'environnement et les risques de pollution des sols et des eaux. Le tribunal a rejeté la requête, considérant que le dossier, conforme aux prescriptions générales de l'arrêté du 9 avril 2019, permettait au préfet d'apprécier les impacts du projet et de prescrire les mesures nécessaires.
07/04/2026
Tribunal Administratif de Pau — N° TA64-2202948
Le Tribunal Administratif de Pau a rejeté la requête en excès de pouvoir visant à annuler l'arrêté préfectoral du 1er septembre 2022 autorisant l'enregistrement d'une centrale d'enrobage de bitume. La juridiction a estimé que le dossier de demande, soumis à consultation publique, était complet et satisfaisait aux exigences du code de l'environnement, notamment les articles L. 512-7-1 et R. 512-46-3, en ce qui concerne l'évaluation des incidences notables sur l'environnement et la santé. Le tribunal a également écarté le moyen tiré de l'absence d'intérêt à agir de la requérante.
07/04/2026
Tribunal Administratif de Pau — N° TA64-2202201
Le Tribunal Administratif de Pau a rejeté le recours en excès de pouvoir visant à annuler un permis de construire délivré pour une centrale d'enrobés. Les juges ont estimé que le projet était conforme à la carte communale le classant en zone artisanale et industrielle, et ont écarté les moyens tirés de la procédure d'enregistrement ICPE, relevant d'une législation distincte. La décision s'appuie sur les dispositions du code de l'urbanisme.
07/04/2026