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AccueilJurisprudence administrativeN° TA64-2201485

Tribunal Administratif de Pau — Décision N° TA64-2201485

mercredi 13 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Pau
SectionTribunal Administratif de Pau
N° DossierTA64-2201485
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationCHAMBRE 3
Avocat requérantMAINIER-SCHALL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, un mémoire et des pièces complémentaires, enregistrés le 7 juillet 2022 et les 22 janvier, 6 octobre et 11 décembre 2023, M. A E et Mme F E, en leur nom propre et en qualité de représentants légaux de leurs enfants mineurs, D E et B E, représentés par Me Mainier-Schall, demandent au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 6 mai 2022 par lequel le préfet des Hautes-Pyrénées a rejeté la demande de regroupement familial présentée par M. E au bénéfice de son épouse et de leurs enfants, ensemble la décision implicite rejetant le recours gracieux formé à son encontre ;

2°) d'enjoindre au préfet des Hautes-Pyrénées de leur délivrer une autorisation provisoire de séjour et de réexaminer leur situation, dans un délai de sept jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) et de mettre à la charge de l'État une somme de 2 000 euros, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- l'administration a méconnu la procédure d'examen d'une demande de regroupement familial ;

- la motivation et la lettre d'envoi de l'arrêté attaqué comportent des erreurs ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen particulier de la situation personnelle des requérants ;

- l'arrêté litigieux méconnaît les dispositions des articles L. 434-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que les requérants remplissent les conditions pour bénéficier du regroupement familial sur place ;

- à titre subsidiaire, ce même arrêté méconnaît les dispositions du 7° de l'article L. 423-23 du même code en application duquel une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " devait être délivrée de plein droit à Mme E ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 435-1 du même code et de celles de la circulaire du 28 novembre 2012 relative aux conditions d'examen des demandes d'admission au séjour ;

- il porte également une atteinte disproportionnée à la vie privée et familiale de la requérante ;

- il porte, enfin, atteinte à l'intérêt supérieur des enfants des requérants, protégé par le 1 de l'article 3 de la convention de New-York relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 décembre 2022, le préfet des Hautes-Pyrénées conclut au rejet de la requête et demande, dans l'hypothèse où le tribunal ferait droit à la requête, à ce que la somme mise à la charge de l'État soit fixée à 500 euros.

Il soutient que les moyens soulevés par les époux E ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience en application de l'article R.732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Rousseau,

- les observations de Me Mainier-Schall représentant M. et Mme E et leurs enfants, présents.

Considérant ce qui suit :

1. M. A E, né en 1985 à Etchmiadzine (Arménie), de nationalité arménienne, est entré régulièrement sur le territoire français en 2007 et bénéficie d'une carte de séjour pluriannuelle valable du 27 avril 2020 au 26 avril 2024, portant la mention " salarié ". Par une demande en date du 10 novembre 2021, M. E a sollicité le regroupement familial au bénéfice de son épouse, Mme F G, née en 1996 à Armavir (Arménie) et de leurs enfants, D E et B E, nés respectivement le 30 novembre 2019 et le 31 juillet 2021 à Tarbes. Par un arrêté du 6 mai 2022, le préfet des Hautes-Pyrénées a rejeté cette demande. Par la présente requête, les époux E, agissant tant en leur nom propre qu'au nom de leurs enfants, demandent au tribunal l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 434-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins dix-huit mois, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial : / 1° Par son conjoint, si ce dernier est âgé d'au moins dix-huit ans ; / 2° Et par les enfants du couple mineurs de dix-huit ans ". Aux termes de l'article L. 434-6 du même code : " Peut être exclu du regroupement familial : () / 3° Un membre de la famille résidant en France ". En outre, aux termes de l'article L. 434-7 dudit code : " L'étranger qui en fait la demande est autorisé à être rejoint au titre du regroupement familial s'il remplit les conditions suivantes : / 1° Il justifie de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille ; / 2° Il dispose ou disposera à la date d'arrivée de sa famille en France d'un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant dans la même région géographique ; / 3° Il se conforme aux principes essentiels qui, conformément aux lois de la République, régissent la vie familiale en France, pays d'accueil ". Enfin, aux termes de l'article R. 434-6 de ce code : " Sous réserve des dispositions de l'article L. 434-7, le bénéfice du regroupement familial peut être accordé au conjoint () qui résident en France, sans recours à la procédure d'introduction. / Pour l'application du premier alinéa est entendu comme conjoint l'étranger résidant régulièrement en France sous couvert d'une carte de séjour temporaire d'une durée de validité d'au moins un an ou d'une carte de séjour pluriannuelle qui contracte mariage avec le demandeur résidant régulièrement en France dans les conditions prévues aux articles R. 434-1 et R. 434-2 ".

3. En outre, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

4. Lorsqu'il se prononce sur une demande de regroupement familial, le préfet est en droit de rejeter celle-ci dans le cas, notamment, où les membres de la famille à raison desquels la demande a été présentée résident sur le territoire français. Le préfet dispose toutefois d'un pouvoir d'appréciation et n'est pas tenu de rejeter la demande, en particulier dans le cas où ce refus porterait une atteinte excessive au droit de mener une vie familiale normale en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

5. Il ressort des pièces du dossier que Mme F G, ressortissante arménienne, est entrée sur le territoire français le 9 avril 2018, où elle réside depuis cette date. Elle s'est mariée avec M. E, le 23 novembre 2018, au consulat général de la République d'Arménie, à Marseille. Il est constant qu'à la date de la décision attaquée rejetant la demande de regroupement déposée par M. E, son épouse et leurs deux enfants résidaient sur le territoire français et se trouvaient donc au nombre des personnes susceptibles d'être exclues du bénéfice du regroupement familial en application du 3° de l'article L. 434-6 du code de l'entrée du séjour des étrangers et du droit d'asile précité.

6. Toutefois, les requérants font valoir qu'ils sont parents de deux jeunes enfants nés en France en 2019 et en 2021 à Tarbes, que M. E est titulaire d'un titre de séjour pluriannuel portant la mention " salarié " valable jusqu'en 2024, en raison du contrat de travail à durée indéterminée en vertu duquel il perçoit un revenu stable et suffisant, ce qui n'est pas contesté par le préfet, que le couple est propriétaire de son logement, dans lequel il réside avec les parents de son épouse, lesquels sont titulaires d'un titre de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " et qu'enfin, le frère de l'intéressée, Merujan G, réside également en France où il a été admis au séjour en qualité de réfugié.

7. Il ressort ainsi de l'ensemble de ces éléments que le centre des attaches familiales de M. E se situe en France, où il réside depuis 2007 et où sa famille a vocation à s'établir. Dans ces conditions, en rejetant l'admission au séjour de Mme E et des deux enfants du couple au titre du regroupement familial, le préfet des Hautes-Pyrénées a porté une atteinte disproportionnée à leur droit au respect de la vie privée et familiale au regard des buts poursuivis par cette décision, en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

8. Il résulte de tout ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, l'arrêté par lequel le préfet des Hautes-Pyrénées a rejeté la demande de regroupement familial déposée par M. E doit être annulé. Par voie de conséquence, la décision implicite de rejet née du silence gardé par le préfet sur le recours gracieux formé contre cet arrêté doit également être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure. ". Aux termes de l'article L. 911-2 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé. / La juridiction peut également prescrire d'office l'intervention de cette nouvelle décision. ".

10. Eu égard aux motifs d'annulation retenus, et en l'absence de contestation du préfet quant aux autres conditions du regroupement familial fixées à l'article L. 434-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la présente décision implique nécessairement que soient admis au séjour, au titre du regroupement familial, l'épouse et les deux enfants de M. E. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet des Hautes-Pyrénées d'y procéder, dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente décision. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de l'État, partie perdante dans la présente instance, une somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par les époux E et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet des Hautes-Pyrénées du 6 mai 2022, ensemble la décision implicite rejetant le recours gracieux formé à son encontre, sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint au préfet des Hautes-Pyrénées d'admettre au séjour, au titre du regroupement familial, l'épouse et les deux enfants de M. E, dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente décision.

Article 3 : L'État versera aux époux E la somme de 1 200 euros (mille deux cents euros) au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente décision sera notifiée à M. A E, à Mme F E et au préfet des Hautes-Pyrénées.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 21 février 2024 à laquelle siégeaient :

Mme Perdu, présidente,

M. Rousseau, premier conseiller,

Mme Portès, conseillère.

Rendue publique par mise à disposition au greffe le 13 mars 2024.

Le rapporteur,

Signé

S. ROUSSEAULa présidente,

Signé

S. PERDU

La greffière,

Signé

M. C

La République mande et ordonne au préfet des Hautes-Pyrénées en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

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