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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-1906665

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-1906665

lundi 16 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-1906665
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème chambre
Avocat requérantSCP HELLENBRAND & MARTIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 5 septembre 2019, 5 et 29 janvier 2021, et un mémoire récapitulatif, enregistré le 5 mars 2021, en application de l'article R. 611-8-1 du code de justice administrative, M. B F, représenté par Me Hellenbrand, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 10 juillet 2019 par laquelle le maire de la commune de Luppy a autorisé M. A à aménager un terrain communal séparant leurs fonds respectifs ;

2°) d'enjoindre à la commune de Luppy d'ordonner le rétablissement de ce terrain dans son état initial, cette injonction étant assortie d'une astreinte ;

3°) de condamner la commune de Luppy aux dépens ;

4°) de mettre à la charge de la commune de Luppy une somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. F soutient que :

-le litige relève de la compétence de la juridiction administrative ;

-la décision attaquée est entachée d'incompétence dès lors que c'est au conseil municipal qu'il appartient d'administrer les biens communaux en application des articles L. 2544-10 et L. 2544-11 du code général des collectivités territoriales ;

-l'autorisation accordée de réaliser des travaux sur une propriété communale relevant du domaine public méconnaît les articles L. 2121-1, L. 2122-1 et L. 2122-2 du code général des collectivités territoriales ;

-ces travaux sont contraires aux règles coutumières régissant les usoirs ;

-ils dénaturent la consistance de l'usoir, présentent un risque pour la sécurité de la circulation routière et entraînent une dépréciation de la propriété du requérant.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 8 juin 2020 et 22 mars 2021, la commune de Luppy, représentée par Me Gillig, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de M. F la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient :

-à titre principal, que la juridiction administrative est incompétente pour connaître du litige ;

-à titre subsidiaire, qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Par des mémoires enregistrés les 26 août 2020, 26 février et 1er mars 2021, M. D A, représenté par Me Vilchez, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de M. F la somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient :

-à titre principal, que la juridiction administrative est incompétente pour connaître du litige ;

-à titre subsidiaire, qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code général de la propriété des personnes publiques ;

- le code rural, notamment son article 506 ;

- le code rural et de la pêche maritime ;

- la codification des usages locaux à caractère agricole du département de la Moselle approuvée par délibération du conseil général de la Moselle du 9 janvier 1961 ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. E C,

- les conclusions de M. Laurent Guth, rapporteur public ;

- et les observations de Me Vienne représentant la commune de Luppy et de Me Vilchez représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. F est propriétaire, dans la commune de Luppy, d'une maison située rue de Tragny après l'intersection avec la rue du Château. Le 4 mars 2019, M. A a acquis la maison immédiatement voisine à l'angle des deux rues. Il a également acquis des terrains nus à usage agricole longeant l'arrière des deux maisons. A la date d'un constat dressé le 12 avril 2019, un passage engazonné propriété de la commune, perpendiculaire à la rue de Tragny et parallèle à la rue du Château, rejoignait, en passant entre les deux maisons, le mur de clôture de ces terrains nus. Estimant insuffisant l'accès dont il disposait à ces derniers, M. A a procédé à la destruction du mur de clôture et obtenu du maire de Luppy, le 10 juillet 2019, l'autorisation d'aménager à ses frais le passage engazonné afin de le rendre carrossable. M. F a saisi le juge des référés de ce tribunal de demandes tendant à ce que soient ordonnées la suspension des travaux entrepris par M. A et la remise en état du passage. Par une décision du 24 février 2020, le Conseil d'Etat a rejeté son pourvoi en cassation contre l'ordonnance du 12 août 2019 par laquelle le juge des référés a rejeté ces demandes. Par la présente requête, il demande au tribunal de prononcer l'annulation de la décision du 10 juillet 2019 du maire de Luppy.

Sur l'exception d'incompétence de la juridiction administrative :

2. En vertu des dispositions de l'article 506 du code rural (ancien) dont la teneur a depuis lors été reprise à l'article L. 511-3 du code rural et de la pêche maritime, la chambre départementale d'agriculture peut être appelée par l'autorité administrative à grouper, coordonner et codifier, pour les soumettre ensuite à l'approbation du département, les coutumes et usages locaux à caractère agricole qui servent ordinairement de base aux décisions judiciaires. Par délibération du 9 janvier 1961, le conseil général de la Moselle a approuvé la codification par la chambre départementale d'agriculture des usages locaux à caractère agricole de ce département, lesquels reconnaissent notamment des droits aux riverains sur certains terrains dénommés " usoirs ". Il résulte des dispositions combinées des articles 59 à 62 de cette codification que les droits coutumiers reconnus au riverain sur " l'usoir ", opposables à l'autorité chargée de la gestion du domaine lorsque " l'usoir " en fait partie, consistent principalement en la faculté d'y déposer ce qui est nécessaire à son exploitation sans que cette utilisation interdise de façon permanente la circulation des autres usagers.

3. Toutefois, aux termes de l'article 57 de la codification : " On comprend sous la dénomination d'usoir l'affectation spéciale d'une bande de terrain, mais aussi cette bande de terrain elle-même le long des routes à la traversée des localités jusqu'aux immeubles construits. / L'immeuble peut être attenant à cette bande de terrain par la façade principale ou par les côtés ou même par l'arrière. / Habituellement, mais pas nécessairement, l'usoir est séparé de la route proprement dite par un caniveau. / L'emplacement ou l'usage d'un emplacement quelconque séparé par un chemin ou autrement de l'immeuble, pour les besoins duquel sera utilisé l'emplacement, ne constitue pas un " usoir ". " Il résulte de la lettre même de ces dispositions que seul peut avoir le caractère d'un " usoir " l'espace non bâti compris entre une voie traversant une localité et l'une quelconque des façades des bâtiments implantés le long de cette voie, à l'exclusion en particulier des espaces qui, quand bien même bordés latéralement par des bâtiments, sont situés entre la voie et un terrain non bâti ou l'enceinte de ce dernier.

4. Il ressort des pièces du dossier que le passage sur lequel des travaux ont été autorisés par la décision attaquée du 10 juillet 2019 du maire de Luppy, certes ouvert entre la maison dont M. F est propriétaire et celle de son voisin, mais qui est compris entre la rue de Tragny et un terrain nu, ne pouvait être qualifié d'" usoir " dès lors qu'il ne longeait pas des façades de bâtiments implantés le long d'une voie. Il suit de là que la parcelle litigieuse ne constituait pas une dépendance du domaine public de la commune de Luppy pour ce motif. Cette parcelle n'étant par ailleurs pas affectée à un service public ou à l'usage direct du public, elle constitue une dépendance du domaine privé de la commune. La contestation de l'autorisation accordée par le maire à un propriétaire riverain d'effectuer des travaux permettant la conservation et l'entretien de cette parcelle, qui n'affecte ni le périmètre, ni la consistance du domaine privé communal, ne met en cause que des rapports de droit privé et relève donc de la compétence des juridictions de l'ordre judiciaire. Il s'ensuit qu'il y a lieu d'accueillir l'exception d'incompétence opposée par la commune de Luppy et le bénéficiaire de l'autorisation, M. A, et de rejeter la requête de M. F comme portée devant une juridiction incompétente pour en connaître.

Sur les conclusions tendant à l'application des articles L. 761-1 et R. 761-1 du code de justice administrative :

5. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de M. F la somme de 1 500 euros à verser à la commune de Luppy et à M. A. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et R. 761-1 font obstacle à ce qu'une somme soit mise à ce titre à la charge de la commune de Luppy qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante.

D E C I D E :

Article 1 : La requête de M. F est rejetée comme portée devant une juridiction incompétente pour en connaître.

Article 2 : M. F versera à la commune de Luppy la somme de 1 500 (mille cinq cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : M. F versera à M. A la somme de 1 500 (mille cinq cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B F, à M. D A et à la commune de Luppy.

Délibéré après l'audience du 19 décembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Julien Iggert, président,

M. Christophe Michel, premier conseiller,

M. Mohammed Bouzar, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 16 janvier 2023.

Le rapporteur,

C. C

Le président,

J. IGGERT

Le greffier,

S. PILLET

La République mande et ordonne au préfet de la Moselle en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Strasbourg, le

Le greffier,

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