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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2005015

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2005015

jeudi 21 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2005015
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantREMY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés respectivement les 30 juillet 2020, 14 mars 2022 et 19 janvier 2023, la Fédération du Bas-Rhin pour la pêche et la protection du milieu aquatique, représentée par Me Amiet, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 11 octobre 2019, par lequel le préfet du Bas-Rhin a refusé d'abroger le décret du 5 juin 1852 par lequel un droit d'eau attaché au site dit du " canal Jacquel " a été reconnu à son propriétaire, ensemble la décision du 19 février 2020, rejetant son recours grâcieux ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de prendre un arrêté abrogeant le décret du 5 juin 1852 et l'autorisant à effectuer des travaux de remise en état dans un délai de 2 mois à compter du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) à titre subsidiaire de surseoir à statuer jusqu'à l'intervention d'une décision du juge judiciaire, saisi par question préjudicielle, sur la question de l'identité du titulaire du droit d'eau attaché au site du canal Jacquel ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la procédure contradictoire n'a pas été respectée ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- la décision est entachée d'une erreur de fait car la société MMC n'est pas seule propriétaire du droit d'eau ;

- dès lors qu'elle est en partie titulaire du droit d'eau, elle ne peut être considérée comme un tiers au sens de l'article L. 242-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- la décision viole le principe de séparation des autorités administrative et judiciaire.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 juillet 2021, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'aucun des moyens présentés par la requérante n'est fondé.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 avril 2022, la SCI MMC, représentée par Me Remy conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'environnement ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de procédure civil ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Hélène Bronnenkant,

- les conclusions de M. Alexandre Therre, rapporteur public,

- les observations de Me Amiet, avocat de la Fédération du Bas-Rhin pour la pêche et la protection du milieu aquatique ;

- les observations de Mme A, représentant la préfecture du Bas-Rhin.

Considérant ce qui suit :

1. Un décret présidentiel du 5 juin 1852 a autorisé l'édification du moulin dit " B " à Dinsheim-sur-Bruche et a autorisé son propriétaire à utiliser l'énergie hydraulique de la Bruche. Un arrêté du ministre pour l'Alsace Lorraine du 12 juillet 1904 a modifié la consistance de cette autorisation. Une partie de l'installation, comprenant les terrains sur l'emprise desquels se trouve le canal d'amenée de l'eau, a été cédée avec la mention " en ce compris le droit de l'eau du canal usinier " à la fédération du Bas-Rhin pour la pêche et la protection du milieu aquatique (ci-après FDPPMA) par un acte du 9 novembre 1995. La société MMC a par ailleurs acquis auprès de la société Bubendorf, le 2 décembre 2005, le reste de l'installation, comprenant notamment le bâtiment de l'usine hydroélectrique. Le 21 janvier 2011, après avoir abandonné un projet d'ouvrage piscicole sur ce site, la FDPPMA a informé le préfet du Bas-Rhin de son intention de remettre le site en état et lui a demandé l'abrogation de l'autorisation réglementant l'usage du cours d'eau. Elle a porté à la connaissance du préfet, le 16 mai 2012, le dossier de remise en état du site. Par un arrêté en date du 18 septembre 2012, le préfet a, d'une part, prescrit les modalités de remise en état du site, et d'autre part, abrogé le décret du 5 juin 1852 et l'arrêté du 12 juillet 1904 précités. Par un arrêt du 16 mars 2018, le Conseil d'Etat a annulé l'arrêté du 18 septembre 2012. Ayant repris l'instruction de la demande d'abrogation du droit d'eau attaché au site " canal Jacquel ", le préfet a par arrêté du 11 octobre 2019, dont la FDPPMA demande l'annulation, refusé de faire droit à cette demande d'abrogation.

Sur la légalité externe de la décision attaquée :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable. ".

3. D'une part, et dès lors que la demande d'abrogation émane de la requérante, le préfet n'était pas tenu d'organiser une procédure contradictoire avec elle. D'autre part, le principe du contradictoire n'implique pas que les observations de tiers recueillies par l'administration soient communiquées au demandeur, ni qu'un débat contradictoire soit organisé entre eux. Les éléments transmis par la SCI MMC n'avaient ainsi pas à être soumis à la fédération requérante avant l'adoption de la décision en litige.

4. En deuxième lieu il ressort des termes mêmes de l'arrêté contesté qu'il comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Il est ainsi suffisamment motivé.

Sur la légalité interne de la décision attaquée :

5. Aux termes de l'article R. 771-2 du code de justice administrative : " Lorsque la solution d'un litige dépend d'une question soulevant une difficulté sérieuse et relevant de la compétence de la juridiction judiciaire, la juridiction administrative initialement saisie la transmet à la juridiction judiciaire compétente. Elle sursoit à statuer jusqu'à la décision sur la question préjudicielle ".

6. Sont regardées comme fondées en titre ou ayant une existence légale, les prises d'eau sur des cours d'eaux non domaniaux qui sont établies en vertu d'un acte antérieur à l'abolition des droits féodaux. Sont également dans ce cas les prises d'eau sur des cours d'eau domaniaux fondées sur des droits acquis antérieurement à l'édit de Moulins ainsi que, quel que soit le régime des cours d'eau, les prises d'eau exploitées en vertu de droits acquis dans le cadre de la vente de biens nationaux.

7. Les droits fondés en titre constituent des droits d'usage de l'eau. Ils ont le caractère de droits réels immobiliers. Toutefois, tout en confirmant le régime des droits acquis, les dispositions législatives du code de l'environnement relatives à la police de l'eau les ont inclus dans leur champ d'application. En particulier, le II de l'article L. 214-6 du code de l'environnement dispose que les installations et ouvrages fondés en titre " sont réputés déclarés ou autorisés " pour l'application des articles L. 214-1 à L. 214-6 du code et les droits fondés en titre sont soumis aux conditions générales d'abrogation, de révocation et de modification des autorisations définies par les articles L 214-4 et L 215-10 du même code. En outre, l'autorité administrative exerçant ses pouvoirs de police de l'eau, peut modifier la portée d'un droit fondé en titre en imposant le respect de prescriptions.

8. Il appartient dès lors à la juridiction administrative de se prononcer sur l'existence ou la consistance d'un droit d'usage de l'eau fondé en titre et de statuer sur toute contestation sur l'un ou l'autre de ces points. Il appartient en revanche au juge judiciaire de connaître de toute contestation relative à la personne titulaire d'un tel droit.

9. La question concernant le caractère indivisible que constitue le droit d'eau issu du décret présidentiel du 5 juin 1852 ainsi que de l'identité de la ou des personnes titulaires de ce droit soulève une question sérieuse relevant de la juridiction judiciaire, dont dépend la solution de ce litige.

10. Ainsi, il y a lieu de saisir le tribunal judiciaire de Saverne compétent en application de l'article 44 du code de procédure civile, d'une question préjudicielle sur ce point en application de l'article R. 771-2 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Il est sursis à statuer sur la requête de la fédération du Bas-Rhin pour la pêche et la protection du milieu aquatique dirigée contre l'arrêté du préfet du Bas-Rhin du 11 octobre 2019 jusqu'à ce que le tribunal judiciaire de Saverne se soit prononcé sur les questions de savoir :

- si le droit d'eau issu du décret présidentiel du 5 juin 1852 est divisible ;

- en fonction de la réponse apportée à cette première question, quelle est ou quelles sont les personnes titulaires de ce droit d'eau.

Article 2 : Tous droits et moyens des parties sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la fédération du Bas-Rhin pour la pêche et la protection du milieu aquatique, au ministre de la transition écologique et de la cohesion des territoires, à la SCI MMC et au président du tribunal judiciaire de Saverne. Copie en sera adressée à la préfète du Bas-Rhin.

Délibéré après l'audience du 30 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Dhers, président,

M. Biget, premier conseiller,

Mme Bronnenkant, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 21 décembre 2023.

La rapporteure,

H. Bronnenkant

Le président,

S. Dhers

La greffière,

N. Adjacent

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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