mercredi 19 octobre 2022
| Juridiction | Tribunal Administratif de Strasbourg |
| Section | Tribunal Administratif de Strasbourg |
| N° Dossier | TA67-2006844 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 1ère chambre |
| Avocat requérant | CABAILLOT |
Vu la procédure suivante : Par une requête enregistrée le 29 octobre 2020, Mme B, représentée par Me Cabaillot demande au tribunal : 1°) d'annuler la décision implicite de rejet de sa demande indemnitaire préalable formée par lettre du 25 juin 2020, réceptionnée par le GRETA Lorraine Est le 30 juin 2020 ; 2°) par voie de conséquence, de lui octroyer le bénéfice de la protection fonctionnelle ; 3°) de condamner l'établissement GRETA Lorraine Est à lui verser la somme de 15 000 euros en réparation du préjudice moral et la somme de 15 122 euros en réparation du préjudice de carrière qu'elle estime avoir subis en raison de faits constitutifs de harcèlement moral ; 4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761 1 du code de justice administrative. Elle soutient que : - alors qu'elle occupe un poste de secrétaire administrative au centre de formation d'apprentis (CFA) depuis 1994, il lui a été demandé, à partir de 2015, d'exercer des fonctions relevant d'un rang inférieur relatives à la vie scolaire ; à compter de l'année 2017, ses attributions ont été substantiellement modifiées et ses conditions de travail se sont dégradées ; son poste a été progressivement vidé de sa substance par la suppression de tâches qui lui incombaient jusqu'alors ; elle a été mise à l'écart et privée d'un bureau et de moyens de communication permettant d'exécuter dans de bonnes conditions le peu de missions lui étant encore attribuées ; - ces faits sont constitutifs de harcèlement moral et elle a le droit de bénéficier de la protection fonctionnelle ; - elle a subi un préjudice moral évalué à la somme de 15 000 euros et un préjudice de carrière évalué à la somme de 15 122 euros. Par un mémoire en défense enregistré le 1er avril 2021, le recteur de l'académie de Nancy-Metz demande au tribunal, à titre principal, de prononcer sa mise hors de cause et conclut, à titre subsidiaire, au rejet de la requête. Il fait valoir que : - les agents contractuels des GRETA ne sont pas des agents de l'Etat mais des agents de l'établissement public d'enseignement désigné comme établissement support au sein du groupement d'établissements ; en l'espèce, la requérante n'est pas employée par les services de l'Etat mais par le proviseur du lycée Henri Nominé, directeur du centre de formation d'apprentis, seul compétent pour présenter des observations en défense dans le présent litige ; - les conclusions tendant à l'octroi de la protection fonctionnelle sont irrecevables dès lors qu'il n'appartient pas au tribunal de décider d'accorder cette protection à un agent public en lieu et place de son employeur ; - les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés. Par un mémoire en défense, enregistré le 31 mars 2022, le proviseur du lycée Henri Nominé, établissement support du GRETA Lorraine Est, représenté par Me Zimmer, conclut au rejet de la requête et demande au tribunal de mettre à la charge de Mme B la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Il fait valoir que : - les conclusions portant sur l'octroi de la protection fonctionnelle sont irrecevables ; d'une part, aucune demande préalable n'a été adressée à l'administration concernant le bénéfice de la protection fonctionnelle de sorte que le contentieux n'est pas lié sur ce point ; d'autre part, hors les cas prévus par les dispositions des articles L. 911-1 et suivants du code de justice administrative, il n'appartient pas au tribunal d'adresser des injonctions à l'administration ; - les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés. Par une ordonnance du 31 mars 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 29 avril 2022. Vu les autres pièces du dossier. Vu : - le code de l'éducation, - la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983, - loi n° 2018-771 du 5 septembre 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel, - le décret n° 86-83 du 17 janvier 1986 relatif aux dispositions générales applicables aux agents contractuels de l'Etat, - le décret du 12 avril 2019 intégrant l'apprentissage aux missions des groupements d'établissements constitués en application de l'article L. 423-1 du code de l'éducation, - le code de justice administrative. Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience. Ont été entendus au cours de l'audience publique : - le rapport de Mme C, - les conclusions de M. Gros, rapporteur public, - et les observations de Me Cheminet, représentant le lycée Henri Nominé de Sarreguemines. Considérant ce qui suit : 1. Mme B a été recrutée le 3 janvier 1994 par le directeur du centre de formation d'apprentis (CFA) Henri Nominé à Sarreguemines en qualité de secrétaire administrative, dans le cadre d'un contrat à durée déterminée, renouvelé chaque année jusqu'au 13 mars 2012, puis d'un contrat à durée indéterminée, signé le 24 juin 2013. A la suite de l'intégration des activités de formation par apprentissage au sein du groupement d'établissement (GRETA) Lorraine Est, Mme B a conclu un nouveau contrat le 10 janvier 2020 avec effet au 1er janvier 2020. Le proviseur du lycée Henri Nominé, employeur de Mme B depuis 1994 en qualité de directeur du CFA, demeure l'employeur de l'intéressée en qualité de chef de l'établissement support du GRETA. Par une lettre du 25 juin 2020, réceptionnée par le GRETA Lorraine Est le 30 juin 2020, Mme B doit être regardée comme ayant demandé que lui soit accordé le bénéfice de la protection fonctionnelle et que la somme totale de 30 122 euros lui soit versée en réparation des préjudices qu'elle aurait subis. Une décision implicite de rejet est née du silence gardé par l'administration sur ses demandes. Par la présente requête, Mme B doit être regardée comme demandant l'annulation de la décision implicite de rejet de ses demandes présentées le 25 juin 2020 et demande la condamnation du GRETA Lorraine Est à lui verser les sommes réclamées en réparation des préjudices résultant de faits de harcèlement dont elle s'estime victime. Sur les conclusions à fin de condamnation : 2. Aux termes du premier alinéa de l'article 6 quinquiès de la loi du 13 juillet 1983 : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. " 3. Il appartient à l'agent public qui soutient avoir été victime de faits constitutifs de harcèlement moral de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles d'en faire présumer l'existence. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'administration auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral. Pour être qualifiés de harcèlement moral, ces agissements doivent être répétés et excéder les limites de l'exercice normal du pouvoir hiérarchique. Dès lors qu'elle n'excède pas ces limites, une simple diminution des attributions justifiée par l'intérêt du service, en raison d'une manière de servir inadéquate ou de difficultés relationnelles, n'est pas constitutive de harcèlement moral. 4. En premier lieu, Mme B soutient que les nouvelles fiches de poste que son employeur lui a demandé de signer en 2015, en 2017 et en 2019 comportaient des missions supplémentaires sans lien avec les tâches exécutées par ses soins depuis 1994 en qualité de secrétaire du CFA et que ces nouvelles attributions relevaient d'un grade inférieur au sien. 5. D'une part, si les fiches de poste proposées à Mme B à compter de 2015 comportaient, outre les missions antérieurement assurées en qualité de secrétaire du CFA, quelques missions relatives à la vie scolaire, il n'est pas démontré que ses missions ne correspondraient pas à son grade de secrétaire administrative. La requérante n'apporte par ailleurs aucun élément permettant d'établir qu'il lui aurait été demandé de procéder à la surveillance de la cour de récréation. 6. D'autre part, la loi du 5 septembre 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel a étendu le champ de la formation professionnelle définie à l'article L. 6313-1 du code du travail aux actions de formation par apprentissage. Le décret du 12 avril 2019 intégrant l'apprentissage aux missions des groupements d'établissements constitués en application de l'article L. 423-1 du code de l'éducation a modifié en conséquence les dispositions réglementaires de ce code relatives à ces groupements. Il est constant que l'intégration des activités du CFA de Sarreguemines au sein du GRETA Lorraine Est a impliqué des modifications des missions de Mme B, en raison d'une part, du transfert aux formateurs de l'unité de formation des apprentis (UFA) dans le cadre de leurs heures d'activités spécifiques ou au service commun de gestion du GRETA de certaines missions auparavant confiées au centre de formation d'apprentis, et, d'autre part, en raison du changement de public accueilli constitué en partie d'apprenants en formation continue et non plus seulement en apprentissage. Si certaines tâches auparavant exercées en qualité de secrétaire du CFA ont disparu à compter du 1er janvier 2020, les défendeurs font valoir sans être contredits que de nouvelles missions ont été confiées à Mme B telles que la prise en charge de l'accueil téléphonique et physique des formateurs et des stagiaires, la gestion de la base stagiaire, la gestion et le contrôle des feuilles d'émargement des formateurs et des stagiaires ou encore la saisie des présences et des absences des stagiaires sur le logiciel Kairos ou Spila. Il n'est pas démontré que ces nouvelles missions étaient incompatibles avec la charge de travail impliquée par les missions de secrétariat ni qu'elles ne seraient pas compatibles avec le grade détenu par Mme B. 7. Il ne résulte ainsi pas de l'instruction que les modifications des missions confiées à Mme B auraient été motivées par un motif étranger à l'intérêt du service ni qu'elles révèleraient une dévaluation de son travail. 8. En deuxième lieu, Mme B soutient qu'elle aurait volontairement été mise à l'écart de l'organisation administrative par son nouvel employeur lors du déménagement du CFA dans des nouveaux locaux à l'automne 2017. Toutefois, il résulte de l'instruction que Mme B est restée provisoirement affectée dans les anciens locaux entre le 28 août et le 23 octobre 2017 afin d'assurer la continuité du service public auprès des différents partenaires extérieurs et des apprentis, notamment ceux bénéficiant de cours de cuisine encore dispensés dans les anciens locaux à raison de trois jours par semaine, et ce le temps nécessaire à la finalisation technique du déménagement dans les nouveaux locaux professionnels. Si Mme B soutient qu'elle ne s'est pas vu attribuer de bureau lors de son arrivée dans les nouveaux locaux le 6 novembre 2017, il est constant qu'elle avait été informée du caractère temporaire de l'espace de travail dédié provisoirement installé dans le bureau partagé avec sa collègue et qu'au jour de son retour d'arrêt maladie sur la période du 7 novembre au 4 décembre 2017, un bureau avait été aménagé pour elle au même étage que la direction de l'unité de formation d'apprentis et dans des conditions d'ergonomie comparables à celles offertes à ses collègues. La circonstance que ce bureau comporte une ouverture sur un lieu de passage du public ne permet pas, à elle seule, de considérer qu'il n'offrait pas de bonnes conditions de travail à la requérante dès lors que les attributions de cette dernière comportent notamment des missions d'accueil du public. Ainsi, les conditions de travail proposées à Mme B ne sont pas de nature à faire présumer un quelconque harcèlement moral à son égard ou une volonté de l'isoler. 9. En troisième lieu, si Mme B soutient qu'elle a été privée d'accéder à son bureau en raison d'un changement de barillet de la serrure, sans information préalable à son attention, les défendeurs font valoir sans être contredits, d'une part, que les changements de barillet ont été décidés et mis en œuvre pour l'ensemble des bureaux du GRETA et d'autre part, que la requérante a été mise en possession de la nouvelle clef de son bureau dans la demi-heure qui a suivi son arrivée sur son lieu de travail le 6 janvier 2020 à son retour d'arrêt de travail. 10. En quatrième lieu, la requérante n'apporte pas d'éléments permettant de démontrer que les interruptions de connexion au réseau internet et les difficultés d'accès au réseau de téléphonie qu'elle a éprouvées au 1er trimestre 2020 ne seraient pas la simple résultante des changements d'opérateurs à compter du 1er janvier 2020 en raison du transfert de la comptabilité de l'unité de formation d'apprentis sur le budget global du GRETA à la suite de l'intégration des centres de formation des apprentis dans les GRETA. Le GRETA fait valoir sans être contredit que ces difficultés techniques ont concerné l'ensemble de la structure de manière générale et non pas uniquement Mme B et que les lignes ont été rétablies de manière pérenne dès que les réparations ont pu être effectuées. 11. En cinquième lieu, Mme B soutient qu'elle aurait été privée des informations et outils nécessaires à l'exercice de ses missions à compter du mois de janvier 2020. Toutefois, d'une part, elle ne démontre pas qu'elle n'aurait pas bénéficié d'un temps de formation suffisant lui permettant d'utiliser le nouveau logiciel de gestion et d'accomplir de manière satisfaisante les tâches qui lui étaient attribuées. La seule circonstance que sa collègue aurait bénéficié d'un volume supérieur d'heures de formation ne permet pas de caractériser une discrimination à son encontre ou une intention de la mettre à l'écart de la nouvelle organisation. D'autre part, la circonstance que Mme B n'ait pas été destinataire de trois courriels envoyés par sa hiérarchie en janvier et avril 2020 sur des sujets relatifs à la formation des apprentis ne permet pas, à elle seule, de faire présumer une discrimination volontaire à son encontre ou des faits de harcèlement. 12. Il résulte de tout ce qui précède que les éléments de fait présentés par Mme B ne sont pas susceptibles de faire présumer l'existence d'un harcèlement moral. Par conséquent, la requérante n'est pas fondée à demander l'engagement de la responsabilité de l'administration en raison du harcèlement moral dont elle estime avoir été victime. Les conclusions indemnitaires dirigées contre le GRETA Lorraine Est doivent par suite être rejetées, sans qu'il soit besoin de statuer sur leur recevabilité. Sur les conclusions à fin d'annulation du refus implicite d'octroi de la protection fonctionnelle : 13. Aux termes de l'article 11 de cette même loi : " Les fonctionnaires bénéficient, à l'occasion de leurs fonctions, d'une protection organisée par la collectivité publique dont ils dépendent, conformément aux règles fixées par le code pénal et les lois spéciales. / () La collectivité publique est tenue de protéger les fonctionnaires contre les menaces, violences, voies de fait, injures, diffamations ou outrages dont ils pourraient être victimes à l'occasion de leurs fonctions, et de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté. () ". Si la protection résultant de ce principe n'est pas applicable aux différends susceptibles de survenir, dans le cadre du service, entre un agent public et l'un de ses supérieurs hiérarchiques, il en va différemment lorsque les actes du supérieur hiérarchique sont, par leur nature ou leur gravité, insusceptibles de se rattacher à l'exercice normal du pouvoir hiérarchique. Des agissements répétés de harcèlement moral peuvent ainsi permettre à l'agent public qui en est l'objet d'obtenir la protection fonctionnelle prévue par ces dispositions. 14. Les faits en cause n'excédant pas l'exercice normal du pouvoir hiérarchique, Mme B n'est pas fondée à soutenir que la protection prévue par les dispositions de l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983 citées au point 13 aurait dû lui être accordée. En conséquence, elle n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision lui refusant le bénéfice de la protection fonctionnelle. Les conclusions à fin d'annulation doivent être rejetées, sans qu'il soit besoin de statuer sur les fins de non-recevoir opposées en défense. Sur les conclusions à fin d'injonction : 15. Le présent jugement, qui rejette l'ensemble des conclusions de la requérante, n'implique aucune mesure d'exécution. Les conclusions aux fins d'injonction doivent être rejetées, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur leur recevabilité. Sur les frais de l'instance : 16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge du GRETA Lorraine Est, qui n'est pas la partie perdante, la somme que Mme B réclame au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de la requérante une somme au titre des frais exposés par le GRETA Lorraine Est à l'occasion du présent litige. D E C I D E : Article 1 : La requête de Mme B est rejetée. Article 2 : Les conclusions présentées par le proviseur du lycée Henri Nominé de Sarreguemines en qualité de chef d'établissement support du GRETA Lorraine Est en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées. Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, au proviseur du lycée Henri Nominé et au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse. Copie en sera adressée, pour information, au recteur de l'académie de Nancy-Metz.
Délibéré après l'audience du 29 septembre 2022, à laquelle siégeaient : Mme Dulmet, présidente,Mme Vicard, première conseillère, Mme Jordan-Selva, première conseillère. Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 octobre 2022. La rapporteure, S. C La présidente, A. DULMET Le greffier, S. BRONNER La République mande et ordonne au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision. Pour expédition conforme, Le greffier,2N° 2006844
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