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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2006852

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2006852

mardi 11 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2006852
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème Chambre
Avocat requérantSELARL OFFICIO AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 2 novembre 2020, le syndicat CFDT Interco de la Moselle, représenté par Me Cochereau, demande au tribunal :

1°) d'annuler la délibération du conseil d'administration du service départemental d'incendie et de secours de la Moselle du 9 juillet 2020 en tant qu'elle interdit aux sapeurs-pompiers le " port de la barbe, pattes, favoris et de toute pilosité sur les joues et sous le menton ", autorise à ces derniers le " port de la moustache et des boucs taillés (), dès lors qu'ils n'interfèrent pas physiquement avec les protections respiratoires, les valves et qu'ils garantissent la continuité du joint facial " et habilite le chef de corps à exiger temporairement, " en fonction de la situation sanitaire générale ", le rasage intégral pour des raisons de santé et de sécurité ;

2°) de mettre à la charge du service départemental d'incendie et de secours de la Moselle le versement de la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

Le syndicat requérant soutient que :

- les dispositions de l'article 2 du décret du 25 septembre 1990 portant dispositions communes à l'ensemble des sapeurs-pompiers professionnels ont été méconnues ;

- celles de l'article 8 de l'arrêté du 8 avril 2015 fixant les tenues, uniformes, équipements, insignes et attributs des sapeurs-pompiers ont également été méconnues ;

- les mesures litigieuses sont contraires à l'article 2 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 ;

- les mesures litigieuses sont contraires à l'article 4 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 ;

- elles portent une atteinte disproportionnée à la liberté individuelle ;

- elles ne sont pas justifiées.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 mai 2021, le service départemental d'incendie et de secours de la Moselle conclut au rejet de la requête et demande au tribunal de mettre à la charge du syndicat CFDT Interco de la Moselle la somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par le syndicat CFDT Interco de la Moselle n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution, notamment son Préambule ;

- la loi n°83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n°84-53 du 26 janvier 1984 ;

- le décret n°90-850 du 25 septembre 1990 ;

- l'arrêté du 8 avril 2015 fixant les tenues, uniformes, équipements, insignes et attributs des sapeurs-pompiers ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C A,

- les conclusions de M. Arnaud Lusset, rapporteur public,

- les observations de Me Batot, substituant Me Cochereau, représentant le syndicat CFDT Interco de la Moselle,

- et les observations de M. B, représentant le service départemental d'incendie et de secours de la Moselle.

Considérant ce qui suit :

1. Par une délibération du 9 juillet 2020, le conseil d'administration du service départemental d'incendie et de secours de la Moselle a notamment interdit aux sapeurs-pompiers le " port de la barbe, pattes, favoris et de toute pilosité sur les joues et sous le menton ", permis à ces derniers le " port de la moustache et des boucs taillés (), dès lors qu'ils n'interfèrent pas physiquement avec les protections respiratoires, les valves et qu'ils garantissent la continuité du joint facial. " et autorisé le chef de corps à exiger temporairement, " en fonction de la situation sanitaire générale ", le rasage intégral pour des raisons de santé et de sécurité. Le syndicat CFDT Interco de la Moselle a formé un recours gracieux le 2 septembre 2020 contre ces décisions qui a été implicitement rejeté. Le syndicat requérant demande au tribunal d'annuler ces décisions et le rejet implicite de son recours administratif.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

S'agissant de la décision autorisant le port de la moustache et des boucs taillés, dès lors qu'ils n'interfèrent pas physiquement avec les protections respiratoires, les valves et qu'ils garantissent la continuité du joint facial.

2. En premier lieu, aux termes de l'article 2 du décret du 25 septembre 1990 portant dispositions communes à l'ensemble des sapeurs-pompiers professionnels : " Les sapeurs-pompiers sont astreints pendant la durée du service au port de l'une des tenues réglementaires qui sont revêtues sur l'ordre de leur chef. Les sapeurs-pompiers doivent s'abstenir, lorsqu'ils sont en tenue, de toute attitude ou comportement incompatible avec l'exercice de leurs fonctions. Ils ne sont pas autorisés à porter l'une des tenues réglementaires à l'occasion de manifestations sur la voie publique soumises au régime de déclaration préalable prévu par les articles L. 211-1 à L. 211-4 du code de la sécurité intérieure. ". Ces dispositions n'ont ni pour objet, ni pour effet de réglementer le port de la moustache et des boucs taillés par les sapeurs-pompiers. Par suite, le syndicat CFDT Interco de la Moselle ne peut utilement s'en prévaloir à l'encontre de la décision litigieuse.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de l'arrêté du 8 avril 2015 fixant les tenues, uniformes, équipements, insignes et attributs des sapeurs-pompiers : " Pour des raisons d'hygiène et de sécurité : () - le rasage est impératif pour la prise de service ; dans le cas particulier du port de la barbe ou de la moustache, celles-ci doivent être bien taillées et permettre une efficacité optimale du port des masques de protection. ". Ces dispositions autorisent les sapeurs-pompiers à porter la moustache dans la mesure où il est compatible avec le port des masques de protection, ce qui est également le cas de la décision contestée. Il suit de là que le moyen tiré de leur méconnaissance ne peut qu'être écarté.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article 2 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen du 26 août 1789 : " Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l'oppression. ". Aux termes de son article 4 : " La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi. ". La décision contestée par le syndicat requérant permet aux sapeurs-pompiers de porter la moustache et un bouc taillé sous réserve de leur compatibilité avec les masques de protection, ainsi qu'il vient d'être dit. Par conséquent, elle ne saurait être regardée comme étant disproportionnée par rapport à l'objectif poursuivi qui est d'assurer leur sécurité en intervention. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des articles précités ne peuvent qu'être écartés. Pour les mêmes motifs, les moyens tirés d'une atteinte disproportionnée à la liberté individuelle et de ce que la décision en cause ne serait pas justifiée doivent également être écartés.

S'agissant des deux autres décisions litigieuses :

5. Il ressort des dispositions précitées de l'article 8 de l'arrêté du 8 avril 2015 fixant les tenues, uniformes, équipements, insignes et attributs des sapeurs-pompiers que le port de la barbe et, de façon générale, de toute pilosité sur le visage par les sapeurs-pompiers est permis sous réserve d'une taille correcte et compatible avec le port des masques de protection. Dans ces conditions, la décision qui interdit aux sapeurs-pompiers le " port de la barbe, pattes, favoris et de toute pilosité sur les joues et sous le menton ", sans aucune dérogation, est contraire à cet article. S'agissant de la décision autorisant le chef de corps à exiger temporairement, " en fonction de la situation sanitaire générale ", le rasage intégral pour des raisons de santé et de sécurité, aucun texte ni aucun principe ne permet la possibilité de déroger localement à l'autorisation prévue par l'article 8 de l'arrêté du 8 avril 2015, notamment en cas de crise sanitaire. Par suite, le syndicat CFDT Interco de la Moselle est fondé à soutenir que les deux décisions litigieuses sont illégales.

6. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la délibération du conseil d'administration du 9 juillet 2020 doit être annulée en tant qu'elle interdit aux sapeurs-pompiers le " port de la barbe, pattes, favoris et de toute pilosité sur les joues et sous le menton " et habilite le chef de corps à exiger temporairement, en fonction de la situation sanitaire générale, le rasage intégral pour des raisons de santé et de sécurité. Le rejet implicite du recours gracieux formé par le syndicat requérant le 2 septembre 2020 doit être également annulé dans cette mesure.

Sur les conclusions présentées par le syndicat CFDT Interco de la Moselle au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

7. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du service départemental d'incendie et de secours de la Moselle une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par le syndicat CFDT Interco de la Moselle et non compris dans les dépens.

9. Les dispositions précitées font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge du syndicat CFDT Interco de la Moselle qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante.

D E C I D E :

Article 1 : La délibération du conseil d'administration du service départemental d'incendie et de secours de la Moselle du 9 juillet 2020 est annulée en tant qu'elle interdit aux sapeurs-pompiers le " port de la barbe, pattes, favoris et de toute pilosité sur les joues et sous le menton " et habilite le chef de corps à exiger temporairement, en fonction de la situation sanitaire générale, le rasage intégral pour des raisons de santé et de sécurité.

Article 2 : Le rejet implicite du recours gracieux formé par le syndicat CFDT Interco de la Moselle le 2 septembre 2020 est, dans cette mesure, également annulé.

Article 3 : Le service départemental d'incendie et de secours de la Moselle versera au syndicat CFDT Interco de la Moselle la somme de 1 500 euros (mille cinq cents euros) au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête du syndicat CFDT Interco de la Moselle est rejeté.

Article 5 : Les conclusions présentées par le service départemental d'incendie et de secours de la Moselle sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié au syndicat CFDT Interco de la Moselle et au service départemental d'incendie et de secours de la Moselle.

Délibéré après l'audience du 27 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Dhers, président,

Mme Devys, première conseillère,

Mme Weisse-Marchal, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 octobre 2022.

Le président-rapporteur,

S. A

L'assesseure la plus ancienne dans l'ordre du tableau,

J. Devys

Le greffier

P. Souhait

La République mande et ordonne au préfet de la Moselle en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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