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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2103877

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2103877

jeudi 26 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2103877
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantLECOQ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 2 juin 2021, Mme C A, représentée par Me Lecoq, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 6 avril 2021 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice a refusé de lui accorder le bénéfice de la protection fonctionnelle ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat les entiers dépens de l'instance ainsi que la somme de 2000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le signataire de la décision en litige ne justifie pas d'une délégation de signature régulière ;

- le ministre a commis une erreur manifeste d'appréciation et une erreur de qualification juridique des faits en estimant que les faits reprochés ne sont pas constitutifs de harcèlement moral.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 avril 2022, le Garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983,

- le décret n° 97-464 du 9 mai 1997,

- le décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005,

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme E,

- et les conclusions de M. Gros, rapporteur public.

Les parties, régulièrement convoquées, n'étaient ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C A est adjointe administrative affectée au sein du service territorial éducatif de milieu ouvert de Mulhouse depuis 2004. Par la présente requête, elle demande l'annulation de la décision du 6 avril 2021 par laquelle le ministre de la justice a rejeté sa demande d'octroi de la protection fonctionnelle au titre de la situation de harcèlement moral qu'elle estime subir de la part d'une collègue.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, d'une part, aux termes de l'article 1er du décret du 27 juillet 2005, dans sa rédaction applicable au litige : " A compter du jour suivant la publication au Journal officiel de la République française de l'acte les nommant dans leurs fonctions ou à compter du jour où cet acte prend effet, si ce jour est postérieur, peuvent signer, au nom du ministre ou du secrétaire d'Etat et par délégation, l'ensemble des actes, à l'exception des décrets, relatifs aux affaires des services placés sous leur autorité : 1° Les secrétaires généraux des ministères, les directeurs d'administration centrale, les chefs des services à compétence nationale mentionnés au premier alinéa de l'article 2 du décret du 9 mai 1997 susvisé et les chefs des services que le décret d'organisation du ministère rattache directement au ministre ou au secrétaire d'Etat ; () ". Aux termes de l'article 3 de ce décret : " Les personnes mentionnées aux 1° et 3° de l'article 1er peuvent donner délégation pour signer tous actes relatifs aux affaires pour lesquelles elles ont elles-mêmes reçu délégation : / () aux fonctionnaires de catégorie A et aux agents contractuels chargés de fonctions d'un niveau équivalent, qui n'en disposent pas au titre de l'article 1er ; () " Aux termes de l'article 2 du décret du 9 mai 1997 relatif à la création et à l'organisation des services à compétence nationale : " Les services à compétence nationale rattachés directement au ministre dont ils relèvent sont créés par décret. / Les services à compétence nationale rattachés à un directeur d'administration centrale, à un chef de service ou à un sous-directeur sont créés par arrêté du ministre dont ils relèvent. Toutefois, ils sont créés par décret lorsqu'ils exercent des compétences par délégation du ministre. / Le décret ou l'arrêté qui porte création du service à compétence nationale fixe les missions et l'organisation générale de celui-ci. "

3. D'autre part, aux termes de l'article 32 de la décision du 18 juin 2020 portant délégation de signature au sein de la direction de la protection judiciaire de la jeunesse, publiée au journal officiel de la République française le 24 juin 2020 et donc en vigueur à la date de la signature de la décision attaquée : " Délégation est donnée à M. B D, attaché principal d'administration de l'Etat, adjoint à la cheffe de bureau des relations sociales et des statuts, à l'effet de signer, au nom de la garde des sceaux, ministre de la justice, tous actes, arrêtés et décisions, à l'exclusion des décrets, dans les limites de ses attributions. "

4. Il résulte de la combinaison de ces dispositions que le signataire de la décision attaquée justifiait d'une délégation de signature régulièrement publiée lui donnant compétence pour signer les décisions relevant de ses attributions. Le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte en litige doit être écarté.

5. En second lieu, aux termes du premier alinéa de l'article 6 quinquiès de la loi du 13 juillet 1983 susvisée alors applicable : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel ". Aux termes de l'article 11 de la même loi, dans sa rédaction applicable : " I.-A raison de ses fonctions (), le fonctionnaire () bénéficie, dans les conditions prévues au présent article, d'une protection organisée par la collectivité publique qui l'emploie à la date des faits en cause () / () IV. - La collectivité publique est tenue de protéger le fonctionnaire contre les atteintes volontaires à l'intégrité de la personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement, les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée. Elle est tenue de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté () ".

6. Ces dispositions établissent à la charge de l'administration une obligation de protection de ses agents dans l'exercice de leurs fonctions, à laquelle il ne peut être dérogé que pour des motifs d'intérêt général. Cette obligation de protection a pour objet, non seulement de faire cesser les attaques auxquelles l'agent est exposé, mais aussi d'assurer à celui-ci une réparation adéquate des torts qu'il a subis. La mise en œuvre de cette obligation peut notamment conduire l'administration à assister son agent dans l'exercice des poursuites judiciaires qu'il entreprendrait pour se défendre. Il appartient, dans chaque cas, à l'autorité administrative compétente de prendre les mesures lui permettant de remplir son obligation vis-à-vis de son agent, sous le contrôle du juge et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce.

7. Il appartient à l'agent public qui soutient avoir été victime de faits constitutifs de harcèlement moral, lorsqu'il entend contester le refus opposé par l'administration dont il relève à une demande de protection fonctionnelle fondée sur de tels faits de harcèlement, de soumettre au juge des éléments de faits susceptibles d'en faire présumer l'existence. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

8. La requérante a sollicité du ministre de la justice le bénéfice de la protection fonctionnelle en raison du harcèlement moral dont elle estime avoir été victime de la part de sa collègue de bureau et en raison de l'inertie de sa hiérarchie face à ces agissements.

9. Pour faire présumer l'existence d'un harcèlement moral, elle soutient, en premier lieu, que les difficultés relationnelles éprouvées entre elle et sa collègue de bureau depuis le mois d'avril 2019 ont atteint leur paroxysme le 10 septembre 2020, quand cette dernière a répondu par un doigt d'honneur à une question d'ordre professionnel posée par la requérante, sans susciter de réaction de la part de leur supérieur hiérarchique direct, témoin de la scène. Il ressort toutefois des pièces du dossier qu'à la suite de cet incident, un entretien a été organisé le 2 octobre 2020 entre Mme A, son supérieur hiérarchique direct et la supérieure hiérarchique de celui-ci, en présence d'un représentant syndical. La hiérarchie a condamné le geste irrespectueux et inacceptable de la collègue de Mme A à son encontre et a exigé qu'elle lui présente des excuses, ce que l'intéressée a fait. Pour regrettable que soit cet incident, son caractère isolé ne permet pas de faire présumer de l'existence d'agissements constitutifs de harcèlement.

10. En deuxième lieu, si Mme A expose que sa collègue déplace des objets, oublie volontairement de lui transmettre des informations et réorganise les archives communes pendant ses congés, elle n'apporte aucun élément probant à l'appui de ses allégations.

11. En troisième lieu, Mme A soutient qu'elle aurait été évincée de la tâche consistant à comptabiliser le nombre de masques en stock dans les diverses structures de l'administration. Toutefois, la seule circonstance que l'intéressée n'ait été qu'en copie d'un courriel destiné principalement à sa collègue de bureau et que le jour de recensement de l'état des stocks soit désormais le mardi et non plus le mercredi, ne révèle aucune intention d'évincer la requérante de cette mission.

12. En quatrième lieu, Mme A soutient que la dégradation de ses relations de travail et l'hostilité de sa hiérarchie à son encontre se sont amplifiées depuis son dépôt de plainte pour les faits de harcèlement qu'elle subirait de la part de sa collègue. Il ressort des pièces du dossier que les supérieurs hiérarchiques de Mme A ont organisé plusieurs réunions, en présence de représentants syndicaux, qui visaient à apaiser les relations au sein du secrétariat. S'ils ont fait le choix de mentionner, dans le compte rendu d'entretien professionnel de Mme A, le dépôt de plainte de cette dernière, en le déplorant, ils justifient ce choix en indiquant que " cet acte a marqué l'année 2020 et () il témoigne d'une posture fermée au moment présent, inapte à une relation saine et constructive tant avec sa collègue qu'avec sa hiérarchie ". Il est constant que l'année 2020 a été marquée par d'importantes difficultés relationnelles entre Mme A et sa collègue de bureau. Le compte rendu d'entretien professionnel, dans lequel les qualités professionnelles de l'intéressé demeurent valorisées, explique, dans la partie relative à la valeur professionnelle de l'agente et à ses aptitudes relationnelles, les raisons de la crispation des relations de travail ainsi que les mesures mises en place par l'administration, en vain, pour tenter d'apaiser les tensions. Dans ces conditions particulières, le contenu du compte rendu d'entretien professionnel n'excède pas l'exercice normal du pouvoir hiérarchique.

13. En cinquième lieu, il ressort des pièces du dossier que la décision de ne plus autoriser l'utilisation d'un convecteur individuel a été prise pour des considérations de sécurité face au risque d'incendies. Mme A n'est pas fondée à soutenir qu'elle aurait été prise dans l'intention de lui nuire.

14. En sixième lieu et dernier lieu, s'il ressort des pièces du dossier, notamment des certificats médicaux établis par le médecin traitant de la requérante le 19 novembre 2002 et le

9 avril 2021 que cette dernière présente, depuis courant 2020, des troubles anxieux qu'elle met en lien avec ses conditions de travail, une souffrance psychologique liée à des difficultés professionnelles ne saurait caractériser à elle seule un harcèlement moral, qui se définit également par l'existence d'agissements répétés de harcèlement et d'un lien entre ces souffrances et ces agissements. Or, les pièces médicales versées au dossier ne permettent pas d'établir un lien entre la pathologie de Mme A et les agissements allégués de harcèlement moral.

15. Pris isolément ou dans leur ensemble, les éléments produits au dossier ne sont pas de nature à faire présumer l'existence d'une situation de harcèlement moral à l'encontre de la requérante qui aurait justifié l'octroi de la protection fonctionnelle. Par suite, c'est sans commettre d'erreur d'appréciation ni d'erreur de qualification juridique des faits que le ministre a refusé de faire droit à sa demande de protection fonctionnelle fondée sur de tels faits. Au demeurant, il ressort des pièces du dossier que les relations conflictuelles existantes entre Mme A et sa collègue résultent en partie du comportement de la requérante.

16. Il résulte de ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation de la décision du 6 avril 2021 refusant d'accorder à Mme A le bénéfice de la protection fonctionnelle doivent être rejetées. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction ainsi que celles présentées au titre des dépens et sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A et au Garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 5 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Dulmet, présidente,

Mme Jordan-Selva, première conseillère,

Mme Vicard, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 janvier 2023.

La rapporteure,

S. ELa présidente,

A. DULMET

La greffière,

C. LAMOOT

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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