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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2104198

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2104198

mardi 30 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2104198
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème chambre
Avocat requérantSELÀRL SOLER-COUTEAUX ET ASSOCIÉS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en réplique, enregistrés les 8 juin 2021 et 25 août 2022, la société Amiral, représentée par Me Merkling, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 7 décembre 2020 par lequel le directeur de l'établissement public foncier d'Alsace a décidé de préempter un terrain à détacher des parcelles cadastrées section 12 n° 124 et 125, d'une superficie de 132 ares, à Scheibenhard, ainsi que la décision du 1er avril 2021 par laquelle le directeur de l'établissement public foncier d'Alsace a rejeté son recours gracieux du 5 février 2021 ;

2°) de mettre à la charge de l'établissement public foncier d'Alsace une somme de 2 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La société Amiral soutient que :

- la décision de préemption est entachée de vices de procédure, d''une part en méconnaissance des dispositions de l'article L. 213-3 du code de l'urbanisme, dès lors que le conseil municipal n'a pas délibéré pour autoriser le maire à subdéléguer le droit de préemption à l'établissement public foncier, et d'autre part en méconnaissance des dispositions de l'article R. 324-2 du code de l'urbanisme, dès lors que le conseil d'administration de l'établissement public foncier n'a pas délégué son pouvoir de décision à son directeur ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 210-1 du code de l'urbanisme, dès lors qu'elle est insuffisamment motivée et qu'il n'est pas justifié de la réalité d'un projet d'aménagement ;

- la décision du 1er avril 2021 est illégale, dès lors qu'elle ne justifie pas davantage de la réalité d'un projet d'aménagement.

Par des mémoires, enregistrés les 15 novembre 2021 et 23 septembre 2022, l'établissement public foncier d'Alsace, représenté par la SELARL Soler-Couteaux et Associés, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 2 500 euros soit mise à la charge de la société Amiral au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

L'établissement public foncier d'Alsace soutient que les moyens soulevés par la société Amiral ne sont pas fondés.

La procédure a été communiquée à Mme A B et à la commune de Scheibenhard, qui n'ont pas produit de mémoire.

Par une ordonnance du 28 septembre 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 13 octobre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Kalt, première conseillère,

- les conclusions de M. Pouget-Vitale, rapporteur public,

- les observations de Me Laumin, avocat de société Amiral,

- les observations de Me Primus, avocat de l'établissement public foncier d'Alsace.

Considérant ce qui suit :

1. La société Amiral a conclu avec Mme A B une promesse de vente portant sur un terrain, d'une superficie de 132 ares, à détacher des parcelles cadastrées section 12 n° 124 et 125, à Scheibenhard. Le 8 octobre 2020, la commune de Scheibenhard a réceptionné une déclaration d'intention d'aliéner ces terrains. Par un arrêté du 7 décembre 2020, le directeur de l'établissement public foncier d'Alsace a décidé de préempter ces biens. Par la présente requête, la société Amiral demande au tribunal d'annuler la décision de préemption et la décision du 1er avril 2021 par laquelle le directeur de l'établissement public foncier d'Alsace a rejeté son recours gracieux du 5 février 2021.

Sur la légalité de la décision du 1er avril 2021 :

2. Il est toujours loisible à la personne intéressée, sauf à ce que des dispositions spéciales en disposent autrement, de former à l'encontre d'une décision administrative un recours gracieux devant l'auteur de cet acte et de ne former un recours contentieux que lorsque le recours gracieux a été rejeté. L'exercice du recours gracieux n'ayant d'autre objet que d'inviter l'auteur de la décision à reconsidérer sa position, un recours contentieux consécutif au rejet d'un recours gracieux doit nécessairement être regardé comme étant dirigé, non pas tant contre le rejet du recours gracieux dont les vices propres ne peuvent être utilement contestés, que contre la décision initialement prise par l'autorité administrative. Il appartient, en conséquence, au juge administratif, s'il est saisi dans le délai de recours contentieux qui a recommencé de courir à compter de la notification du rejet du recours gracieux, de conclusions dirigées formellement contre le rejet du recours gracieux, d'interpréter les conclusions qui lui sont soumises comme étant dirigées contre la décision administrative initiale.

3. Il en résulte que la société Amiral, qui a présenté un recours gracieux contre l'arrêté du 7 décembre 2020 portant préemption, dont elle demande l'annulation dans le cadre de la présente instance, ne peut utilement soulever des moyens propres contre la décision rejetant ce recours gracieux. Par suite, les conclusions dirigées contre la décision du 1er avril 2021 rejetant le recours gracieux de la société Amiral doivent être regardées comme dirigées contre la décision du 7 décembre 2020.

Sur la légalité de la décision de préemption :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 2122-22 du code général des collectivités territoriales, dans sa version applicable au litige : " Le maire peut, () par délégation du conseil municipal, être chargé, en tout ou partie, et pour la durée de son mandat : () / 15° D'exercer, au nom de la commune, les droits de préemption définis par le code de l'urbanisme, que la commune en soit titulaire ou délégataire, de déléguer l'exercice de ces droits à l'occasion de l'aliénation d'un bien selon les dispositions prévues à l'article L. 211-2 ou au premier alinéa de l'article L. 213-3 de ce même code dans les conditions que fixe le conseil municipal ". Le premier alinéa de l'article L. 213-3 du code de l'urbanisme, dans sa version applicable, dispose que : " Le titulaire du droit de préemption peut déléguer son droit à l'État, à une collectivité locale, à un établissement public y ayant vocation ou au concessionnaire d'une opération d'aménagement. Cette délégation peut porter sur une ou plusieurs parties des zones concernées ou être accordée à l'occasion de l'aliénation d'un bien. Les biens ainsi acquis entrent dans le patrimoine du délégataire ". Il résulte de ces dispositions que le conseil municipal a la possibilité de déléguer au maire, pour la durée de son mandat, en conservant la faculté de mettre fin à tout moment à cette délégation, d'une part, l'exercice des droits de préemption dont la commune est titulaire ou délégataire, afin d'acquérir des biens au profit de celle-ci, et, d'autre part, le cas échéant aux conditions qu'il détermine, le pouvoir de déléguer l'exercice de ces droits à certaines personnes publiques ou au concessionnaire d'une opération d'aménagement à l'occasion de l'aliénation d'un bien particulier, pour permettre au délégataire de l'acquérir à son profit. La circonstance que le conseil municipal ait autorisé le maire à subdéléguer le droit de préemption à l'établissement public foncier d'Alsace postérieurement à la réception de la déclaration d'intention d'aliéner est sans incidence sur la légalité de la décision de préemption, pourvu que l'établissement public foncier d'Alsace soit titulaire ou délégataire de ce droit à la date de la préemption.

5. Il ressort des pièces du dossier que le conseil municipal de Scheibenhard a délégué au maire le droit de préemption urbain par une délibération du 16 juin 2020. Par une délibération du 3 novembre 2020, le conseil municipal a autorisé le maire à subdéléguer l'exercice du droit de préemption à l'établissement public foncier d'Alsace. En conséquence, par un arrêté du 23 novembre 2020, le maire de Scheibenhard a délégué à l'établissement public foncier d'Alsace l'exercice du droit de préemption en vue de l'acquisition des parcelles en litige. Ainsi, à la date de la décision de préemption, le 7 décembre 2020, l'établissement public foncier d'Alsace était bien délégataire du droit de préemption urbain. Par suite, le moyen tiré de ce que l'établissement public foncier d'Alsace n'était pas régulièrement délégataire du droit de préemption doit être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 324-2 du code de l'urbanisme : " Le conseil d'administration peut déléguer au directeur, dans les conditions qu'il détermine, ses pouvoirs de décision, à l'exception de ceux prévus aux 1°, 2° et 3° de l'article L. 324-5. Le directeur peut à ce titre être chargé d'exercer au nom de l'établissement les droits de priorité et de préemption dont l'établissement est délégataire ou titulaire. Il rend compte de cet exercice au conseil d'administration à chacune de ses réunions ".

7. Il ressort des pièces du dossier, et il n'est pas contesté, que, par une délibération du 17 juin 2015, le conseil d'administration de l'établissement public foncier d'Alsace a, au visa de l'article R. 324-2 précité, autorisé son directeur à exercer les droits de préemption dont l'établissement est titulaire ou délégataire. Dans ces conditions, la requérante n'est pas fondée à soutenir que le directeur de l'établissement public foncier n'était pas compétent pour édicter la décision en litige et le moyen articulé en ce sens doit être écarté.

8. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 210-1 du code de l'urbanisme, dans sa version applicable au litige : " Les droits de préemption institués par le présent titre sont exercés en vue de la réalisation, dans l'intérêt général, des actions ou opérations répondant aux objets définis à l'article L. 300-1, à l'exception de ceux visant à sauvegarder ou à mettre en valeur les espaces naturels, à préserver la qualité de la ressource en eau, ou pour constituer des réserves foncières en vue de permettre la réalisation desdites actions ou opérations d'aménagement./ () / Toute décision de préemption doit mentionner l'objet pour lequel ce droit est exercé () ". Aux termes de l'article L. 300-1, dans sa version applicable au litige : " Les actions ou opérations d'aménagement ont pour objets de mettre en œuvre un projet urbain, une politique locale de l'habitat, d'organiser le maintien, l'extension ou l'accueil des activités économiques, de favoriser le développement des loisirs et du tourisme, de réaliser des équipements collectifs ou des locaux de recherche ou d'enseignement supérieur, de lutter contre l'insalubrité et l'habitat indigne ou dangereux, de permettre le renouvellement urbain, de sauvegarder ou de mettre en valeur le patrimoine bâti ou non bâti et les espaces naturels () ".

9. Il résulte de ces dispositions que les collectivités et établissements publics titulaires ou délégataires du droit de préemption urbain peuvent légalement exercer ce droit, d'une part, si ils justifient, à la date à laquelle ils l'exercent, de la réalité d'un projet d'action ou d'opération d'aménagement répondant aux objets mentionnés à l'article L. 300-1 du code de l'urbanisme, alors même que les caractéristiques précises de ce projet n'auraient pas été définies à cette date, et, d'autre part, si elles font apparaître la nature de ce projet dans la décision de préemption. En outre, la mise en œuvre de ce droit doit, eu égard notamment aux caractéristiques du bien faisant l'objet de l'opération ou au coût prévisible de cette dernière, répondre à un intérêt général suffisant.

10. D'une part, la décision attaquée vise le code de l'urbanisme et indique que le droit de préemption est exercé afin de constituer une réserve foncière permettant l'aménagement de la zone IAUh, au lieu-dit Kreuzaecker, par la réalisation d'un lotissement à vocation d'habitat qui comprendra des logements aidés. De tels éléments permettent ainsi d'identifier et de saisir de manière suffisamment précise l'objet de la préemption en litige. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'acte attaqué doit être écarté.

11. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que la commune de Scheibenhard a, dès le 9 avril 2019, approuvé par délibération un budget primitif de 380 000 euros, s'agissant des dépenses et recettes de fonctionnement, et 380 000 euros s'agissant des dépenses et recettes d'investissement pour la réalisation d'un lotissement, sommes respectivement portées à 405 000 euros et 395 000 euros par une délibération du 7 juillet 2020. Il ressort également des pièces du dossier que la commune de Scheibenhard a, au début de l'année 2019, pris contact avec un cabinet de géomètres-experts et un cabinet d'architectes, qui ont établi un plan topographique du futur lotissement communal et une étude de faisabilité sur le secteur en cause. L'établissement public foncier d'Alsace verse également au dossier un courrier du 4 février 2019 et un courriel du 17 juillet 2020 que lui a adressés la commune de Scheibenhard, mentionnant ce projet de lotissement pour lequel elle souhaite s'adjoindre les services de l'établissement public foncier d'Alsace. Dans ces conditions, et quand bien même la décision attaquée fait également valoir, en des termes généraux, que la préemption s'inscrit dans une politique plus large de dynamisation de la commune par la diversification de l'offre de logements, l'établissement public foncier d'Alsace justifie bien de la réalité d'un projet d'aménagement, répondant aux objets mentionnés à l'article L. 300-1 du code de l'urbanisme et consistant en la réalisation d'un lotissement communal à vocation d'habitat sur les terrains objets de la préemption, dont l'intérêt général n'est par ailleurs pas contesté. La requérante n'est donc pas fondée à soutenir que la décision en litige a été adoptée en méconnaissance des dispositions de l'article L. 210-1 du code de l'urbanisme. Par suite, le moyen articulé en ce sens doit être écarté.

12. Il résulte de tout ce qui précède que la requérante n'est pas fondée à demander l'annulation des décisions en litige.

Sur les frais liés au litige :

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'établissement public foncier d'Alsace, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que la société Amiral demande au titre des frais liés au litige.

14. En revanche, il y a lieu, sur le fondement de ces dernières dispositions, de mettre à la charge de la société Amiral le paiement d'une somme de 1 500 euros à l'établissement public foncier d'Alsace au titre des mêmes frais.

D E C I D E :

Article 1 : La requête de la société Amiral est rejetée.

Article 2 : La société Amiral versera à l'établissement public foncier d'Alsace une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société Amiral, à l'établissement public foncier d'Alsace et à Mme A B. Copie sera adressée à la commune de Schiebenhard.

Délibéré après l'audience du 9 mai 2023, à laquelle siégeaient :

M. Richard, président,

Mme Kalt, première conseillère,

Mme Eymmaron, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 30 mai 2023.

La rapporteure,

L. KALT

Le président,

M. RICHARD

La greffière,

J. BROSÉ

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin, en ce qui la concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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