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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2104709

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2104709

mardi 13 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2104709
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème chambre
Avocat requérantDURGUN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 6 juillet et 27 octobre 2021, M. A C, représenté par Me Durgun, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 22 septembre 2020, ensemble la décision implicite de rejet du recours gracieux née le 28 décembre 2020, par laquelle le préfet de la Moselle a refusé de délivrer une carte nationale d'identité française et un passeport français à l'enfant Liam-Raoul ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Moselle de réexaminer sa demande et de délivrer à l'enfant Liam-Raoul une carte nationale d'identité et un passeport français dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros au bénéfice de son conseil sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat les éventuels dépens de l'instance.

Il soutient que :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle n'est pas motivée en droit ;

- elle est entachée d'erreur de droit dès lors que le caractère frauduleux de la reconnaissance de paternité n'est pas établi ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors qu'il contribue à l'entretien de son enfant, qu'il le voit régulièrement et qu'il exerce conjointement avec la mère de l'enfant l'autorité parentale ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 octobre 2021, le préfet de la Moselle conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir, à titre principal, que la requête est tardive et, à titre subsidiaire, que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 3 novembre 2021, la clôture d'instruction a été fixée au 3 décembre 2021.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 6 mai 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n°55-1397 du 22 octobre 1955 instituant la carte nationale d'identité, modifié notamment par le décret n° 2005-1726 du 30 décembre 2005 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- les conclusions de Mme Milbach, rapporteure publique,

- et les observations de Me Durgun, représentant M. C.

Considérant ce qui suit :

1.M. C, ressortissant français, a déposé, le 13 juin 2019, une demande de carte nationale d'identité et de passeport français pour son fils déclaré D C, né le 23 avril 2019 à Strasbourg. Par une lettre du 8 octobre 2019, le centre d'expertise et de ressources des titres (CERT) a informé M. C que l'instruction de sa demande avait fait naître un doute sur la réalité du lien de filiation avec l'enfant Liam-Raoul. Par une décision du 22 septembre 2020, le préfet de la Moselle a refusé de délivrer une carte nationale d'identité et un passeport français à l'enfant Liam-Raoul. À la suite de son recours gracieux présenté le 28 octobre 2020, une décision implicite de rejet est née du silence gardé par l'administration. Par sa requête, M. C sollicite l'annulation de la décision du 22 septembre 2020, ensemble le rejet implicite de son recours gracieux.

2.En premier lieu, par un arrêté du 31 décembre 2020 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le 4 janvier 2021, le préfet de la Moselle a donné délégation à M. Olivier Delcayrou, secrétaire général de la préfecture de la Moselle, à l'effet de signer tous arrêtés, décisions, circulaires relevant des attributions de l'État dans le département à l'exception de certaines catégories d'actes au nombre desquelles ne figurent pas les décisions prises en matière de séjour des étrangers. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée manque en fait et doit être écarté.

3.En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () 6° Refusent un avantage dont l'attribution constitue un droit pour les personnes qui remplissent les conditions légales pour l'obtenir ; (). ". Par ailleurs, L. 211-5 du même code dispose que : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ".

4.En l'espèce, la décision attaquée comporte les éléments de droit et de fait qui en constitue le fondement et est, par conséquent, suffisamment motivée. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation en droit ne peut qu'être écarté.

5.En troisième lieu, et, d'une part, aux termes de l'article 2 du décret du 22 octobre 1955 instituant la carte nationale d'identité : " La carte nationale d'identité est délivrée sans condition d'âge à tout Français qui en fait la demande (). ". Le II de l'article 4 du même décret dispose que : " La preuve de la nationalité française du demandeur peut être établie à partir de l'extrait d'acte de naissance mentionné au c du I portant en marge l'une des mentions prévues aux articles 28 et 28-1 du code civil. / Lorsque l'extrait d'acte de naissance mentionné à l'alinéa précédent ne suffit pas à établir la nationalité française du demandeur, la carte nationale d'identité est délivrée sur production de l'une des pièces justificatives mentionnées aux articles 34 ou 52 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 modifié relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française. (). ".

6.D'autre part, aux termes de l'article 18 du code civil : " Est français l'enfant dont l'un des parents au moins est français. ". L'article 30 du même code dispose que : " La charge de la preuve, en matière de nationalité française, incombe à celui dont la nationalité est en cause. / Toutefois, cette charge incombe à celui qui conteste la qualité de Français à un individu titulaire d'un certificat de nationalité française délivré conformément aux articles 31 et suivants. ". En outre, aux termes de l'article 310-1 du même code : " La filiation est légalement établie, dans les conditions prévues au chapitre II du présent titre, par l'effet de la loi, par la reconnaissance volontaire ou par la possession d'état constatée par un acte de notoriété (). ". Enfin, aux termes du 1er alinéa de l'article 316 de ce code : " Lorsque la filiation n'est pas établie dans les conditions prévues à la section I du présent chapitre, elle peut l'être par une reconnaissance de paternité ou de maternité, faite avant ou après la naissance. (). ".

7.Pour l'application de l'ensemble de ces dispositions, il appartient aux autorités administratives de s'assurer, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, que les pièces produites à l'appui d'une demande de passeport ou de carte nationale d'identité sont de nature à établir l'identité et la nationalité du demandeur. Seul un doute suffisant sur l'identité ou la nationalité de l'intéressé peut justifier le refus de délivrance ou de renouvellement de carte nationale d'identité. Dans ce cadre, si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi, lors de l'examen d'une demande de titre, qu'une reconnaissance de paternité a été souscrite frauduleusement, de faire échec à cette fraude et de refuser, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, la délivrance du titre sollicité.

8.Il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant contribue effectivement à l'entretien de l'enfant, le seul transfert de sommes d'argent à la mère de l'enfant étant insuffisant, alors qu'au demeurant, la plupart des pièces produites sont postérieures à la décision du 22 septembre 2022 en litige. Les quelques photographies produites ne suffisent pas davantage à établir un lien affectif avec l'enfant. Par ailleurs, les trois allers-retours en train, produits par le requérant pour établir la réalité de visites à l'enfant, ne sont pas datés. En outre, lors de son audition par les forces de l'ordre, M. C a indiqué qu'il ne connaissait pas l'adresse de la mère de son enfant, et donc de son enfant. Il ne connaissait pas non plus la date de naissance de ce dernier. Enfin, il a également déclaré avoir quatre enfants de quatre mères différentes et ne vivre avec aucun d'eux. Ainsi, dans les circonstances particulières de l'espèce, le préfet a pu, sans commettre d'erreur de droit ni d'erreur d'appréciation, refuser de délivrer une carte nationale d'identité française et un passeport français à l'enfant Liam-Raoul compte tenu des doutes suffisamment sérieux qui pesaient sur la filiation et la nationalité française de ce dernier.

9.En quatrième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Aux termes des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale []. ".

10. Comme exposé au point 8 et compte tenu des doutes suffisamment sérieux qui pesaient sur la filiation et la nationalité française de l'enfant Liam-Raoul, le préfet n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de ces conventions doivent être écartés.

11. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il besoin de statuer sur la fin de non-recevoir tirée de la tardiveté de la requête, que les conclusions à fin d'annulation susvisées ne peuvent qu'être rejetées de même que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et celles tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

12. En l'absence, dans la présente instance, de dépens au sens des dispositions de l'article R. 761-1 du code de justice administrative, les conclusions présentées à ce titre par M. C doivent, en tout état de cause, être rejetées.

D E C I D E :

Article 1 : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à Me Durgun et au ministre de l'intérieur et des outre-mer. Copie en sera adressée au préfet de la Moselle.

Délibéré après l'audience du 22 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Carrier, président,

M. Duez-Gündel, conseiller,

Mme Klipfel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 décembre 2022.

La rapporteure,

V. B

Le président,

C. CARRIER

Le greffier,

P. HAAG

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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