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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2105545

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2105545

mercredi 10 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2105545
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantFROMAGEAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires complémentaires, enregistrés les 9 août 2021, 15 avril 2022 et 28 octobre 2022, Mme E Riotte, représentée par Me Fromageat, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 23 juillet 2021 par laquelle le président de la Collectivité européenne d'Alsace a suspendu son agrément d'assistante familiale ;

2°) d'enjoindre au président de la Collectivité européenne d'Alsace, sous astreinte de 500 euros par jour de retard, de remédier à sa situation en replaçant chez elle les deux enfants retirées, dans le délai de vingt-quatre heures suivant la notification du présent jugement ;

3°) de mettre à la charge de la Collectivité européenne d'Alsace la somme de 3 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'exception de non-lieu à statuer ne peut être accueillie, dès lors que la décision attaquée a produit des effets sur sa situation, notamment financière, avant mais également après son abrogation ;

- la signataire de la décision attaquée n'a pas reçu délégation pour ce faire ;

- cette décision est stéréotypée et insuffisamment motivée, en méconnaissance de l'article L. 421-6 du code de l'action sociale et des familles ;

- cette décision est entachée d'erreurs de droit et de fait et d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 421-3 du code de l'action sociale et des familles, dès lors que les éléments dont la Collectivité européenne d'Alsace disposait au 23 juillet 2021 ne permettaient pas d'étayer suffisamment les suspicions de maltraitance et de considérer qu'un risque avéré pour la sécurité des enfants existait.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 14 décembre 2021 et 19 mai 2022, la Collectivité européenne d'Alsace conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- il n'y a pas lieu de statuer sur la requête de Mme Riotte, dès lors que son objet a disparu en cours d'instance en raison de l'abrogation, devenue définitive le 23 janvier 2022, de la décision de suspension attaquée, laquelle n'a pas constitué une sanction disciplinaire, n'a eu aucune conséquence sur sa rémunération et n'est pas la cause de la mesure de réorientation des enfants placés auprès d'elle ;

- les moyens sont infondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Olivier Biget,

- les conclusions de M. Alexandre Therre,

- les observations de Me Fromageat, avocate de Mme Riotte ;

- les observations de M. F, représentant la Collectivité européenne d'Alsace.

Considérant ce qui suit :

1. Mme Riotte a été agréée en qualité d'assistante familiale à compter du 13 septembre 2018 pour une durée de cinq ans l'autorisant à accueillir à son domicile trois enfants simultanément, dont l'un en accueil-relais exclusivement. Par un contrat de travail conclu le 2 mai 2019, elle a été engagée à compter du 12 suivant par le conseil départemental du Haut-Rhin, auquel la Collectivité européenne d'Alsace s'est substituée le 1er janvier 2021, afin d'accueillir les enfants que le service de l'aide sociale à l'enfance lui confierait. A la suite de signalements d'une information préoccupante en date des 22 et 23 juillet 2021 concernant l'une des enfants confiés à Mme Riotte, le président de la Collectivité européenne d'Alsace a suspendu l'agrément de celle-ci pour une durée de quatre mois, par une décision du 23 juillet 2021 notifiée à l'intéressée le 27 suivant. La requérante demande au tribunal l'annulation de cette décision.

Sur l'exception de non-lieu à statuer opposée par la Collectivité européenne d'Alsace :

2. Un recours pour excès de pouvoir dirigé contre un acte administratif n'a d'autre objet que d'en faire prononcer l'annulation avec effet rétroactif. Si, avant que le juge n'ait statué, l'acte attaqué est rapporté par l'autorité compétente et si le retrait ainsi opéré acquiert un caractère définitif faute d'être critiqué dans le délai du recours contentieux, il emporte alors disparition rétroactive de l'ordonnancement juridique de l'acte contesté, ce qui conduit à ce qu'il n'y ait lieu pour le juge de la légalité de statuer sur le mérite de la requête dont il était saisi. Il en va ainsi, quand bien même l'acte rapporté aurait reçu exécution. Dans le cas où l'administration se borne à procéder à l'abrogation de l'acte attaqué, cette circonstance prive d'objet la requête formée à son encontre, à la double condition que cet acte n'ait reçu aucune exécution pendant la période où il était en vigueur et que la décision procédant à son abrogation soit devenue définitive.

3. A l'issue d'une enquête administrative et sur proposition de la commission consultative paritaire départementale des assistants maternels et des assistants familiaux de la Collectivité européenne d'Alsace qui s'est réunie le 9 novembre 2021, le président de la Collectivité européenne d'Alsace a, par une décision du 22 novembre 2021, abrogé la mesure de suspension de l'agrément de Mme Riotte. Il résulte toutefois de l'instruction que la mesure de suspension de l'agrément a produit des effets dès lors que l'intéressée s'est vu retirer la garde des enfants qui lui étaient confiés jusqu'alors par le service de l'aide sociale à l'enfance en exécution du contrat de travail et des contrats d'accueil conclus avec la collectivité. Dans ces conditions, les conclusions tendant à l'annulation de la décision attaquée conservent leur objet. Il suit de là que l'exception de non-lieu à statuer opposée en défense par Collectivité européenne d'Alsace ne peut être accueillie.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article L. 421-2 du code de l'action sociale et des familles : " L'assistant familial est la personne qui, moyennant rémunération, accueille habituellement et de façon permanente des mineurs et des jeunes majeurs de moins de vingt et un ans à son domicile. Son activité s'insère dans un dispositif de protection de l'enfance, un dispositif médico-social ou un service d'accueil familial thérapeutique. Il exerce sa profession comme salarié de personnes morales de droit public ou de personnes morales de droit privé dans les conditions prévues par les dispositions du présent titre ainsi que par celles du chapitre III du présent livre, après avoir été agréé à cet effet. / L'assistant familial constitue, avec l'ensemble des personnes résidant à son domicile, une famille d'accueil. ". Aux termes de l'article L. 421-3 du même code : " L'agrément nécessaire pour exercer la profession () d'assistant familial est délivré par le président du conseil départemental du département où le demandeur réside. / () L'agrément est accordé () si les conditions d'accueil garantissent la sécurité, la santé et l'épanouissement des mineurs et majeurs de moins de vingt et un an accueillis, en tenant compte des aptitudes éducatives de la personne () ". Aux termes de l'article L. 421-6 du même code : " () Si les conditions de l'agrément cessent d'être remplies, le président du conseil départemental peut, après avis d'une commission consultative paritaire départementale, modifier le contenu de l'agrément ou procéder à son retrait. En cas d'urgence, le président du conseil départemental peut suspendre l'agrément. Tant que l'agrément reste suspendu, aucun enfant ne peut être confié. / Toute décision de retrait de l'agrément, de suspension de l'agrément ou de modification de son contenu doit être dûment motivée et transmise sans délai aux intéressés () ".

5. En premier lieu, par un arrêté du 1er juillet 2021 régulièrement publié par voie d'affichage le même jour, le président de la Collectivité européenne d'Alsace a donné délégation à Mme C B, directrice de la santé, de la prévention et de la protection maternelle et infantile et signataire de la décision attaquée, pour signer toutes décisions relatives à la demande d'agréments d'assistants maternels ou d'assistants familiaux, aux modifications des modalités d'agrément et aux suspensions. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de la décision de suspension contestée manque en fait et doit être écarté.

6. En deuxième lieu, la décision de suspension attaquée précise qu'elle est fondée sur l'article L. 421-6 du code de l'action sociale et des familles. Si elle comporte des indications générales sur le cadre dans lequel une telle mesure s'inscrit, elle fait également état des éléments matériels sur lesquels le président de la Collectivité européenne d'Alsace s'est fondé pour l'édicter, y étant notamment précisé qu'une information préoccupante la concernant a été établie en date du 23 juillet 2021 et que les faits portent sur une " suspicion de violences physiques ou psychologiques commises par vous-même et/ou un membre de votre entourage sur une mineure qui vous était habituellement confiée dans le cadre de votre profession ". Cette décision est ainsi suffisamment motivée.

7. En troisième lieu, il résulte des dispositions citées au point 4 qu'il incombe au président du conseil départemental de s'assurer que les conditions d'accueil garantissent la sécurité, la santé et l'épanouissement des enfants accueillis. Dans l'hypothèse où il est informé de suspicions de comportements susceptibles de compromettre la santé, la sécurité ou l'épanouissement d'un enfant, de la part du bénéficiaire de l'agrément ou de son entourage, il lui appartient, dans l'intérêt qui s'attache à la protection de l'enfance, de tenir compte de tous les éléments portés à la connaissance des services compétents du département ou recueillis par eux. Il peut procéder à la suspension de l'agrément lorsque ces éléments revêtent un caractère suffisant de vraisemblance et de gravité et révèlent une situation d'urgence, ce dont il lui appartient le cas échéant de justifier en cas de contestation de cette mesure de suspension devant le juge administratif, sans que puisse y faire obstacle la circonstance qu'une procédure pénale serait engagée, à laquelle s'appliquent les dispositions de l'article 11 du code de procédure pénale. Par ailleurs, si la légalité d'une décision doit être appréciée à la date à laquelle elle a été prise, il appartient au juge de l'excès de pouvoir de tenir compte, le cas échéant, d'éléments factuels antérieurs à cette date mais révélés postérieurement.

8. Pour décider la suspension de l'agrément d'assistante familiale accordé à Mme Riotte, le président de la Collectivité européenne d'Alsace s'est fondé sur une suspicion de violences physiques ou psychologiques commises par l'assistante familiale ou un membre de son entourage sur l'enfant A, alors âgée de moins de quatre ans, accueillie au sein de la famille de Mme Riotte depuis le 17 juin 2019. Plus précisément, il a été constaté le 19 juillet 2021 que la jeune A présentait des marques très prononcées autour des yeux qui n'ont donné lieu à aucune explication de la part de son assistante familiale, laquelle avait informé, le même jour, le service d'aide sociale à l'enfance d'une importante perte de cheveux de l'enfant, qui se les serait arrachés elle-même, puis, le 21 suivant, la travailleuse sociale en charge de l'organisation des rencontres de l'enfant avec les membres de sa famille d'origine et la travailleuse sociale référente au sein de l'aide sociale à l'enfance ont constaté de nouvelles marques sur son visage et sa clavicule ainsi qu'un boitement lors de la marche, là encore sans explication. Ces éléments ont donné lieu à la rédaction d'une fiche de recueil d'information préoccupante établie le 22 juillet 2021 par les deux travailleuses sociales. Les deux réunions de concertation des 22 et 23 juillet 2021 avec Mme Riotte n'ont pas permis à l'administration de confirmer les affirmations de cette dernière selon lesquelles les traces constatées sur le corps de l'enfant résulteraient de chutes accidentelles dues à une mauvaise maîtrise de la marche et à l'absence de réflexes de protection. Un certificat médical du 23 juillet 2021 du docteur D, praticien des urgences pédiatriques des hôpitaux civils de Colmar ayant ausculté l'enfant à la demande du service d'aide sociale à l'enfance, a fait état d'un volumineux hématome péri-orbitaire gauche brun verdâtre en voie de résorption, d'une tache purpurique sur la paupière droite, d'un hématome sous mandibulaire droit d'allure ancienne, d'un hématome volumineux au niveau du coude gauche bleuté, d'un hématome au niveau des deux genoux et, dans le dos, d'une lésion brunâtre au niveau lombaire et de deux ovalaires centimétriques en regard des scapulas gauche et droite évoquant des hématomes. Ce certificat précise qu'Emma " ne répond pas aux questions plus précises pour savoir comment les lésions sont arrivées ou si quelqu'un lui a fait mal " et qu'" un signalement est adressé au procureur de la République ". En outre, le docteur D a immédiatement décidé d'hospitaliser l'enfant, laquelle est restée à l'hôpital jusqu'au 26 juillet 2021.

9. Si la requérante tente d'expliquer les lésions A notamment par des troubles du comportement consécutifs notamment aux traumatismes que lui causeraient ses rencontres régulières avec ses parents biologiques, ses allégations ne permettent pas d'expliquer les lésions les plus récentes et le boitement de la fillette intervenus à une période où elle se trouvait sous la seule responsabilité de l'assistante familiale. En outre, il ressort des pièces du dossier qu'après son placement au sein du foyer de la maison Saint-Joseph de Mulhouse à compter du 26 juillet 2021, l'enfant n'aurait plus eu de réactions d'automutilation lors de frustrations ou de difficultés particulières entraînant des chutes fréquentes. Par ailleurs, la circonstance que Mme Riotte informait régulièrement les services médico-sociaux du comportement complexe et des problèmes psychomoteurs A depuis plus d'un an, qui ont pu légitimement créer un certain désarroi chez l'assistante familiale, n'est pas de nature à ôter tout caractère d'urgence à la décision de suspension en litige dès lors que celui-ci repose sur les multiples lésions inexpliquées apparues sur le visage, le cou et le corps de la fillette qui ont été constatées sur une brève période au cours du mois de juillet 2021 et dont le caractère suspect a été confirmé par un praticien des urgences pédiatriques.

10. Dans ces conditions et nonobstant, d'une part, l'implication avérée de Mme Riotte dans la prise en charge et l'organisation de la vie A et dans l'accompagnement de son développement et, d'autre part, l'absence de manquement de l'assistante familiale à ses fonctions, y compris dans ses interactions avec ses correspondantes du service de l'aide sociale à l'enfance, et le maintien de son agrément à l'issue de l'enquête administrative, le président de la Collectivité européenne d'Alsace se trouvait, compte tenu du caractère de vraisemblance et de gravité des éléments dont il disposait à la date de la décision en litige, dans une situation d'urgence dans laquelle il pouvait, sans commettre d'erreur d'appréciation, procéder à une suspension temporaire de l'agrément de Mme Riotte. Cette dernière ne peut, dès lors, utilement soutenir qu'une simple mesure de réorientation de l'enfant A aurait été suffisante et plus appropriée.

11. Par ailleurs, si la requérante fait valoir le caractère disproportionné de la décision portant suspension d'agrément d'une durée de quatre mois, il ne ressort, en tout état de cause, pas des pièces du dossier, eu égard aux motifs exposés ci-dessus, que la durée de cette suspension serait disproportionnée compte tenu des délais nécessaires à la collectivité pour mener une enquête administrative et saisir la commission consultative paritaire départementale.

12. Il résulte de ce qui vient d'être exposé aux points 8 à 11 que les moyens tirés de l'erreur de fait, de l'erreur de droit et de l'erreur d'appréciation doivent être écartés.

13. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme Riotte doit être rejetée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

14. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme Riotte, n'appelle aucune mesure d'exécution. Ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte ne peuvent, dès lors, pareillement qu'être rejetées.

Sur les frais liés à l'instance :

15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la Collectivité européenne d'Alsace, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, une somme au titre des frais exposés par Mme Riotte et non compris dans les dépens.

DECIDE:

Article 1 : La requête de Mme Riotte est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme E Riotte et à la Collectivité européenne d'Alsace.

Délibéré après l'audience du 20 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Dhers, président,

M. Biget, premier conseiller,

Mme Perabo Bonnet, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 10 juillet 2024.

Le rapporteur,

O. Biget

Le président,

S. Dhers

La greffière,

N. Adjacent

La République mande et ordonne au préfet du Haut-Rhin en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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