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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2106643

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2106643

jeudi 7 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2106643
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantGAUDRON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 28 septembre 2021, M. F D, représenté par Me Gaudron, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 24 juin 2021 par laquelle le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a refusé de lui accorder le rétablissement des conditions matérielles d'accueil ;

2°) d'enjoindre à l'OFII de lui faire bénéficier sans délai des conditions matérielles d'accueil, et notamment de l'allocation pour demandeur d'asile, à compter du 8 avril 2021, sous une astreinte de 200 euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'OFII une somme de 1 500 euros au bénéfice de son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'incompétence de sa signataire ;

- il n'a pas bénéficié d'un entretien individuel ;

- la décision attaquée est entachée de défaut de motivation ;

- elle est entachée de défaut d'examen de sa situation ;

- elle est entachée d'erreur de droit et d'erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation, en l'absence de prise en compte de sa situation personnelle et de sa vulnérabilité ;

- il remplit les conditions pour se voir rétablir les conditions matérielles d'accueil ;

- la décision attaquée méconnaît les dispositions de la directive 2013/33/UE du 26 juin 2013 ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 mai 2022, l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- le motif tiré de ce que la demande d'asile constitue une demande de réexamen, au sens de l'article L. 551-15 du CESEDA, doit être substitué au motif de la décision attaquée tiré de la méconnaissance des exigences des autorités chargées de l'asile ;

- les moyens soulevés par M. D ne sont pas fondés.

Par une lettre du 16 juin 2022, les parties ont été informées que le jugement était susceptible d'être fondé sur le moyen, relevant de l'office du juge, tiré de ce qu'il y a lieu de substituer, comme base légale de la décision attaquée, les dispositions de l'article L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile issues de la loi du 29 juillet 2015, telles qu'interprétées par le Conseil d'État dans sa décision du 17 avril 2019 (n° 428 358), aux dispositions de l'article L. 551-16 du même code.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 12 août 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la directive 2013/33/UE du 26 juin 2013 du Parlement européen et du Conseil établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale ;

- l'ordonnance n° 2020-1733 du 16 décembre 2020 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 2018-778 du 10 septembre 2018 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B C,

- les conclusions de Mme Sandra Bauer, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Ressortissant afghan né en 1991, M. D a présenté une demande d'asile qui a été enregistrée le 11 octobre 2018 dans le cadre de la procédure Dublin. Il a alors bénéficié des conditions matérielles d'accueil. Après avoir fait l'objet d'un transfert vers la Belgique, l'intéressé est revenu en France et s'est de nouveau vu remettre une attestation d'asile " procédure Dublin " le 11 décembre 2020. Le même jour, l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) lui a notifié son intention de lui suspendre le bénéfice des conditions matérielles d'accueil, ce qu'elle a fait par une décision du 26 février 2021. Titulaire d'une attestation de demande d'asile " procédure normale - première demande d'asile " depuis le 9 mars 2021, M. D a, par un courrier du 8 avril 2021, sollicité le rétablissement des conditions matérielles d'accueil. Par une décision du 24 juin 2021, dont il demande l'annulation, l'OFII a refusé de faire droit à sa demande.

Sur les dispositions applicables :

2. La décision attaquée est fondée sur l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, aux termes duquel : " Il peut être mis fin, partiellement ou totalement, aux conditions matérielles d'accueil dont bénéficie le demandeur dans les cas suivants : () ; 3° Il ne respecte pas les exigences des autorités chargées de l'asile, notamment en se rendant aux entretiens, en se présentant aux autorités et en fournissant les informations utiles afin de faciliter l'instruction des demandes ; () ".

3. Ces dispositions de l'article L. 551-16 sont issues de la renumérotation, par l'ordonnance du 16 décembre 2020 portant partie législative du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, des dispositions issues notamment de la loi du 10 septembre 2018 pour une immigration maîtrisée, un droit d'asile effectif et une intégration réussie. Toutefois, ainsi que le Conseil d'État l'a dit dans sa décision du 17 avril 2019 (n° 428 358), les décisions relatives à la suspension et au rétablissement de conditions matérielles d'accueil accordées avant le 1er janvier 2019 restent régies par les dispositions antérieures à la loi du 10 septembre 2018.

4. Lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point.

5. En l'espèce, eu égard à la date d'édiction de la décision initiale d'octroi des conditions matérielles d'accueil à M. D, soit le 11 octobre 2018, les dispositions de l'article L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans leur version issue de la loi du 29 juillet 2015 alors en vigueur, conférant à l'OFII un pouvoir d'appréciation pour statuer sur les demandes de rétablissement du bénéfice des conditions matérielles d'accueil compte tenu de la situation particulière du demandeur, peuvent être substituées aux dispositions du même article modifiées par la loi du 10 septembre 2018, à tort mises en œuvre par l'OFII dans la décision attaquée. Par ailleurs, cette substitution de base légale ne prive M. D d'aucune garantie. Dès lors, il y a lieu d'y procéder.

Sur la légalité externe de la décision attaquée :

6. En premier lieu, le directeur général de l'OFII a, par une décision du 14 octobre 2020, publiée au bulletin officiel du ministère de l'intérieur, donné délégation à Mme E A, directrice territoriale de Strasbourg, à l'effet de signer tous actes, décisions et correspondances se rapportant aux missions dévolues à la direction de Strasbourg, comprenant les missions en matière d'accueil des demandeurs d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de la décision attaquée manque en fait et doit être écarté.

7. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 744-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa version en vigueur à la date de la décision attaquée : " A la suite de la présentation d'une demande d'asile, l'Office français de l'immigration et de l'intégration est chargé de procéder, dans un délai raisonnable et après un entretien personnel avec le demandeur d'asile, à une évaluation de la vulnérabilité de ce dernier afin de déterminer, le cas échéant, ses besoins particuliers en matière d'accueil. Ces besoins particuliers sont également pris en compte s'ils deviennent manifestes à une étape ultérieure de la procédure d'asile. Dans la mise en œuvre des droits des demandeurs d'asile et pendant toute la période d'instruction de leur demande, il est tenu compte de la situation spécifique des personnes vulnérables. / () ".

8. Il ne ressort d'aucune disposition du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que l'entretien personnel auquel l'OFII doit procéder à la suite de la présentation d'une demande d'asile par un ressortissant étranger devrait être réitéré avant que n'intervienne la décision de refus de rétablissement du bénéfice des conditions matérielles d'accueil. Par suite, M. D ne saurait utilement soutenir qu'il n'a pas bénéficié d'un entretien individuel.

9. En troisième lieu, il ressort de la décision attaquée que la demande de rétablissement des conditions matérielles d'accueil faisait suite à une décision de suspension de leur bénéfice en date du 26 février 2021 au motif que M. D n'avait pas respecté les exigences des autorités chargées de l'asile en présentant une nouvelle demande d'asile en France après avoir été transféré vers l'Etat membre responsable de l'instruction de sa demande. L'OFII a considéré que l'intéressé ne justifiait pas des raisons pour lesquelles il n'avait pas respecté les obligations auxquelles il avait consenti lors de l'acceptation de l'offre de prise en charge et, après examen de ses besoins et de sa situation personnelle et familiale, a refusé de lui rétablir les conditions matérielles d'accueil. La décision attaquée comporte les considérations de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation manque en fait et doit être écarté.

10. En dernier lieu, il ressort également des mentions de la décision attaquée qu'elle a été prise après nouvel examen de la situation de M. D au vu des éléments contenus dans sa demande de rétablissement des conditions matérielles d'accueil formée le 8 avril 2021. Il ressort par ailleurs des pièces produites par l'OFII en défense que l'intéressé a bénéficié d'un entretien de vulnérabilité le 9 février 2021 et qu'un médecin de l'OFII a donné son avis sur son état de santé le 12 février 2021. Dans ces conditions, M. D n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée serait entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation, notamment de vulnérabilité.

Sur la légalité interne de la décision attaquée :

11. En premier lieu, il résulte des dispositions de l'article L. 744-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que les conditions matérielles d'accueil sont proposées au demandeur d'asile par l'OFII après l'enregistrement de la demande d'asile auquel il est procédé en application de l'article L. 741-1 du même code. Si, par la suite, les conditions matérielles proposées et acceptées initialement peuvent être modifiées, en fonction notamment de l'évolution de la situation du demandeur ou de son comportement, la circonstance que, postérieurement à l'enregistrement de sa demande, l'examen de celle-ci devienne de la compétence de la France n'emporte pas l'obligation pour l'Office de réexaminer, d'office et de plein droit, les conditions matérielles d'accueil qui avaient été proposées et acceptées initialement par le demandeur. Dans le cas où les conditions matérielles d'accueil ont été suspendues sur le fondement de l'article L. 744-8, dans sa rédaction issue de la loi du 29 juillet 2015, le demandeur peut, notamment dans l'hypothèse où la France est devenue responsable de l'examen de sa demande d'asile, en demander le rétablissement. Il appartient alors à l'OFII, pour statuer sur une telle demande de rétablissement, d'apprécier la situation particulière du demandeur à la date de la demande de rétablissement au regard notamment de sa vulnérabilité, de ses besoins en matière d'accueil ainsi que, le cas échéant, des raisons pour lesquelles il n'a pas respecté les obligations auxquelles il avait consenti au moment de l'acceptation initiale des conditions matérielles d'accueil.

12. M. D soutient avoir respecté l'ensemble des obligations qui lui incombaient, notamment en se rendant aux entretiens, en se présentant aux autorités, en fournissant les informations utiles et en exécutant la décision de transfert dont il a fait l'objet le 23 janvier 2019. Il ressort toutefois des pièces du dossier, ainsi que l'OFII le lui a opposé dans la décision attaquée, qu'après avoir fait l'objet de deux remises contraintes aux autorités belges qui étaient tenues de le reprendre en charge compte tenu du dépôt d'une demande d'asile en Belgique avant l'entrée de l'intéressé sur le territoire français en 2018, M. D est revenu sur le territoire français, en méconnaissance des exigences de la procédure " Dublin ". Il ne donne aucune explication sur les raisons de son retour et ne soutient ni n'allègue qu'il n'aurait pas été en mesure de faire valoir devant les autorités belges ses craintes en cas de renvoi dans son pays d'origine. Dans ces conditions, M. D n'est pas fondé à soutenir que l'OFII a entaché sa décision d'erreur de droit en lui opposant le non-respect des exigences des autorités chargées de l'asile.

13. En deuxième lieu, si M. D soutient être dépourvu d'hébergement et vivre dans la rue dans des conditions particulièrement instables et précaires, il ne justifie pas que son état de santé caractériserait une situation de vulnérabilité particulière au sens de l'article L. 744-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dans ces conditions, l'OFII n'a pas entaché sa décision de refus de rétablissement des conditions matérielles d'accueil d'erreur de droit ni d'erreur d'appréciation.

14. En troisième lieu, et alors que le rétablissement des conditions matérielles d'accueil n'est pas un droit des demandeurs d'asile une fois obtenue une attestation de demande d'asile en procédure normale, M. D ne peut pas sérieusement soutenir qu'il en remplit toutes les conditions.

15. En quatrième lieu, aux termes du paragraphe 5 de l'article 20 de la directive 2013/33/UE du 26 juin 2013 : " Les décisions portant limitation ou retrait du bénéfice des conditions matérielles d'accueil ou les sanctions visées aux paragraphes 1, 2, 3 et 4 du présent article sont prises au cas par cas, objectivement et impartialement et sont motivées. Elles sont fondées sur la situation particulière de la personne concernée, en particulier dans le cas des personnes visées à l'article 21, compte tenu du principe de proportionnalité. Les Etats membres assurent en toutes circonstances l'accès aux soins médicaux conformément à l'article 19 et garantissent un niveau de vie digne à tous les demandeurs ".

16. Il ne ressort d'aucune disposition du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que les décisions de refus de rétablissement des conditions matérielles d'accueil feraient en toutes circonstances obstacle à l'accès aux autres dispositifs prévus par le droit interne répondant aux prescriptions de l'article 20, paragraphe 5, de la directive du 26 juin 2013 précitée, si l'étranger considéré en remplit par ailleurs les conditions, et notamment à l'application des dispositions de l'article L. 251-1 du code de l'action sociale et des familles relatives à l'aide médicale de l'Etat ou de l'article L. 345-2-2 du même code relatives à l'hébergement d'urgence. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée aurait été prise en méconnaissance des dispositions de la directive 2013/33/UE ne peut qu'être écarté.

17. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

18. Compte tenu des motifs opposés par l'OFII pour refuser à M. D le rétablissement des conditions matérielles d'accueil, et de ce qui a été dit au point 13 du présent jugement, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée l'expose à des traitements contraires aux traitements prohibés par les stipulations précitées.

19. Il résulte de ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision de l'OFII en date du 24 juin 2021. Ses conclusions à fin d'injonction ainsi que celles tendant à l'application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent, par voie de conséquence, être rejetées.

D E C I D E :

Article 1 : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. F D et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration. Copie en sera adressée au ministère de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 23 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Bonifacj, présidente,

Mme Brodier, première conseillère,

Mme Bonnet, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 7 juillet 2022.

La rapporteure,

H. C

La présidente,

J. Bonifacj

La greffière,

N. Adjacent

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur, en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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