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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2200054

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2200054

jeudi 11 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2200054
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème chambre
Avocat requérantDIOP

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 janvier 2022, Mme D A épouse C, représentée par Me Diop, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 5 novembre 2021 par laquelle le préfet du Haut-Rhin a refusé d'admettre ses deux enfants au bénéfice du regroupement familial ;

2°) d'enjoindre au préfet du Haut-Rhin d'accorder à ceux-ci le bénéfice du regroupement familial, sous astreinte journalière de 150 euros ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que la décision :

- méconnait les dispositions de l'article L. 434-7, 1° et 2°, du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation et d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- méconnait les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 février 2022, le préfet du Haut-Rhin conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme A épouse C ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 22 février 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 12 mars 2024 à 12h00.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le décret n° 2002-120 du 30 janvier 2002 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Michel Richard.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D A épouse C, ressortissante camerounaise née le 15 mai 1976, est entrée en France en 2017 pour rejoindre son compagnon, M. C, avec lequel elle s'est mariée le 4 mai 2018. Le 27 juillet 2019, la requérante a déposé une demande de regroupement familial au profit de ses deux premiers enfants, issus d'une précédente union et résidant au Cameroun. Par une décision du 5 novembre 2021, le préfet du Haut-Rhin a rejeté sa demande. Il s'agit de la décision contestée dont la requérante demande l'annulation.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 434-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui en fait la demande est autorisé à être rejoint au titre du regroupement familial s'il remplit les conditions suivantes : 1° Il justifie de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille ; 2° Il dispose ou disposera à la date d'arrivée de sa famille en France d'un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant dans la même région géographique ; ". Aux termes de l'article L. 434-8 de ce code : " Pour l'appréciation des ressources mentionnées au 1° de l'article L. 434-7 toutes les ressources du demandeur et de son conjoint sont prises en compte, indépendamment des prestations familiales, de l'allocation équivalent retraite et des allocations prévues à l'article L. 262-1 du code de l'action sociale et des familles, à l'article L. 815-1 du code de la sécurité sociale et aux articles L. 5423-1 et L. 5423-2 du code du travail. Ces ressources doivent atteindre un montant, fixé par décret en Conseil d'Etat, qui tient compte de la taille de la famille du demandeur et doit être au moins égal au salaire minimum de croissance mensuel et au plus égal à ce salaire majoré d'un cinquième () ". Aux termes de l'article R. 434-4 de ce code : " Pour l'application du 1° de l'article L. 434-7, les ressources du demandeur et de son conjoint qui alimenteront de façon stable le budget de la famille sont appréciées sur une période de douze mois par référence à la moyenne mensuelle du salaire minimum de croissance au cours de cette période. Ces ressources sont considérées comme suffisantes lorsqu'elles atteignent un montant équivalent à : () 3° Cette moyenne majorée d'un cinquième pour une famille de six personnes ou plus ". Il résulte de ces dispositions que le caractère suffisant du niveau de ressources du demandeur est apprécié sur la période de douze mois précédant le dépôt de la demande de regroupement familial, par référence à la moyenne mensuelle du salaire minimum interprofessionnel de croissance au cours de cette même période, même s'il est toujours possible, pour le préfet, lorsque ce seuil n'est pas atteint au cours de la période considérée, de prendre une décision favorable en tenant compte de l'évolution des ressources du demandeur, y compris après le dépôt de la demande.

3. Aux termes de l'article L. 3132-7 du même code : " Le taux du salaire minimum de croissance est fixé par voie réglementaire () ". Aux termes de l'article 1er du décret du 19 décembre 2018 portant relèvement du salaire minimum de croissance : " A compter du 1er janvier 2019, () le montant du salaire minimum de croissance est relevé dans les conditions ci-après : 1° En métropole, () son montant est porté à 10,03 € l'heure. " Aux termes de l'article 1er du décret du 18 décembre 2019 portant relèvement du salaire minimum de croissance : " A compter du 1er janvier 2020, () le montant du salaire minimum de croissance est relevé dans les conditions ci-après : 1° En métropole, () est porté à 10,15 € l'heure () ".

4. Il ressort des termes de la décision attaquée que le préfet s'est fondé sur deux motifs afin de refuser à Mme A épouse C le bénéfice du regroupement familial au profit de ses deux enfants nés d'une première union.

5. D'une part, s'agissant du motif tiré de ce que la requérante ne dispose pas des ressources stables et suffisantes, il ressort des pièces du dossier qu'au cours de la période de référence, qui va du mois de juillet 2019 au mois de juin 2020 en vertu du principe rappelé au point 2, la requérante et son époux ont perçu des salaires et revenus de pension de retraite d'un montant total de 20 453,36 euros nets d'impôts, soit une moyenne de ressources mensuelles qui est supérieure au revenu minimum exigé qui s'élevait en moyenne à 1 444,48 euros nets mensuels au cours de ladite période. Par suite, le préfet du Haut-Rhin s'est fondé sur un motif inexact en estimant que les ressources de Mme A épouse C étaient insuffisantes.

6. D'autre part, s'agissant du motif tiré de ce que la requérante ne dispose pas d'un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant dans la même région géographique, il ressort des pièces du dossier que le foyer de Mme A épouse C est constitué de deux adultes et de quatre enfants mineurs. Il est constant que Mme A épouse C bénéficie d'un logement de quatre pièces d'une surface habitable de 80,20 m² comprenant un salon, trois chambres et une cuisine, dont la superficie a été considérée comme suffisante par l'Office français de l'immigration et de l'intégration et par le préfet. Pour estimer que l'intéressé ne disposait pas d'un logement conforme aux exigences prévues par les dispositions précitées, le préfet s'est uniquement fondé sur la circonstance qu'il manquait deux chambres, la différence d'âge et de sexe des enfants ne permettant pas d'accueillir les enfants du premier mariage de Mme A épouse C dans des conditions décentes. Toutefois, dès lors que Mme A épouse C dispose d'un logement d'une superficie habitable supérieure à la surface minimale de 64 m² règlementairement requise pour accueillir son époux et ses quatre enfants et qu'il n'est ni établi ni même allégué par le préfet en défense que ce logement ne comporterait pas tous les équipements d'hygiène et de confort conformes aux normes en vigueur tels qu'exigés par le décret du 30 janvier 2002 susvisé, le préfet du Haut-Rhin s'est fondé sur un motif inexact en opposant à la requérante la circonstance que son logement ne comportait pas assez de chambres pour chacun des quatre enfants, condition non prévue par les dispositions applicables et relatives aux caractéristiques d'un logement considéré comme " normal ".

7. Par suite, la requérante est fondée à soutenir que le préfet du Haut-Rhin a fait une inexacte application des dispositions du 2° de l'article L. 434-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. Il résulte de tout ce qui précède que sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, Mme A épouse C est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 5 novembre 2021.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

9. Aux termes de l'article R. 434-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'âge du conjoint et des enfants pouvant bénéficier du regroupement familial est apprécié à la date du dépôt de la demande ". Dans ces conditions, bien que le fils de la requérante soit devenu majeur à la date du présent jugement, ce dernier implique nécessairement, en application des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, qu'il soit enjoint au préfet de faire droit à la demande de regroupement familial présentée par Mme A au bénéfice de ses deux enfants B et F E dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement sauf changement substantiel de circonstances de droit ou de fait.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

10. Aux termes de l'article L.761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à Mme A en application des dispositions de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1 : La décision du 5 novembre 2021 par laquelle le préfet du Haut-Rhin a refusé d'admettre les deux enfants de Mme A au bénéfice du regroupement familial est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Haut-Rhin d'accorder à Mme A épouse C, sauf changement substantiel de circonstances de droit ou de fait, le bénéfice du regroupement familial en faveur de ses enfants B et F, dans le délai de deux mois jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Mme A la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme D A épouse C et au préfet du Haut-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 21 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Richard, président,

M. Lusset, premier conseiller,

Mme Eymaron, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 avril 2024.

Le premier assesseur,

A. LUSSET

Le président rapporteur,

M. RICHARD

Le greffier,

J. FERNBACH

La République mande et ordonne au préfet du Haut-Rhin, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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