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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2200200

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2200200

jeudi 1 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2200200
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantGAUDRON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés respectivement les 13 janvier et 4 novembre 2022, Mme C A, représentée par Me Gaudron, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 15 septembre 2021 par laquelle le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a mis fin au bénéfice des conditions matérielles d'accueil ;

2°) d'enjoindre à l'Office français de l'immigration et de l'intégration de lui faire bénéficier sans délai des conditions matérielles d'accueil à compter du 15 septembre 2021 sous astreinte de 200 euros par jour à compter de la notification de la décision à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration une somme de 1 500 euros en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision est entachée d'incompétence de l'auteur de l'acte ;

- elle est entachée d'un défaut d'entretien personnel ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle a été prise en violation du principe du contradictoire ;

- elle est entachée d'un défaut de base légale ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation ;

- elle a été prise en violation de la directive 2013/33/UE en ce qu'elle la prive d'un niveau de vie digne ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la substitution de base légale demandée par l'Office n'est pas fondée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 octobre 2022, l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- à titre principal, aucun des moyens soulevés n'est fondé ;

- à titre subsidiaire, il sollicite que soient substituées aux dispositions de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, celles de l'article L. 551-15 du même code, issues de la recodification à droit constant des dispositions de l'article L.744-7.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 15 novembre 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la directive 2013/33/EU du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- la décision n° 428530, 428564 du 31 juillet 2019 du Conseil d'Etat statuant au contentieux ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme E D,

- les conclusions de Mme Sandra Bauer, rapporteure publique,

- les observations de Me Carraud, substituant Me Gaudron, avocate de Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. En premier lieu, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a, par une décision du 14 octobre 2020 publiée au Bulletin officiel du ministère de l'intérieur le même jour, donné délégation à Mme F B, directrice territoriale de Strasbourg, à l'effet de signer tous actes et décisions se rapportant aux missions dévolues à la direction de Strasbourg telles que définies par la décision du 31 décembre 2013 portant organisation générale de l'OFII. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte manque en fait et doit être écarté.

2. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 744-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa version applicable au litige : " A la suite de la présentation d'une demande d'asile, l'Office français de l'immigration et de l'intégration est chargé de procéder, dans un délai raisonnable et après un entretien personnel avec le demandeur d'asile, à une évaluation de la vulnérabilité de ce dernier afin de déterminer, le cas échéant, ses besoins particuliers en matière d'accueil. Ces besoins particuliers sont également pris en compte s'ils deviennent manifestes à une étape ultérieure de la procédure d'asile. Dans la mise en œuvre des droits des demandeurs d'asile et pendant toute la période d'instruction de leur demande, il est tenu compte de la situation spécifique des personnes vulnérables. () ".

3. Il ressort des pièces du dossier que Mme A a bénéficié d'un entretien le 3 juillet 2019 lors de l'enregistrement de sa demande d'asile. Si l'entretien permettant d'évaluer la vulnérabilité du demandeur d'asile doit être mené à la suite de la présentation d'une demande d'asile, l'administration n'est pas tenue de le réitérer au cours de la procédure. Par suite, la requérante n'est pas fondée à soutenir qu'elle n'a pas bénéficié de l'entretien prévu par les dispositions précitées de l'article L. 744-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

4. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que le directeur général de l'OFII a informé la requérante de son intention de lui suspendre les conditions matérielles d'accueil par courrier en date du 11 août 2021, notifié le 23 août 2021 et que Mme A a formulé des observations écrites par un courrier en date du 6 septembre 2021, soit dans le délai de quinze jours qui lui était imparti. Par suite, le moyen tiré de la violation du principe du contradictoire ne peut qu'être écarté.

5. En quatrième lieu, la décision attaquée comporte les éléments de droit et de fait qui en constituent le fondement. Elle est, par suite, suffisamment motivée.

6. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 744-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa version en vigueur du 1er janvier 2019 au 1er mai 2021 : " Le bénéfice des conditions matérielles d'accueil prévues à l'article L. 744-1 est subordonné : / 1° A l'acceptation par le demandeur de la proposition d'hébergement ou, le cas échéant, de la région d'orientation déterminée en application de l'article L. 744-2. Ces propositions tiennent compte des besoins, de la situation personnelle et familiale de chaque demandeur au regard de l'évaluation prévue à l'article L. 744-6, des capacités d'hébergement disponibles et de la part des demandeurs d'asile accueillis dans chaque région ; () ".

7. Par sa décision n° 428530, 428564 du 31 juillet 2019, le Conseil d'Etat, statuant au contentieux, a jugé que les dispositions des articles L. 744-7 et L.744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui créaient, dans leur rédaction issue de la loi du 10 septembre 2018 pour une immigration maîtrisée, un droit d'asile effectif et une intégration réussie, des cas de refus et de retrait de plein droit des conditions matérielles d'accueil sans appréciation des circonstances particulières et excluaient, en cas de retrait, toute possibilité de rétablissement de ces conditions, étaient incompatibles avec les objectifs de la directive 2013/33/UE du 26 juin 2013 relative à des procédures communes pour l'octroi et le retrait de la protection internationale. Il a, par suite, annulé les dispositions réglementaires prises pour leur application. Toutefois, le Conseil d'Etat a, par la même décision, précisé les conditions dans lesquelles les autorités compétentes pouvaient, dans l'attente de la modification des articles L. 744-7 et L. 744-8 par le législateur, limiter ou supprimer le bénéfice des conditions matérielles d'accueil aux demandeurs d'asile qui quittent leur lieu d'hébergement ou la région d'orientation déterminée en application de l'article L. 744-2 du même code ou qui ne respectent pas les exigences des autorités chargées de l'asile. Ainsi, il reste possible à l'OFII de refuser le bénéfice des conditions matérielles d'accueil, après examen de sa situation particulière et par une décision motivée, au demandeur qui a refusé le lieu d'hébergement proposé ou la région d'orientation. Il lui est également possible, dans les mêmes conditions et après avoir mis, sauf impossibilité, l'intéressé en mesure de présenter ses observations, de suspendre le bénéfice de ces conditions lorsque le demandeur a quitté le lieu d'hébergement proposé ou la région d'orientation ou n'a pas respecté les exigences des autorités chargées de l'asile, notamment de se rendre aux entretiens, de se présenter aux autorités et de fournir les informations utiles afin de faciliter l'instruction des demandes. Enfin, si le bénéfice des conditions matérielles d'accueil a été suspendu, le demandeur d'asile peut en demander le rétablissement à l'OFII qui doit apprécier la situation particulière du demandeur à la date de la demande de rétablissement au regard notamment de sa vulnérabilité, de ses besoins en matière d'accueil ainsi que, le cas échéant, des raisons pour lesquelles il n'a pas respecté les obligations auxquelles il avait consenti au moment de l'acceptation initiale des conditions matérielles d'accueil.

8. D'une part, si la décision attaquée mentionne à tort les articles L. 551-16 et R. 551-18 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, elle vise également les articles L. 744-7 et R. 744-9 du même code, applicables à la situation de la requérante. Dès lors, Mme A n'est pas fondée à soutenir que la décision en litige est entachée d'un défaut de base légale. Le moyen doit par suite être écarté, sans qu'il soit besoin d'examiner la substitution de base légale invoquée en défense.

9. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que, après avoir contacté les services de l'OFII le 4 mai 2021 afin de solliciter un hébergement en raison de l'insalubrité de son logement, la requérante a refusé l'hébergement qui lui a été proposé au motif qu'elle ne souhaitait pas être séparée de son conjoint. Toutefois, il ne ressort nullement des pièces du dossier que le logement proposé à Mme A ne correspondait pas à la composition de sa famille, telle que la requérante l'a déclarée lors de l'enregistrement de sa demande d'asile, et pour laquelle elle bénéficiait des conditions matérielles d'accueil. Dès lors, la requérante n'est pas fondée à soutenir qu'elle disposait d'un motif légitime pour refuser la proposition de logement qui lui a été faite. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation ne peut qu'être écarté.

10. En sixième lieu, aux termes de l'article 20 de la directive 2013/33/UE du 26 juin 2013 : " 1. Les États membres peuvent limiter ou, dans des cas exceptionnels et dûment justifiés, retirer le bénéfice des conditions matérielles d'accueil lorsqu'un demandeur : a) abandonne le lieu de résidence fixé par l'autorité compétente sans en avoir informé ladite autorité ou, si une autorisation est nécessaire à cet effet, sans l'avoir obtenue ; ou b) ne respecte pas l'obligation de se présenter aux autorités, ne répond pas aux demandes d'information ou ne se rend pas aux entretiens personnels concernant la procédure d'asile dans un délai raisonnable fixé par le droit national ; ou c) a introduit une demande ultérieure telle que définie à l'article 2, point q), de la directive 2013/32/UE. / () / 5. Les décisions portant limitation ou retrait du bénéfice des conditions matérielles d'accueil ou les sanctions visées aux paragraphes 1, 2, 3 et 4 du présent article sont prises au cas par cas, objectivement et impartialement et sont motivées. Elles sont fondées sur la situation particulière de la personne concernée, en particulier dans le cas des personnes visées à l'article 21, compte tenu du principe de proportionnalité. Les Etats membres assurent en toutes circonstances l'accès aux soins médicaux conformément à l'article 19 et garantissent un niveau de vie digne à tous les demandeurs. () ".

11. Les termes précités de la directive 2013/33/UE du 26 juin 2013 ne s'opposent pas à ce que les demandeurs d'asile ne bénéficient des conditions matérielles d'accueil que sous réserve d'accepter le lieu d'hébergement proposé par l'Office français de l'immigration et de l'intégration. Dès lors, en mettant fin au bénéfice des conditions matérielles d'accueil sur le fondement de l'article L. 744-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, au motif que la requérante a refusé le lieu d'hébergement proposé par l'OFII, la décision en litige n'a pas méconnu l'article 20 la directive 2013/33/UE.

12. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

13. Si la requérante soutient que la décision contestée méconnaît les stipulations précitées de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, la cessation des conditions matérielles d'accueil ne saurait être regardée par elle-même comme un traitement inhumain et dégradant au sens de cet article. Il n'est, par ailleurs, pas établi que la décision contestée ferait obstacle à l'accès de Mme A aux autres dispositifs dont peuvent bénéficier les demandeurs d'asile, notamment en application des dispositions de l'article L. 251-1 du code de l'action sociale et des familles relatives à l'aide médicale de l'Etat ou de l'article L. 345-2-2 du même code concernant l'hébergement d'urgence. Par suite, le moyen doit être écarté.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de Mme A tendant à l'annulation de la décision du directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration en date du 15 septembre 2021 doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et celles tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Délibéré après l'audience du 10 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Bonifacj, présidente,

M. Therre, premier conseiller,

Mme Bonnet, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er décembre 2022.

La présidente-rapporteure,

J. D

L'assesseur le plus ancien dans l'ordre du tableau,

A. Therre

La greffière,

N. Adjacent

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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