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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2200792

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2200792

mardi 19 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2200792
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème Chambre
Avocat requérantTRUNZER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 7 février et 3 juin 2022, Mme D A, représentée par Me Hermann, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 14 décembre 2021 par laquelle l'inspectrice du travail a autorisé son licenciement pour faute ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée a été prise par une autorité territorialement incompétente ;

- le principe du contradictoire n'a pas été respecté ;

- la décision contestée n'est pas suffisamment motivée ;

- elle a été prise en méconnaissance des dispositions de l'article L. 1222-6 du code du travail ;

- aucune faute susceptible de justifier un licenciement ne peut lui être reprochée dans la mesure où le changement de son lieu de travail constituait une modification de son contrat de travail et non un changement de ses conditions de travail ;

- l'inspectrice du travail a entaché la décision autorisant son licenciement pour faute d'erreur manifeste d'appréciation.

Par des mémoires en défense enregistrés les 10 mai et 10 juin 2022, la SAS Hyd et Au Fluid, représentée par Me Trunzer, conclut au rejet de la requête et à ce que qu'il soit " statué sur les frais ce que de droit ".

Elle soutient que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense enregistré le 11 avril 2022, la direction régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités du Grand Est conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'aucun des moyens soulevés par la requérante n'est fondé.

Vu :

- le code du travail ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Weisse-Marchal, rapporteure ;

- les conclusions de Mme Devys, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, salariée protégée, travaillait au sein de la société Hyd et Au Fluid depuis le 1er mars 2002 en vertu d'un contrat à durée indéterminée. Elle exerçait les fonctions d'assistance service sur le site de Metz depuis 2017 après avoir travaillé sur les sites de Hagondange et Fèves. En juillet 2020, en raison d'une perte de compétitivité au lendemain de la crise sanitaire, l'entreprise a décidé de réduire ses effectifs et de réorganiser son activité en supprimant certaines agences dont celle de Metz. Il était prévu dans le cadre du plan de sauvegarde de l'emploi mis en œuvre que les salariés travaillant sur ce site, dont les postes étaient maintenus, poursuivent leur activité sur celui de Creutzwald. Le 22 octobre 2021, la société Hyd et Au Fluid, reprochant à Mme A d'avoir refusé le changement de son lieu de travail, a sollicité l'autorisation de la licencier pour motif disciplinaire auprès des services de l'inspection du travail de l'unité de contrôle 2 Moselle Est. Par une décision du 14 décembre 2021, l'inspectrice du travail a accordé l'autorisation demandée. Mme A demande au tribunal d'annuler cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L.2421-3 du code du travail : " La demande d'autorisation de licenciement est adressée à l'inspecteur du travail dont dépend l'établissement dans lequel le salarié est employé. Si la demande d'autorisation de licenciement repose sur un motif personnel, l'établissement s'entend comme le lieu de travail principal du salarié () ".

3. Il résulte de ces dispositions que pour examiner la demande de licenciement pour faute sollicitée par la SAS Hyd et Au Fluid, la compétence de l'inspecteur du travail devait être appréciée au regard du lieu de travail principal de la salariée. Il ressort du dossier qu'au jour de la demande, le lieu de travail principal de Mme A, dont le changement du lieu de travail avait pris effet à la date du 6 avril 2021, était le site de Creutzwald et que ce lieu était inclus dans le champ de compétente territoriale de Mme B, inspectrice du travail de la 11ème section de l'unité de contrôle n°57-2 Est. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence territoriale de l'auteur de la décision manque en fait et doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L.121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable ". Aux termes de l'article R. 2421-4 du code du travail : " L'inspecteur du travail procède à une enquête contradictoire au cours de laquelle le salarié peut, sur sa demande, se faire assister d'un représentant de son syndicat ".

5. Il ressort des pièces du dossier que Mme A a été convoquée par l'inspectrice du travail à une enquête contradictoire le 10, puis le 30 novembre 2021. Dans les courriers de convocation datés des 2 et 15 novembre 2021, réceptionnés par la requérante les 5 et 18 novembre 2021, il était indiqué qu'elle pouvait se faire assister par un représentant de son syndicat et qu'elle aurait un droit d'accès et de communication à tout document déterminant produit par son employeur au cours de l'enquête contradictoire. Si la requérante fait valoir qu'il appartient à l'administration d'apporter la preuve que tous les éléments transmis par la SAS Hyd et Au Fluid lui ont bien été communiqués, il ne ressort pas des écritures et pièces de la requête qu'elle n'aurait pas eu connaissance de tous les documents déterminants produits par son employeur dans le cadre de l'enquête contradictoire. Il s'ensuit que Mme A ne peut utilement soutenir que la procédure contradictoire préalable n'aurait pas été respectée.

6. En troisième lieu, aux termes des articles R. 2421-5 et R. 2421-12 du code du travail : " La décision de l'inspecteur du travail est motivée ". Aux termes des dispositions de l'article L. 211.2 du code des relations entre le public avec l'administration : " () Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent ". Par ailleurs, l'article L. 211-5 du même code dispose que " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

7. L'inspectrice du travail, après avoir visé la demande d'autorisation de licenciement, l'avis du comité social et économique, les textes dont elle a fait application et l'enquête contradictoire au cours de laquelle elle a entendu personnellement et individuellement chacune des parties, indique, dans sa décision, que la société Hyd et Au Fluid sollicite l'autorisation de procéder au licenciement de la requérante pour motif disciplinaire en raison du refus opposé par cette dernière au changement de son lieu de travail. Elle se prononce de manière concise et circonstanciée sur la matérialité et le caractère fautif du refus de Mme A et apprécie s'il constitue une faute d'une gravité suffisante pour justifier l'autorisation sollicitée. En outre, la décision attaquée mentionne que la demande d'autorisation de licenciement ne présente aucun lien avec le mandat exercé par la salariée. Dans ces conditions, la décision attaquée comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

8. En quatrième lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 1222-6 du code du travail : " Lorsque l'employeur envisage la modification d'un élément essentiel du contrat de travail pour l'un des motifs économiques énoncés à l'article L. 1233-3, il en fait la proposition au salarié par lettre recommandée avec avis de réception. La lettre de notification informe le salarié qu'il dispose d'un mois à compter de sa réception pour faire connaître son refus. Le délai est de quinze jours si l'entreprise est en redressement judiciaire ou en liquidation judiciaire. A défaut de réponse dans le délai d'un mois, ou de quinze jours si l'entreprise est en redressement judiciaire ou en liquidation judiciaire, le salarié est réputé avoir accepté la modification proposée ".

9. D'autre part, le refus opposé par un salarié protégé à un changement de ses conditions de travail décidé par son employeur en vertu, soit des obligations souscrites dans le contrat de travail, soit de son pouvoir de direction, constitue, en principe, une faute. En cas d'un tel refus, l'employeur, s'il ne peut directement imposer au salarié ledit changement, doit, sauf à y renoncer, saisir l'inspecteur du travail d'une demande d'autorisation de licenciement à raison de la faute qui résulterait de ce refus. En l'absence de mention contractuelle du lieu de travail d'un salarié, la modification de ce lieu de travail constitue un simple changement des conditions de travail, dont le refus par le salarié est susceptible de caractériser une faute de nature à justifier son licenciement, lorsque le nouveau lieu de travail demeure à l'intérieur d'un même secteur géographique, lequel s'apprécie, eu égard à la nature de l'emploi de l'intéressé, de façon objective, en fonction de la distance entre l'ancien et le nouveau lieu de travail ainsi que des moyens de transport disponibles.

10. En l'espèce, le contrat de travail de la requérante stipule qu'" en cas de modification du lieu de travail n'impliquant pas un changement de résidence, notification écrite en sera faite à D A " et qu' " en cas de refus de sa part, cette notification du lieu de travail s'analysera comme une rupture de son fait du présent engagement, le lieu de travail ne constituant pas un élément essentiel du présent contrat ". Par ailleurs, il n'est pas contesté que le site de Creutzwald, où a été transférée la requérante dans le cadre du plan de sauvegarde de l'emploi mis en œuvre par la SAS Hyd et Au Fluid, se situe dans le même secteur géographique que le site de Metz où elle travaillait et qui a été fermé. Dans ces conditions, la modification du lieu de travail de Mme A, qui n'est pas un élément essentiel de son contrat de travail, constitue un simple changement de ses conditions de travail. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 1222-6 du code du travail est inopérant et la requérante n'est par suite pas fondée à soutenir qu'aucune faute susceptible de justifier un licenciement ne pouvait lui être reprochée.

11. En cinquième et dernier lieu, après s'être assuré que la mesure envisagée ne constitue pas une modification du contrat de travail de l'intéressé, il appartient à l'autorité administrative, sous le contrôle du juge, d'apprécier si le refus opposé par un salarié protégé à un changement de ses conditions de travail décidé par son employeur constitue une faute d'une gravité suffisante pour justifier l'autorisation de licenciement sollicitée, compte tenu de la nature du changement envisagé, de ses modalités de mise en œuvre et de ses effets, tant au regard de la situation personnelle du salarié, que des conditions d'exercice de son mandat.

12. Il ressort des pièces du dossier, notamment des différents courriers et mails échangés avec la direction de la société, que Mme A a bien refusé la proposition de changement du lieu de travail qui lui avait été faite par son employeur. Il ne ressort pas des pièces du dossier que ce changement ait été de nature à affecter la situation personnelle de la requérante ou les conditions d'exercice de son mandat. Nonobstant l'allongement de la distance et du temps de trajet de son domicile au site de Creutzwald, Mme A n'était pas obligée de déménager, pouvait y accéder facilement en voiture par l'autoroute et les frais d'essence et de péage occasionnés par ce changement étaient pris en charge par la SAS Hyd et Au Fluid. En outre, si la requérante affirme que le transfert de son lieu de travail " aurait eu des conséquences substantielles à la fois du point de vue organisationnel, mais surtout d'un point de vue économique " dans la mesure où " d'un point de vue financier, les contreparties proposées par l'employeur apparaissent totalement inéquitables " pour elle, elle n'apporte pas d'élément probant à l'appui de ses allégations. Dans ces conditions, l'inspectrice du travail n'a pas entaché sa décision d'erreur d'appréciation en considérant que le refus de Mme A, qui rendait impossible le maintien de son contrat de travail, présentait un caractère de gravité suffisant pour justifier son licenciement. Par suite, le moyen doit être écarté.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de Mme A dirigées contre la décision de l'inspectrice du travail du 14 décembre 2021 autorisant son licenciement pour motif disciplinaire doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

14. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " () Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Les parties peuvent produire les justificatifs des sommes qu'elles demandent et le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".

15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée par la Mme A au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

16. Les conclusions présentées par la SAS Hyd et Au Fluid et tendant à ce que lui soient remboursés les frais exposés par elle et non compris dans les dépens, faute d'être chiffrées, sont irrecevables.

D E C I D E :

Article 1 : La requête présentée par Mme A est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par la SAS Hyd et Au Fluid en application de l'article L.761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme D A, au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion et à la SAS Hyd etAu Fluid. Copie en sera transmise au directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités du Grand Est.

Délibéré après l'audience du 5 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Laubriat, président,

Mme Weisse-Marchal, première conseillère,

M. Cormier, conseiller

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 décembre 2023.

La rapporteure,

C.Weisse-Marchal

Le président,

A. Laubriat

La greffière,

A. Picot

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N° 2200792

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