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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2201009

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2201009

jeudi 3 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2201009
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème chambre
Avocat requérantSELÀRL SOLER-COUTEAUX ET ASSOCIÉS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en réplique, enregistrés les 15 février 2022 et 23 mai 2024, la SARL A, représentée par la SELARL Soler-Couteaux et Associés, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 17 août 2021 par lequel le maire d'Eckwersheim a refusé de lui délivrer un permis de construire modificatif portant d'une part sur la modification de l'emprise, des dimensions, de l'aspect extérieur des hangars autorisés par un permis de construire délivré le 10 août 2017, et, d'autre part, sur la création d'un espace de vente des produits de la ferme dans un bâtiment existant en cours de construction situé rue des Champs, ainsi que la décision du 7 décembre 2021 rejetant son recours gracieux ;

2°) d'enjoindre au maire d'Eckwersheim de lui délivrer le permis de construire modificatif sollicité, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement ;

3°) de mettre à la charge de la commune d'Eckwersheim une somme de 2 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La SARL A soutient que :

- l'arrêté du 17 août 2021 est entaché d'incompétence ;

- il est entaché d'un vice de procédure ;

- c'est à tort que le maire d'Eckwersheim a, pour refuser de lui délivrer le permis de construire modificatif sollicité, estimé que son projet méconnaît les dispositions du paragraphe 4.1 de l'article 2 A du règlement du plan local d'urbanisme intercommunal de l'Eurométropole de Strasbourg ;

- les autres motifs que la commune d'Eckwersheim demande de substituer sont entachés d'illégalité.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 avril 2024, la commune d'Eckwersheim, conclut au rejet de la requête.

La commune d'Eckwersheim soutient que :

- les moyens soulevés par la SARL A ne sont pas fondés ;

- à défaut, elle est fondée à solliciter une substitution de motifs tirée d'une part de la méconnaissance par le projet des dispositions du paragraphe 4.1 de l'article 2 A du règlement du plan local d'urbanisme intercommunal de l'Eurométropole de Strasbourg, dès lors qu'il comprend un changement de destination partielle d'un hangar en " construction à vocation commerciale " et, d'autre part, du caractère frauduleux de la demande de permis de construire modificatif.

La clôture d'instruction immédiate a été prononcée par une ordonnance du 7 juin 2024.

Sur le fondement des dispositions de l'article R. 613-1-1 du code de justice administrative, des pièces ont été produites, à la demande du tribunal, d'une part par la commune d'Eckwersheim le 9 juillet 2024, qui ont été communiquées le même jour à la SARL A et, d'autre part, par la SARL A le 9 septembre 2024, qui ont communiquées le même jour à la commune d'Eckwersheim.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Malgras,

- les conclusions de M. Pouget-Vitale, rapporteur public,

- les observations de Me Gillig, avocat de la SARL A, représentée par M. A, présent ;

- les observations de M. B, représentant l'Eurométropole de Strasbourg.

Considérant ce qui suit :

1. Par une demande déposée le 30 mai 2017, la SARL A a sollicité la délivrance d'un permis de construire portant sur la construction d'entrepôts et la pose de panneaux photovoltaïques sur un terrain situé rue des Champs à Eckwersheim, en zone A3 du plan local d'urbanisme intercommunal de l'Eurométropole de Strasbourg. Par un arrêté du 10 août 2017, le maire d'Eckwersheim a délivré ce permis de construire.

2. Le 25 février 2021, la SARL A a déposé une demande de permis de construire modificatif portant sur l'aspect extérieur des constructions et la création d'un local commercial. Par un arrêté du 6 juillet 2021, le maire d'Eckwersheim a refusé la délivrance de ce permis modificatif.

3. Par une demande déposée le 10 août 2021, la SARL A a sollicité la délivrance d'un permis de construire modificatif portant d'une part sur la modification de l'emprise, des dimensions, de l'aspect extérieur des hangars autorisés par le permis de construire délivré le 10 août 2017, et, d'autre part, sur la création d'un espace de vente des produits de la ferme dans un bâtiment existant en cours de construction autorisé par ce permis de construire initial. Par un arrêté du 17 août 2021, le maire d'Eckwersheim a refusé la délivrance de ce permis modificatif. Le 8 octobre 2021, la SARL A a présenté un recours gracieux contre cet arrêté, qui a été rejeté par une décision du 7 décembre 2021. La SARL A demande l'annulation de cet arrêté du 17 août 2021 ainsi que de la décision du 7 décembre 2021 rejetant son recours gracieux.

Sur la légalité de l'arrêté attaqué :

4. La requérante conteste la légalité des motifs de refus du permis de construire.

En ce qui concerne la légalité du motif initial de refus :

5. Pour refuser de délivrer à la SARL A le permis de construire modificatif sollicité, le maire d'Eckwersheim s'est fondé sur la circonstance que le projet en litige, portant selon lui sur la modification d'un bâtiment comportant un changement de destination partiel d'un hangar en locaux commerciaux, méconnaissait le 4. de l'article 2 A du règlement du plan local d'urbanisme intercommunal de l'Eurométropole de Strasbourg.

6. Aux termes de l'article 1 A du règlement du plan local d'urbanisme intercommunal de l'Eurométropole de Strasbourg : " Sont interdites les occupations et utilisations du sol autres que celles prévues à l'article 2 A ". Aux termes de l'article 2 A de ce règlement : " () 4. Dans le secteur de zone A3 sont admises : paragraphe 4.1. Les constructions et installations d'une exploitation agricole ou forestière, à condition d'être nécessaires ou liées au fonctionnement d'une activité de maraîchage ou d'horticulture, à l'exception des constructions à usage d'habitation () ".

7. Il ressort des pièces du dossier que le projet en litige, situé en zone A3 du plan local d'urbanisme intercommunal de l'Eurométropole de Strasbourg, consiste à créer un espace de vente des produits de l'exploitation agricole de la SARL A, qui cultive des fruits et légumes, dans un bâtiment existant en cours de construction autorisé par le permis de construire initial délivré le 10 août 2017. Contrairement à ce que soutient la commune d'Eckwersheim, la circonstance que le règlement du plan local d'urbanisme intercommunal de l'Eurométropole de Strasbourg autorise expressément l'implantation de " constructions et installations à vocation commerciale à condition d'être liée aux activités agricoles existantes " en zone A8 n'a pas pour effet, à elle seule, d'interdire l'implantation de telles constructions et installations en zone A3. Il ressort en l'espèce des pièces du dossier que le local de vente envisagé dépend d'une exploitation agricole et qu'il a au moins partiellement pour destination la vente des produits maraîchers cultivés par cette exploitation. Dès lors que le paragraphe 4.1 de l'article 2 A du règlement du plan local d'urbanisme intercommunal de l'Eurométropole de Strasbourg admet en zone A 3 les constructions liées au fonctionnement d'une activité de maraîchage, sans imposer que ce lien ne soit exclusif ni même prépondérant, l'espace de vente en litige doit être regardé comme comptant parmi les constructions autorisées par ces dispositions.

8. Par suite, la société requérante est fondée à soutenir que le motif de refus retenu par le maire d'Eckwersheim, tiré de la méconnaissance des dispositions du paragraphe 4.1 de l'article 2 A du règlement du plan local d'urbanisme intercommunal de l'Eurométropole de Strasbourg, est entaché d'illégalité.

En ce qui concerne la substitution de motifs demandée :

9. L'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant

le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est

légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué. Les dispositions de l'article L. 424-3 du code de l'urbanisme ne font pas, par elles-mêmes, obstacle à ce que l'administration qui a refusé un permis de construire invoque devant le juge un motif autre que ceux qu'elle a opposés dans la décision de refus.

10. La commune fait valoir d'une part que le projet en litige méconnait des dispositions du paragraphe 4.1 de l'article 2 A du règlement du plan local d'urbanisme intercommunal de l'Eurométropole de Strasbourg, dès lors qu'il comprend un changement de destination partielle d'un hangar en " construction à vocation commerciale " et, d'autre part, que le dossier de demande de permis de construire modificatif est entaché de fraude.

11. En premier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 6 à 8, la commune d'Eckwersheim n'est pas fondée à soutenir que le projet méconnaît les dispositions du paragraphe 4.1 de l'article 2 A du règlement du plan local d'urbanisme intercommunal de l'Eurométropole de Strasbourg.

12. En second lieu, la caractérisation de la fraude résulte de ce que le pétitionnaire a procédé de manière intentionnelle à des manœuvres de nature à tromper l'administration sur la réalité du projet dans le but d'échapper à l'application d'une règle d'urbanisme. Une information erronée ne peut, à elle seule, faire regarder le pétitionnaire comme s'étant livré à l'occasion du dépôt de sa demande à des manœuvres destinées à tromper l'administration.

13. La commune d'Eckwersheim soutient que le dossier de demande de permis de construire modificatif est entaché de fraude quant à la nature de l'activité envisagée, dès lors que la superficie du bâtiment accueillant l'espace de vente projeté n'a pas été modifiée par rapport au dossier de demande de permis de construire modificatif déposé le 25 février 2021 pour la création d'un local commercial et qu'en outre, cette superficie n'est pas justifiée par la seule vente de produits de la ferme. Toutefois, la commune n'apporte aucun élément permettant de caractériser une volonté du pétitionnaire d'échapper à une règle d'urbanisme. Ainsi, la commune d'Eckwersheim n'établit pas l'existence de manœuvres frauduleuses de la part du pétitionnaire destinées à tromper l'administration.

14. Pour l'application de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme, aucun autre moyen n'est susceptible d'entraîner l'annulation des décisions attaquées.

15. Il résulte de tout ce qui précède que la SARL A est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 17 août 2021 par lequel le maire d'Eckwersheim a refusé de lui délivrer le permis de construire sollicité, ainsi que, par voie de conséquence, de la décision du 7 décembre 2021 rejetant son recours gracieux.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

16. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure ".

17. Lorsque l'exécution d'un jugement ou d'un arrêt implique normalement, eu égard aux motifs de ce jugement ou de cet arrêt, une mesure dans un sens déterminé, il appartient au juge administratif, saisi de conclusions sur le fondement des dispositions précitées, de statuer sur ces conclusions en tenant compte, le cas échéant après une mesure d'instruction, de la situation de droit et de fait existant à la date de sa décision. Si, au vu de cette situation de droit et de fait, il apparaît toujours que l'exécution du jugement ou de l'arrêt implique nécessairement une mesure d'exécution, il incombe au juge de la prescrire, le cas échéant d'office, à l'autorité compétente.

18. Aux termes l'article L. 424-1 du code de l'urbanisme : " L'autorité compétente se prononce par arrêté sur la demande de permis ou, en cas d'opposition ou de prescriptions, sur la déclaration préalable. () ". Aux termes de l'article L. 424-3 du même code : " Lorsque la décision rejette la demande ou s'oppose à la déclaration préalable, elle doit être motivée. / Cette motivation doit indiquer l'intégralité des motifs justifiant la décision de rejet ou d'opposition, notamment l'ensemble des absences de conformité des travaux aux dispositions législatives et réglementaires mentionnées à l'article L. 421-6. / Il en est de même lorsqu'elle est assortie de prescriptions, oppose un sursis à statuer ou comporte une dérogation ou une adaptation mineure aux règles d'urbanisme applicables. ". Par ailleurs, aux termes de l'article de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme : " Lorsqu'elle annule pour excès de pouvoir un acte intervenu en matière d'urbanisme ou en ordonne la suspension, la juridiction administrative se prononce sur l'ensemble des moyens de la requête qu'elle estime susceptibles de fonder l'annulation ou la suspension, en l'état du dossier ". Les dispositions introduites au deuxième alinéa de l'article L. 424-3 du code de l'urbanisme visent à imposer à l'autorité compétente de faire connaitre tous les motifs susceptibles de fonder le rejet de la demande d'autorisation d'urbanisme ou de l'opposition à la déclaration préalable. Combinées avec les dispositions de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme, elles mettent le juge administratif en mesure de se prononcer sur tous les motifs susceptibles de fonder une telle décision.

19. Lorsque le juge annule un refus d'autorisation ou une opposition à une déclaration après avoir censuré l'ensemble des motifs que l'autorité compétente a énoncés dans sa décision conformément aux prescriptions de l'article L. 424-3 du code de l'urbanisme ainsi que, le cas échéant, les motifs qu'elle a pu invoquer en cours d'instance, il doit, s'il est saisi de conclusions à fin d'injonction ou s'il décide de la prononcer d'office, ordonner à l'autorité compétente de délivrer l'autorisation ou de prendre une décision de non-opposition. Il n'en va autrement que s'il résulte de l'instruction soit que les dispositions en vigueur à la date de la décision annulée, qui eu égard aux dispositions de l'article L. 600-2 demeurent applicables à la demande, interdisent de l'accueillir pour un motif que l'administration n'a pas relevé, ou que, par suite d'un changement de circonstances, la situation de fait existant à la date du jugement y fait obstacle.

20. Il résulte de ce qui précède que les motifs de refus du permis de construire modificatif sont entachés d'illégalité. Il ne résulte pas de l'instruction que les dispositions applicables à la date de la décision annulée s'opposeraient à la délivrance de l'autorisation d'urbanisme sollicitée ou qu'un changement de la situation de fait existant à la date du jugement y fasse obstacle. Le présent jugement implique nécessairement que le maire d'Eckwersheim délivre le permis en cause dans le présent litige. Il y lieu de lui enjoindre de procéder à cette délivrance dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

21. Il y a lieu, sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, de mettre à la charge de la commune d'Eckwersheim le paiement de la somme de 1 500 euros à la SARL A au titre des frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1 : L'arrêté du 17 août 2021 portant refus de permis de construire et la décision du 7 décembre 2021 rejetant le recours gracieux de la SARL A sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint à la commune d'Eckwersheim d'exercer les diligences définies au point 20 dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : La commune d'Eckwersheim versera à la SARL A une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la SARL A et à la commune d'Eckwersheim. Copie en sera adressée à la préfète du Bas-Rhin.

Délibéré après l'audience du 12 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Dulmet, présidente,

Mme Malgras, première conseillère,

Mme Eymaron, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 3 octobre 2024.

La rapporteure,

S. MALGRAS

La présidente,

A. DULMET

La greffière,

H. CHROAT

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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