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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2201128

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2201128

mardi 19 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2201128
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème Chambre
Avocat requérantTABAK

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 18 février 2022, la SARL Este, représentée par Me Tabak, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 5 octobre 2021 par laquelle le directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et de la solidarité du Grand Est a prononcé à son encontre une amende administrative d'un montant total de 11 200 euros, ensemble la décision du 20 décembre 2021 rejetant son recours gracieux ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros en application des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision du 5 octobre 2021 n'a pas été signée par une autorité habilitée à le faire ;

- l'administration s'est fondée sur des dispositions des articles R 4228-3, R 4228-7, R. 4228-13 et R. 4228-24 du code du travail qui n'étaient pas applicables ;

- les décisions attaquées sont entachées d'erreur de fait ;

- le montant de la sanction est disproportionné.

Par un mémoire en défense enregistré le 25 avril 2022, la direction régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités du Grand Est conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'aucun des moyens soulevés par la société requérante n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Weisse-Marchal, rapporteure ;

- les conclusions de Mme Devys, rapporteure publique ;

- les observations de M. B, représentant la DREETS Grand Est.

Considérant ce qui suit :

1. La SARL Este, entreprise de maçonnerie et de gros œuvre, a été contrôlée par un agent de l'inspection du travail le 9 juin 2020 à 10h20 sur le chantier de construction d'une pharmacie à Mulhouse. Par une décision du 5 octobre 2021, le directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités du Grand Est lui a infligé une amende d'un montant total de 11 200 euros en raison de l'absence de maintien en état de propreté des lavabos, des cabinets d'aisance et du réfectoire et de l'absence d'eau potable et d'eau à température réglable. Le 18 novembre 2021, la SARL Este a formé un recours gracieux contre cette décision qui a été rejeté par une décision du 20 décembre 2021. Par la présente requête, la société demande au tribunal d'annuler la décision du 5 octobre 2021 et la décision du 20 décembre 2021 rejetant son recours gracieux.

2. Aux termes de l'article L. 8115-1 du code du travail, dans leur rédaction applicable depuis le 12 août 2018 : " L'autorité administrative compétente peut, sur rapport de l'agent de contrôle de l'inspection du travail mentionné à l'article L. 8112-1, et sous réserve de l'absence de poursuites pénales, soit adresser à l'employeur un avertissement, soit prononcer à l'encontre de l'employeur une amende en cas de manquement : () 5° Aux dispositions prises pour l'application des obligations de l'employeur relatives aux installations sanitaires, à la restauration et à l'hébergement prévues au chapitre VIII du titre II du livre II de la quatrième partie, ainsi qu'aux mesures relatives aux prescriptions techniques de protection durant l'exécution des travaux de bâtiment et génie civil prévues au chapitre IV du titre III du livre V de la même partie pour ce qui concerne l'hygiène et l'hébergement ". Aux termes de l'article L. 8115-4 du même code : " Pour déterminer si elle prononce un avertissement ou une amende et, le cas échéant, pour fixer le montant de cette dernière, l'autorité administrative prend en compte les circonstances et la gravité du manquement, le comportement de son auteur, notamment sa bonne foi, ainsi que ses ressources et ses charges ".

3. Il appartient au juge administratif, lorsqu'il est saisi comme juge de plein contentieux d'une contestation portant sur une sanction prononcée sur le fondement de l'article L. 8115-1 du code du travail, d'examiner tant les moyens tirés des vices propres de la décision de sanction que ceux mettant en cause le bien-fondé de cette décision. Par ailleurs, les amendes financières, présentant le caractère de sanctions administratives, instituées par l'article L. 8115-1 du code du travail, dont le montant doit être fixé, en vertu de l'article L. 8115-4, en prenant en compte " les circonstances et la gravité du manquement, le comportement de son auteur ainsi que ses ressources et ses charges ", peuvent être contestées, ainsi que le rappelle l'article L. 8115-6, devant le juge administratif, lequel exerce un entier contrôle sur tous les éléments de droit et de fait qui lui sont soumis. Enfin, le montant des amendes n'étant encadré que par un plafond, le juge dispose du pouvoir de moduler ce montant.

Sur la régularité de la sanction :

4. Aux termes de l'article R. 8115-1 du code du travail : " Lorsqu'un agent de contrôle de l'inspection du travail constate l'un des manquements aux obligations mentionnées à la section 2 du présent chapitre, il transmet au directeur régional des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi un rapport sur le fondement duquel ce dernier peut décider de prononcer une amende administrative. ". Aux termes des dispositions de l'article R. 8122-2 du code précité, dans leur version applicable au litige : "Pour l'exercice des compétences en matière d'actions d'inspection de la législation du travail, le directeur régional des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi peut déléguer sa signature au chef du pôle en charge des questions de travail et aux responsables d'unités départementales chargées des politiques du travail, de l'emploi, de la formation professionnelle et de développement des entreprises. En accord avec le délégant, ceux-ci peuvent donner délégation pour signer des actes relatifs aux affaires pour lesquelles ils ont eux-mêmes reçu délégation aux agents du corps de l'inspection du travail placés sous leur autorité. Le directeur régional peut mettre fin à tout ou partie de cette délégation. Il peut également fixer la liste des compétences qu'il souhaite exclure de la délégation que peuvent consentir ces chefs de service aux agents du corps de l'inspection du travail placés sous leur autorité. Les responsables d'unité départementale exercent, au nom du directeur régional, le pouvoir hiérarchique sur les agents chargés des actions d'inspection de la législation du travail ".

5. Par un arrêté du 1er avril 2021, publié au recueil des actes administratifs de l'État de la préfecture de région, M. G E, directeur de la DREETS Grand Est, a donné délégation de signature pour les courriers d'intention et les décisions de sanctions administratives prises en application de l'article L. 8115-1 du code du travail à M. D A, chef du pôle travail. Par un arrêté du 22 juillet 2021, publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de région du 23 juillet 2021, ce dernier a subdélégué sa signature en ces matières à Mme C F, signataire de la décision contestée et alors directrice adjointe du travail. Par suite, le moyen tiré du vice de compétence ne peut qu'être écarté.

Sur le bien-fondé de la sanction :

6. Aux termes de l'article R. 4228-3 du code du travail : " Le sol et les parois des locaux affectés aux vestiaires collectifs et lavabos sont tels qu'ils permettent un nettoyage efficace. Ces locaux sont tenus en état constant de propreté ". Aux termes de l'article R. 4228-7 du même code : " Les lavabos sont à eau potable. L'eau est à température réglable et est distribuée à raison d'un lavabo pour dix travailleurs au plus () ". Et aux termes de l'article R. 4228-13 de ce code : " () L'employeur fait procéder au nettoyage et à la désinfection des cabinets d'aisance et des urinoirs au moins une fois par jour ". Aux termes de l'article R. 4228-24 du même code : " Après chaque repas, l'employeur veille au nettoyage du local de restauration ou de l'emplacement permettant de se restaurer et des équipements qui y sont installés ". Par ailleurs, aux termes de l'article R. 4534-137 du code du travail : " Sous réserve de l'observation des dispositions correspondantes prévues par la présente section, il peut être dérogé, dans les chantiers dont la durée n'excède pas quatre mois, aux obligations relatives : 1° Aux installations sanitaires, prévues par les articles R. 4228-2 à R. 4228-7 et R. 4228-10 à R. 4228-18 () 2° A la restauration, prévues par les articles R. 4228-22 à R. 4228-25 ".

7. Pour prendre la décision attaquée, la DREETS Grand Est a considéré que la SARL Este avait manqué à ses obligations en l'absence de maintien en état de propreté des lavabos, des cabinets d'aisance et du réfectoire et en l'absence d'eau potable et d'eau à température réglable tels que prévus par les dispositions précitées du code du travail.

8. En premier lieu, il résulte de l'instruction que si l'intervention de gros œuvre de la société requérante sur le chantier de construction d'une pharmacie s'est déroulée du 23 avril au 17 juillet 2020, la durée totale de ce chantier excédait quatre mois. Dès lors, la requérante ne peut utilement soutenir que les dispositions des articles R. 4228-7, R.4228-13 et R.4228-24 du code du travail ne lui étaient pas applicables et qu'elle n'était pas tenue, par conséquent, de respecter les obligations relatives aux installations sanitaires que ces dispositions instituent dès lors que l'article R. 4534-137 ne prévoit une dérogation à ces dispositions que pour les chantiers dont la durée n'excède pas quatre mois. Il s'ensuit que le moyen tiré de ce que le directeur de la DREETS Grand Est se serait fondé sur des dispositions inapplicables pour prendre la décision contestée ne peut qu'être écarté.

9. En second lieu, la société requérante fait valoir que, d'une part, les installations sanitaires étaient nettoyées une fois par semaine par un prestataire extérieur et deux autres fois par une femme de ménage mise à disposition par le maître de l'ouvrage, d'autre part, que les salariés, à qui des packs de bouteilles d'eau minérale de 1,5 litre étaient mis à disposition, pouvaient ainsi s'approvisionner en eau potable avant le raccordement à l'eau du chantier le 11 juin 2020 et avaient également accès à une réserve d'eau non potable. Elle se prévaut également de l'existence d'une prise d'eau potable fonctionnelle préalablement au contrôle. Toutefois, il ressort des termes mêmes des dispositions précitées que l'entreprise était tenue de faire procéder au nettoyage et à la désinfection des cabinets d'aisance et urinoirs au moins une fois par jour. Elle devait veiller à maintenir les lavabos dans un état constant de propreté et à ce que le local de restauration ou l'emplacement permettant de se restaurer et ses équipements soient nettoyés après chaque repas. Il lui était aussi fait obligation de mettre à disposition des travailleurs des lavabos à eau potable et température réglable dès le début du chantier. Or, alors qu'il existait déjà une prise d'eau potable, le raccordement du chantier à cette prise n'a été réalisé que le 11 juin 2020, soit un mois et demi après le début des travaux. Dans ces conditions, la société Este ne peut utilement soutenir que le directeur de la DREETS Grand Est aurait commis une erreur d'appréciation en considérant qu'elle avait manqué aux dispositions des articles R 4228-3, R. 4228-1 et R4228-24 du code du travail. Il s'ensuit que le moyen doit être écarté.

Sur la proportionnalité de la sanction :

10. Aux termes de l'article L. 8115-3 du code du travail : " Le montant maximal de l'amende est de 4 000 euros et peut être appliqué autant de fois qu'il y a de travailleurs concernés par le manquement. / () ". Selon les dispositions précitées de l'article L. 8115-4 du même code, pour déterminer le montant de l'amende qu'elle a prononcé, l'autorité administrative doit prendre en compte les circonstances et la gravité du manquement, le comportement de son auteur, notamment sa bonne foi, ainsi que ses ressources et ses charges.

11. Si la société se prévaut de sa bonne foi et de sa réactivité pour y remédier, les manquements commis sont graves car ils portent sur les conditions de travail et d'hygiène de ses sept salariés dans un contexte pandémique nécessitant une vigilance accrue. En outre, la décision litigieuse fixe le montant de l'amende par salarié pour chaque manquement à 400 euros, soit dix fois moins que le montant maximal autorisé. Dans ces conditions, la société Este n'est pas fondée à soutenir que la sanction qui lui a été infligée au titre des quatre manquements qui lui sont reprochés est disproportionnée. Par suite, le moyen doit également être écarté.

12. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la société requérante doivent être rejetées ainsi que par voie de conséquence, celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1: Les conclusions de la requête de la SARL Este est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la SARL Este et au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion. Copier en sera transmise à la Direction régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités Grand Est.

Délibéré après l'audience du 5 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Laubriat, président,

Mme Weisse-Marchal, première conseillère

M. Cormier, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 décembre 2023.

La rapporteure,

C.Weisse-Marchal

Le président,

A. Laubriat La greffière,

A. Picot

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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